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Billet de blog 14 mars 2021

Entretien avec Salomé Jashi, réalisatrice de Taming The Garden

Un homme puissant cultive un étrange passe-temps. Il achète des arbres centenaires, dont certains ont la hauteur d’un immeuble de 15 étages, à des communautés vivant sur la côte géorgienne, puis les déracine pour en faire une collection dans son jardin privé.

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Présenté au sein de la compétition internationale de la 43e édition de Cinéma du réel, Taming the Garden explore de façon saisissante un sujet puissamment évocateur : le processus de déracinement d’arbres centenaires en Géorgie, orchestré par un milliardaire collectionneur, ancien premier ministre du pays, pour peupler son immense jardin. Avec poésie, le film examine les conséquences de l’ambition prométhéenne d’un homme défiant la nature, en s’intéressant au travail titanesque des ouvriers participant au déracinement, au transport et à la transplantation des arbres, ainsi qu’aux perturbations occasionnées jusque dans la vie des habitants des villages alentour. La réalisatrice géorgienne Salomé Jashi évoque avec nous le processus de fabrication de cette impressionnante mosaïque.
Le déracinement d’arbres centenaires en Géorgie a été un évènement très médiatisé localement. Alors qu’il y avait potentiellement une grande variété d’approches possibles, pouvez- vous nous expliquer le choix de votre dispositif de réalisation, reposant sur le cinéma direct et des plans contemplatifs, à la composition riche et évocatrice ?

Salomé Jashi : Il s’agit en effet d’un sujet qui aurait pu être traité sous d’innombrables formes. Nous aurions pu faire un film très factuel, ou un film axé sur la technique du déracinement des arbres anciens, ou encore un film centré sur une personne ayant vendu ses arbres. Mais ce qui m’a attirée au premier abord était cette image montrant un arbre navigant en pleine mer : j’y ai vu une signification très symbolique et métaphorique. Je me suis aussi dit que ce processus de déracinement  d’arbres pour enrichir sa collection personnelle, permis par la richesse et le pouvoir d’un seul homme, avait une réelle portée universelle. J’étais donc curieuse d’explorer ce qui se passait au-delà de cette simple image et de parler des sujets qu’elle m’évoquait, et qu’elle peut évoquer à quiconque, confronté à cette possibilité de déraciner des arbres et de les transporter à sa guise dans son jardin privé, pour satisfaire un désir personnel.
La forme que prend le film est très singulière : il nous présente les points de vue de plusieurs protagonistes (l’acquéreur des arbres, les ouvriers travaillant au déracinement, les villageois, etc.), comme s’il s’agissait d’une fable ou d’un conte. Comment avez-vous pensé cette construction ?

C’était effectivement très intentionnel. Dès le départ, nous nous sommes mis d’accord avec le monteur du film, Chris Wright, que même si le processus de déracinement des arbres avait commencé avant même que nous ne démarrions le tournage, et que ce processus était bien réel, nous souhaitions le présenter de façon surréaliste, sous la forme d’un conte. Ainsi le spectateur entrerait dans le film en même temps qu’il entrerait dans un conte. Cette intention a aussi guidé le travail de la musique, supervisée par Célia Stroom. Nous voulions que l’image et la musique permettent au spectateur de pénétrer dans un monde irréel, dans une fable.
On trouve au sein de cette fable un personnage aux allures mystérieuses : l’acquéreur des arbres centenaires, qui a la particularité de ne jamais apparaître à l’image et dont il est presque uniquement fait référence par le pronom « il ». Quel message avez-vous souhaité faire passer par le biais de l’anonymisation de ce personnage ?

