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Billet de blog 11 mars 2022

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Entretien avec Theodora Barat, réalisatrice de Off Power

Off Power nous plonge au cœur de Hong Kong et de son architecture via un récit science-fictionnel qui met en scène les infrastructures électriques du territoire.

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Il n’y a pas de personnage dans ce film, qui est centré sur les structures, notamment celles de Hong Kong Light. Est-ce qu’il y a un aspect qui t’a particulièrement frappé dans l’architecture hongkongaise ?
Theodora Barat : Les seuls bâtiments qu’on identifie c’est les « substations », j’étais obsédée par les substations je les ai presque toutes vues. En fait c’est des transformateurs, ça reçoit la pleine charge qui vient de Lamma et ça la redistribue. En France c’est des transfos, des trucs étalés, très industriels sans aucune esthétisation. Comme à Hong Kong tout l’espace est occupé, ils ont fait des espèces de bâtiments qui matchent avec un style architectural des années 70-80. C’est mon interprétation mais j’avais l’impression que c'était fait pour aller avec l’architecture des buildings autour. Sauf que depuis les buildings ils ont été détruits puis reconstruits, parce que ça change vite. C’est des totems architecturaux d’une certaine époque qui sont là. Dans la structure même du bâtiment, ça ressemble à un building mais c’est pas fait pour une échelle humaine. Ils ont une fonction uniquement technique. L’architecture technique c’est quelque chose qui m'intéresse vraiment parce que ça amène une toute autre possibilité de représentation… Je trouve qu’il y a un truc proche de la science-fiction dans l'architecture technique, basée sur un autre standard que l’humain. Ça ouvre des potentialités de fictions ou des potentialités de réalités qui sont complètement non anthropocentrées. 

On voit des paysages saturés de gratte-ciel dont l’extrémité est plongée dans le noir. Est ce que tu as essayé de raconter une histoire au travers de ces bâtiments?
J’ai une formation de plasticienne, les films que j’ai pu faire étaient plutôt expérimentaux ou du documentaire un peu expé. Mais la fiction c’est la première fois. La science-fiction permet d’amener d'autres réalités, d’envisager autrement les choses. Ce qui m'intéresse beaucoup dans l’architecture c’est sa valeur politique, l’architecture est forcément politique. J’ai filmé dans le centre financier de Hong Kong et c’est de l’autoritarisme pur. C’est des formes extrêmement dominantes, extrêmement imposantes. Les gratte-ciel  sont à chaque fois dans la construction capitaliste… C’est un truc qu’on peut voir à New York, dans le super livre de Rem Koolhaas New York Délire où il montre toutes ces grosses sociétés qui commandaient un gratte-ciel pour mettre leur nom dessus. Ce que j’ai voulu rendre c’était la réalité crasse, brute et crue de ces bâtiments. L’ascendant aussi qu’ils ont sur les gens qui travaillent là, sur la population qui habite la ville. La capacité de domination et d’asservissement sur la population. L’idée c’était aussi de révéler pour ce qu’elle est cette architecture, qui est une architecture totalement politique, capitaliste, .

Il y a un mélange entre la nature et la centrale électrique à Lamma, est ce qu’il y avait un discours environnemental au cœur du processus de création ?
Bien sûr il y a une dichotomie totale à Lamma Island, c’est vraiment encore sauvage et assez peu développé. Il y a une loi qui interdit les bâtiments de plus de deux étages, il y a vraiment un truc de préservation. Derrière tu sens la turbine, t’entends le bruit blanc de vrombissement permanent de la centrale. Il y a une tension qui se crée, c’est une rencontre entre un truc tellement moderne, technique et un truc tellement sauvage et préservé que forcément il y a une perturbation. Bien sûr il y avait une approche écologiste là dedans parce que ça ne peut pas bien se passer. L’idée des fourmis électriques vient aussi du fait qu’à Hong Kong ils avaient enterré les câbles et au bout d'un an ça ne marchait plus parce qu' il y avait des fourmis blanches qui les avaient bouffés, ils avaient dû tout remplacer. Et puis la fourmi est assez centrale dans mes rêves. Il y a aussi un élément de menace pas gigantesque, mais une menace qui s’infiltre. Je vois les fourmis comme un essaim, comme un fluide, qui vient comme l'électricité, qui infiltre tout. Il fallait qu’il y ait un truc un peu liquide dans l’idée. Pour moi la fourmi a une valeur science-fictionnelle, avec des références comme Phase IV ou un autre film d’horreur avec des fourmis géantes post-tests nucléaires dans le désert des Etats-Unis : Them!

Dans le film la dimension sensorielle est vraiment très importante, je pense à la lumière et à la photographie qui sont très soignées. Et l’univers sonore ajoute beaucoup au propos. Est-ce que dès le départ tu savais que ça allait être un élément important mais que tu n’utiliserais pas de musique ?
Je savais pour la musique parce que je n’aime pas quand c’est trop illustratif, dans mon précédent documentaire qui était d’ailleurs présenté au Réel et qui s’appelle Pay-Less Monument, je pense que ça avait été un peu pénible pour mon monteur… J’ai vraiment un rapport à l’image, pour moi c’est primordial. Là, comme il y avait ce rapport à la fiction et que ça commençait à ouvrir sur d'autres choses, je me suis dit que ça allait peut-être un peu plus se nourrir. Je n’ai jamais autant fait attention au son que pour ce projet parce que je me suis permis des choses. C’était une manière d’incarner cette menace, ces fourmis électriques, sans qu’on les voit à l’image. Il y avait quelque chose de très sonore, j'étais sidérée du fond sonore de Lamma avec le bruit de turbine en permanence. Le son permettait d’amener une forte présence en creux, ça permettait de générer le vide, de générer le creux. Pour moi c’était vraiment extrêmement important de proposer cette nuit américaine parce que je voulais sortir de la représentation habituelle de Hong Kong et j’avais envie de trouver un autre moyen de représentation. Et puis c’est aussi une référence à tous ces films de science-fiction que j’évoque. 


Propos recueillis par Charlélie Chasteau

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