Entretien avec Antoine Polin, réalisateur de Living with Imperfection

À Boston, dans son appartement en demi sous-sol qui semble tout droit sorti d’un vieux film noir, le grand pianiste américain Ran Blake mène une vie solitaire et continue de façonner son jeu inclassable. Depuis plus de 70 ans, c’est son obsession pour le cinéma qui l’anime et nourrit sa musique dans un dialogue unique entre les deux arts.

Living with Imperfection est votre premier film, vous êtes au départ plutôt issu du milieu de la musique. Pouvez-vous me parler de votre cheminement pour vous lancer dans la réalisation ?

Ça s’est fait progressivement. J’ai fait des études de musique, j’ai fait beaucoup de musique et j’enseigne toujours, depuis vingt ans maintenant. Et puis à un moment donné, presque comme un hobby, j’ai commencé un peu à utiliser des caméras, dans un premier temps dans le milieu de la musique, pour faire des captations. C’est quelque chose qui me plaisait. En marge de ça, j’ai toujours été très féru de documentaires, et j’ai eu envie de pousser un peu plus loin l’expérience de vidéaste pour commencer à écrire dans le documentaire, raconter une histoire. C’est un média intéressant pour m’exprimer, en plus de la musique. J’avais presque le besoin de faire un film. Cette idée me trottait dans la tête depuis un bon moment. J’aime aussi le format du portrait dans le documentaire. Je connaissais un peu Ran Blake et sa musique, je l’avais déjà rencontré une ou deux fois, puis ça s’est un peu imposé, il n’y a pas un cheminement précis. Les idées sont arrivées un peu en même temps et quand j’ai pensé que je tenais quelque chose qui vraiment m’intéressait, j’ai sauté le pas. 


Vous parlez de portrait, ce qui interpelle justement quand on voit le film, c’est la relation entre vous et la personne que vous filmez. Pour commencer à la genèse du film, comment avez-vous abordé le projet avec votre personnage ? 

Quand j’ai eu vraiment l’idée de faire ce film, j’ai commencé par lui écrire un long mail en lui expliquant tout ce que je voulais faire. Je voulais faire un portrait contemporain sur lui mais je ne voulais pas faire une biographie. Je ne voulais pas non plus faire de portrait élogieux comme on en voit beaucoup, dans des formats assez classiques, ça ne m’intéressait pas du tout. Je voulais capter l’aspect créatif, je savais qu’il était complètement obsédé par le cinéma, j’ai écrit des tartines et des tartines. Et puis il m’a répondu, juste un bout de phrase, « Les films c’est ce qu’il y a de plus important dans ma vie. » Donc c’était très joli, mais ça ne m’avançait pas à grand chose ! Je lui ai dit que je venais à Boston, je suis parti un mois plus tard, pendant cinq jours, juste pour le rencontrer et lui parler du projet. C’est quelqu’un de très sociable, très humain, qui a tout de suite été partant pour le projet. Je suis arrivé chez lui, on en a parlé vingt minutes et puis après on est allés regarder des films. Je n’avais pas de caméra et j’ai trouvé ça incroyable. Donc c’était très prometteur pour moi. Après, il y a beaucoup d’autres paramètres qui rentrent en jeu, notamment la production du documentaire, car à l’étranger ça coute très cher. Je n’avais pas encore de production à ce moment-là, donc je n’avais pas de moyens mais j’avais du temps. Avec mes réseaux dans la musique, j’ai organisé une tournée pour Ran Blake, dans le but de faire un repérage sur le personnage, savoir quelle allait être sa réaction face à la caméra, s’il allait jouer, surjouer, être naturel, gêné. C’était important pour moi. Donc il est venu pour quelques dates en France et j’ai filmé énormément. Je n’ai pas gardé d’images de cette période mais c’était vraiment une espèce de repérage. Je ne dirais pas un test parce que c’est un peu autoritaire mais un moyen de tester notre relation, de savoir si on allait pouvoir s’entendre et si j’allais pouvoir rentrer dans son intimité, sans que ça transparaisse, que ce soit vulgaire ou envahissant. Ça s’est évidemment très très bien passé très vite. Dès le premier soir, c’était incroyable, et depuis il y a une confiance qui s’est installée, qui est aussi forcément due au fait que je sois musicien et que je fasse un film sur lui car lui est musicien et passionné de films. On avait déjà un terrain d’entente. Je pense que ça aurait été différent si un réalisateur était venu sans connaître sa musique ou la musique en général. 


Tout ça est vraiment visible à l’image, on voit qu’il accepte votre présence, sans pour autant la nier puisqu’il s’adresse parfois directement à vous. Vous tourniez toujours seul ?

J’étais seul à tourner et à prendre le son. Il a fallu qu’on pense à un dispositif parce qu’effectivement, il fallait impérativement conserver cette intimité. Je pense qu’avec une équipe ça n’aurait pas du tout été la même chose. Il fallait que la caméra soit discrète, même si j’étais derrière, et qu’on puisse continuer à discuter. Parfois je la sortais sans prévenir, rien n’était planifié. Les choses que j’ai essayé de mettre en scène dans le film, ça a complètement foiré ! Il n’était plus du tout lui-même, plus naturel. J’ai compris que ça n’était pas possible, il fallait tourner et attendre les moments qui m’intéressaient le plus. 


Mais les scènes dans l’appartement, prises sur le vif, sont déjà très cinématographiques, avec ce décor et cette lumière… 

Oui, il y a une atmosphère dans cet appartement… Il y a énormément de scènes dans lesquelles on a l’impression qu’il fait nuit alors que c’est le jour. On est au sous-sol, on ne voit pas le jour et il fait trente-cinq degrés dans son appartement. C’est à la fois très sécurisant comme atmosphère et puis très étouffant aussi. 