Premièrement, il faut souligner que c’est aussi le cas dans la réalité ! Lorsque vous entendez « il » dans le village, vous comprenez tout de suite de qui on parle ! Par exemple, au cours du tournage, il nous est arrivé d’explorer les alentours en voiture à la recherche d’un arbre en particulier, qui devait être déraciné. Chaque fois que nous demandions à quelqu’un s’il savait où se trouvait l’arbre, la personne savait immédiatement de quel arbre nous parlions. Et il en allait de même pour leur acquéreur : lorsque les villageois parlaient de « lui », il ne faisait aucun doute de l’identité de la personne dont ils parlaient, à tel point que nous avons songé, dans les sous-titres du film, à écrire « IL » en lettres majuscules, comme si on parlait d’une figure divine ! Dans le film, nous avons donc perpétué cette façon de le mentionner, sans divulguer aucune information sur cette  personne, afin de lui donner une portée universelle. Il s’agit effectivement d’un individu, d’un particulier, nommé Bidzina Ivanishvili, mais nous voulions surtout montrer qu’il s’agissait d’un homme extrêmement fortuné et capable d’accomplir absolument tout ce qu’il souhaite. C’était donc important de lui donner cette valeur universelle.
Ce qui est fascinant dans le film, c’est de voir l’ensemble des conséquences qui découlent du désir fantaisiste d’un seul homme, de collectionner des arbres centenaires, jusque dans le travail des ouvriers s’attelant au déracinement de ceux-ci, sur des chantiers aux allures pharaoniques. On dirait en effet que l’on observe des travailleurs œuvrant à la construction d’une pyramide…

C’est exactement cela ! Je n’avais pas initialement pensé à cette comparaison avec le chantier de construction d’une pyramide, mais d’une certaine façon ce qu’on observe, c’est que ce chantier titanesque provient du caprice d’un seul individu. Et dès lors, des centaines de milliers de personnes se retrouvent impliquées dans la réalisation de ce caprice. Par moments, il est frappant de constater l’ampleur des travaux et le niveau d’implication des gens. Le désir de cet homme amène aussi, par contraste avec le gigantisme de son projet, un grand nombre de drames à échelle humaine. La vie des villageois se retrouve impactée de plusieurs façons : ils peuvent devoir abattre un arbre sur leur propriété, qu’ils avaient peut-être planté eux-mêmes, par exemple, ou bien ne plus avoir accès au centre du village où ils avaient l’habitude de se promener et de profiter de l’ombre. Certains habitants du village sont aussi impliqués dans les travaux en tant  qu’ouvriers, alors que d’autres sont furieux, totalement opposés à ce projet. On observe donc une kyrielle de problèmes, de conflits et de drames, comme conséquences directes ou indirectes du projet d’un seul homme.
Parmi les visions saisissantes du film, il y a ce plan stupéfiant et immensément allégorique, filmé en contre-plongée, qui montre un arbre quittant la forêt, suite à son déracinement. Avez-vous envisagé les arbres comme des personnages de plus au sein de cette fable ?

Absolument ! D’une certaine façon le film n’était pas simple à construire tant il n’y avait pas de vraie dramaturgie, pas de développement palpable. Il n’y avait pas de personnage en particulier qui pouvait porter le film et la narration. Nous savions évidemment que l’acquéreur des arbres était un personnage incontournable de l’histoire, bien qu’il n’apparaisse pas à l’image. Mais ce  sont véritablement les arbres qui se trouvent au cœur du film. Ils sont de vrais personnages à part entière. Ils deviennent parfois l’élément central et les racines mêmes d’une personne et des habitants du village. Ils font partie de l’histoire de ces gens et de la communauté. La raison pour laquelle j’ai eu envie de faire un film autour de ce processus de déracinement d’arbres centenaires, était que les arbres sont hautement symboliques. Un arbre parle de l’histoire des Hommes, de leur intériorité, de leur identité. Un arbre ne témoigne pas seulement de son environnement, mais aussi de son  environnement humain. Il était donc normal d’envisager les arbres comme des personnages importants du film.
Quel moment avez-vous le plus apprécié au cours de la fabrication de  ce film ?

