Entretien avec Yohan Guignard, réalisateur de Random Patrol

Faire régner l’ordre, c’est la mission de Matt, policier dans une banlieue d’Oklahoma City aux États-Unis. Tous les matins il prend sa voiture pour patrouiller dans la ville. Tous les matins, il appréhende les interpellations à venir et se questionne sur ce que ce métier a fait de lui.

Comment s’est déroulé le tournage ? Étiez-vous seul ? 

Yohan Guignard : Oui je suis très souvent seul dans mes tournages. C’est une question de trouver la place de la caméra et de ne surtout pas couper. Il faut aussi se dire que c’est quand on commence à s’ennuyer qu’il peut se passer quelque chose. Je l’ai appris à travers mes études et avec tous les cinéastes qui m’ont accompagné pendant ma formation. Je suis inspiré par des réalisateurs qui ont une foi dans le réel et qui n’ont pas une idée préconçue de ce qui va se passer. C’est un cinéma de l’observation avant tout.

Et effectivement, j’ai beaucoup filmé chez ce policier. J’ai filmé plein de possibilités de structures et je suis arrivé à trouver mon film en trouvant la place de la caméra. Le premier jour, j’étais caméra à l’épaule, je suivais Matt partout, en intervention, au commissariat, mais je n’étais pas très content de moi. Je ne savais pas ce que je faisais là. Dès le deuxième jour, j’ai attaché la caméra au-dessus de moi dans le siège passager et j’ai trouvé le film. Le film est là car la caméra est fixe, elle ne bouge pas donc je peux bien observer. L’idée de caméra fixe a été assez évidente. Très vite, lors du montage, on s’est dit que le film serait dans la voiture. Il fallait une forme très claire et un parti pris formel radical. 


Pouvez-vous nous parler de la première phrase du documentaire : « Je me demande si aujourd’hui sera le jour, je me demande si c’est aujourd’hui que je vais me faire tuer ? » 

Cette phrase annonce la couleur dès le début. Il me l'a sortie à la fin du tournage, après que je lui ai posé plein de questions sur sa peur, sur la vision de son métier et sur le fait de porter un uniforme. Au montage, on voulait faire ressortir l’humain derrière le flic. Comme c’est un format court, on voulait attraper le spectateur rapidement.


Et justement, avez-vous cherché à humaniser le métier de policier à travers ce court-métrage documentaire ? 

Ce n’était pas une volonté de ma part d’aller filmer un policier en me disant que c’était quelque chose qu’il fallait traiter car c’est un débat sociétal. Dans mon travail, j’ai fait beaucoup de films sur le rugby, sur la masculinité. J’aime filmer les virilités défaillantes, ces hommes qui essaient de se construire une identité à travers une figure masculine forte et virile et de voir où sont les failles. L’archétype du policier fait partie de ce schéma parce qu’il y a une forme autoritaire, détentrice d’un pouvoir et d’une violence. Ça m’intéressait de voir comment la personne le gère, de montrer qu’ils en sont victimes aussi. Si je devais faire un film sur les violences policières et les gilets jaunes j’irais plus filmer un des flics qui tirent au LBD plutôt que quelqu’un qui reçoit la balle. Après forcément je me mets du côté de la victime mais je trouve ça plus intéressant d’interroger celui qui appuie sur la détente, voir ce que ça lui fait et ce que ça raconte de la société. 

Donc non, je ne me suis pas consciemment dit que j’allais faire un film sur les flics car le métier est dévalorisé. Je crois en un cinéma de la réconciliation où on filme plutôt les bourreaux, ou du moins ceux qui sont vus comme tels. Au final, on se rend compte que ce sont aussi des victimes. C’est une question de choix, c’est ces choix-là que j’essaie d’interroger. 


Avez-vous préparé votre film en amont ou laissez-vous une part d’improvisation ? En d’autre termes, l’écriture se passe-t-elle au montage ou avant le tournage ?  

J’ai un sujet, un personnage, un lieu, et ça fait le film. Je suis parti tourner sans savoir si j’allais avoir un film. Cet homme-là, je l’ai rencontré il y a cinq ans. Je traversais les États-Unis en stop, j’étais seul avec ma caméra et je filmais les gens. Je cherchais des personnages sans trop chercher de film. J’étais dans une démarche de dessinateur qui fait des croquis, qui s'entraîne. 