Ce qui est aussi intéressant dans votre film, c’est que l’on s’attend au départ à voir un portrait de musicien alors que les choses vont bien au-delà. Des questions arrivent notamment autour de la vieillesse, le rapport au temps, au passé. Aviez-vous prévu cela dès le départ ou le réel s’est-il imposé à vous ? 

Ce qui était sûr, c’est que je n’étais pas intéressé par le fait de faire un portrait classique, de montrer ce qu’il faisait, ce qu’il avait fait. Ça fait forcément partie du documentaire, c’est une première lecture. Je dirais qu’en seconde lecture, mon idée de base était vraiment de questionner le processus de création chez l’artiste, notamment son rapport entre le cinéma et la musique. Mais effectivement, pour moi, c’est un film sur la vieillesse. Pas du tout une vieillesse péjorative, c’est beau, il est plein de sagesse, de belles pensées, de beaux rapports aux humains. Bon, il y a aussi des tics de vieux, la répétition, les peurs, les obsessions. C’est la vieillesse et ce qui se passe quand on a consacré toute sa vie à son art. Et lui, beaucoup plus que d’autres grands artistes, dans la mesure où il n’a pas eu de phases, ses premiers disques dans les années soixante sont les mêmes qu’aujourd’hui, il a pris une ligne de direction qu’il a tracé. Ce qui m’intéresse, c’est de voir, à cet âge là, quand on a fait autant de sacrifices dans sa vie, ce qui se passe quand on se retourne et qu’on regarde ce qu’on a fait, potentiellement ce qu’on a raté ou réussi. Je pense que je suis très intéressé par la vieillesse, c’est quelque chose qui nous touche tous et qu’on appréhende tous de manière différente. Moi je trouve ça assez beau d’être vieux, on a de l’expérience. 


Et tout ça suscite beaucoup d’empathie, tout en étant traité avec nuance. On a d’un côté ce rapport presque magique et fantasmé à la musique, au cinéma et de l’autre une vraie mélancolie qui se dégage…

Il y a ce truc aussi dans la vieillesse : il commence à atteindre un certain âge et tous les gens qu’il a côtoyés, admirés, aimés, tout le monde est mort autour de lui. Et c’est fort quand même. On n’y pense pas quand on est jeune mais quand tous les gens qu’on a aimés sont morts, c’est un peu délicat. Comment ne pas être nostalgique ? 


Pour repasser un peu à la conception du film, après cette étape de repérage durant la tournée, combien de temps avez-vous filmé ? 

En 2018, je suis allé en repérage des lieux, j’ai commencé un peu à tourner là-bas et après j’ai eu deux périodes de tournage, presque deux mois puis presque un mois. C’était essentiel pour moi de passer du temps avec lui, de tourner beaucoup. J’avais pris une chambre pas loin de chez lui pour pouvoir capter le plus de moments. Il m’est arrivé parfois de poser la caméra, la laisser tourner et partir. J’avais besoin d’être présent pour trouver ces moments d’intimité, d’originalité. 


Vous avez probablement dû vous retrouver avec beaucoup de matière. Comment est-ce qu’on travaille ensuite avec ça ? 

Je suis un peu un control freak. Comme je n’avais que ça à faire là-bas, tous les soirs je regardais ce que j’avais tourné dans la journée, je prenais des notes. Avant le montage j’ai aussi regardé les rushes et j’ai commencé à faire des bouts-à-bouts de mon côté. Et puis on a travaillé avec le monteur, Adrien Faucheux, qui est extraordinaire. Je crois que j’avais environ cent vingt heures de rushes. Mais on n’a pas tout regardé, notamment les cours à l’université et les trajets en voiture, je savais s’il s’y passait quelque chose. On a dû regarder entre soixante-dix et quatre-vingts heures de rushes, sur sept semaines de montage. Mais comme il était très efficace et que je connaissais bien la matière, c’est allé assez vite. Le film a trouvé sa forme au final assez vite.


Ran Blake est évidemment central dans votre film. Quand on réalise ce genre de portrait, est-ce qu’on pense à la manière dont le personnage le recevra ? 

Tout à fait, tout à fait… Puisque je suis musicien, il m’a très souvent proposé de jouer avec lui. Et j’ai toujours refusé parce que je ne voulais pas rentrer dans un autre rapport que celui de réalisateur qui fait un film et notamment je ne voulais pas du tout rentrer dans ce rapport maître-élève. J’ai toujours été très clair avec lui en lui disant que ce n’était pas un documentaire élogieux, que je ne cherchais pas à le flatter. Le but n’est pas de le descendre non plus évidemment, je veux montrer avec le plus de sincérité ce que je vois et ce que je ressens. Il m’a souvent demandé de voir des images du film, j’ai toujours refusé, parce que je ne voulais pas qu’il commence à donner son avis, parce qu’à partir du moment où il aurait commencé à me dire ça, la question se serait vraiment posée chez moi. Alors que s’il n’a rien vu, je suis complètement libre. C’était la condition sine qua non pour faire ce film, sinon ça ne m’intéressait pas, ça devenait presque une commande et là c’est autre chose. 


Et a-t-il vu le film maintenant ? 

Non, il n’a pas vu le film. Je veux le voir avec lui, c’est important pour moi. Je veux organiser une projection à Boston. 

 

Propos recueillis par Andréa Lepore

 

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