C’est une bonne question parce que de façon générale la fabrication de ce film a été un processus passionnant, mais aussi très compliqué. Le tournage, plus particulièrement, s’est avéré très fatigant puisque nous avons filmé tous les mois, pendant près de deux ans, sans pour autant pouvoir prévoir en amont nos dates de tournage, ce qui a compliqué à la fois la logistique mais aussi la gestion de mon emploi du temps personnel. En revanche, lorsque nous tournions, il y a beaucoup de moments que j’ai trouvé formidables, en particulier lorsque nous filmions les réactions des  habitants du village au déracinement des arbres. Lorsque l’on sent un élan dans la confession d’une personne et que l’on sait instantanément que celle-ci trouvera sa place dans le film, on a des frissons,  et c’est un moment très satisfaisant, sans pour autant oublier que, bien souvent, il s’agissait de confessions difficiles et parfois traumatisantes pour les habitants du village. Le montage du film a aussi été un moment palpitant, surtout lorsque nous finissions enfin par trouver la place de certains plans. A ce moment- là, on ressent une immense joie.
Qu’espérez-vous que les spectateurs retiennent de votre film ?

Premièrement, qu’ils puissent comprendre ce qui s’est passé dans mon pays au sujet du déracinement de ces arbres. Ensuite, j’espère qu’ils ont conscience que l’argent et le pouvoir peuvent vraiment tout déterminer dans notre monde, ce que je regrette  éperdument. Le film participe à montrer que l’argent et le pouvoir peuvent avoir un impact conséquent sur la vie des autres, de personnes moins influentes. Le film montre aussi la juxtaposition, dans notre monde, de personnes au pouvoir illimité, et de personnes en subissant les conséquences. Bien que mon film ne changera pas le monde à lui tout seul, j’espère vraiment qu’un jour on parviendra à changer ces rapports de force et ces structures de pouvoir dans lesquelles les entreprises, leur argent et leurs désirs pervers déterminent le monde et la façon dont les gens vivent.

Par ailleurs, je suis aussi curieuse des interprétations que le public tirera de mon film. J’adore découvrir ce que les gens perçoivent au-delà des images. C’est pour cette raison que je suis triste de ne pas pouvoir être présente en personne au Cinéma du réel. Je suis ravie que grâce aux efforts de l’équipe du festival, celui-ci puisse se tenir en ligne et toucher un public plus large, néanmoins les interactions directes avec le public me manquent. Les réactions et les questions spontanées des spectateurs me manquent.


Le film étant le fruit d’une co-production internationale, pouvez-vous nous expliquer en quoi il est difficile de produire et de diffuser des documentaires en Géorgie ?

Il y a peu de sources de financement pour les documentaires en Géorgie. Le budget annuel alloué aux documentaires correspond au budget d’un petit film en Europe, et il est partagé entre six à dix projets. C’est une aide évidemment très limitée, mais qui reste importante pour démarrer un projet. J’ai donc procédé de la façon habituelle pour Taming the Garden : j’ai obtenu un financement local qui m’a permis de développer le projet, que j’ai ensuite présenté à des coproducteurs. Le film est donc devenu une co-production entre la société allemande Corso Films et la société suisse Mira Film, qui est devenue le contributeur principal du film, qui n’aurait jamais pu voir le jour sans cette co-production. Le film n’aurait pas pu revêtir la forme qu’il a aujourd’hui, et être autant travaillé autrement. De façon générale, en dehors des co-productions de ce type, il est très difficile de faire des documentaires en Géorgie. Pour ce qui est de la distribution, il n’y a  malheureusement que très peu d’opportunités pour les gens de voir des documentaires. À part quelques festivals comme le CinéDOC, le festival de documentaires de Tbilissi, ou encore un cinéma d’art et d’essai… Les diffuseurs publics ne s’intéressent pas vraiment aux productions indépendantes. Il est très difficile pour le public géorgien de voir du cinéma indépendant, fictions comme documentaires.

Propos recueillis et traduits par Mehdi Balamissa

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