Concernant l’écriture du film, elle se passe à la fois avant et après le tournage. Pour la simple et bonne raison que lorsqu’on a du financement, on est quand même obligé d’écrire une note d’intention, un dossier, etc. Généralement, j’écris à partir du repérage que j’ai fait juste avant. Mais en situation de tournage, je suis spectateur. C’est à la fois un lâcher-prise et à la fois sous contrôle. Je dirige un petit peu ce qui est en train de se passer, mais de toute façon ma présence avec la caméra fait qu’il y a des choses qui se passent. Finalement, je ne mets pas véritablement en scène, je mets plutôt en cadre dans le sens où ce sont mes personnages qui prennent en charge la mise en scène.


D’ailleurs, comment s’est passée la rencontre avec le policier ? 

Je faisais du couchsurfing et Matt m’a accueilli. J’ai débarqué chez lui sans savoir qu’il était flic, il avait simplement précisé qu’il travaillait pour le gouvernement. Quand je suis arrivé et que j’ai vu la grosse voiture, j’étais un peu étonné. Je devais repartir à New York le lendemain très tôt, et puis finalement je lui ai demandé si je pouvais rester avec lui et le filmer dans son boulot en me disant que jamais il n’accepterait. Il m’a dit « Of course, no problem! Come with me tomorrow. ». Et c’était parti pour douze heures non-stop de boulot dans sa voiture. J’ai vraiment halluciné de voir la simplicité avec laquelle j’ai pu le filmer. Il avait une vraie ouverture d’esprit et une vraie volonté de montrer qui il était. 


Quelle a été votre réaction face à cette scène où Matt attrape par réflexe son revolver face à un automobiliste qui vient simplement lui demander s’il a le droit de se garer sur le parking ? 

C’était bizarre d’être de ce côté-là. En réalité, Matt avait anticipé l’arrivée au loin de cet automobiliste et du coup il a sorti son flingue. Je l’avais vu venir mais je l’ai coupé au montage. Il y avait une chorégraphie entre lui et moi. C’est d’ailleurs possible qu’il ait fait ça pour la caméra. C’est là où le cinéma est fort parce qu’il suscite des scènes qui ne seraient pas arrivées sans la caméra à ce moment-là. Il y a une part de mise en scène, le personnage se met en scène, c’est lui qui fait le film. Il a attendu que je positionne la caméra sur lui pour qu’il sorte son flingue, il patiente avant de le ranger, ça montre toute notre complicité. Il essaie de faire bonne figure et moi je montre que c’est choquant. Le cinéma documentaire, c’est vraiment une rencontre entre une personne qui accepte d’être filmée et quelqu’un qui la filme. C’est toujours des malentendus. Il voulait que je le filme parce qu’il trouvait ça cool d’avoir un européen à côté de lui, et en même temps, il était flatté donc il faisait le malin. Ça lui faisait du bien d’avoir quelqu’un dans la voiture avec lui, parce qu’habituellement il est tout le temps seul. De mon côté, j’étais fasciné par l’archétype du policier qui montre ses failles, il y a quelque chose d’incroyable. Lui et moi, on n’est pas là pour les mêmes raisons et c’est là où nait le film. 


Pouvez-vous nous parler de la personnalité de Matt, de l’impact psychologique qu'a son métier sur lui ? 

Oui absolument, le fait qu’il m’accueille en couchsurfing chez lui dit déjà beaucoup de sa personnalité. Il vient d’un milieu conservateur, d’un monde pro-Trump, pro-life et pro-gun. Quand il a dit à ses collègues qu’il allait faire du couchsurfing, ses collègues lui ont dit : Mais « tu es fou, tu vas te faire tuer ! ».

Il est tombé en déprime à cause de son métier car ça le bouffait, il devenait parano. Sa femme l’a quitté, il est presque devenu suicidaire. Un jour il a entendu parler du couchsurfing, c’est devenu rédempteur pour lui, ça l’a sauvé. C’est grâce à Couchsurfing qu’il a rencontré sa femme actuelle. Cette plateforme lui permet de s’ouvrir vers un monde extérieur qu’il aspire à rencontrer. Il disait que de se forcer à rencontrer de nouvelles personnes lui montrait que le monde humain n’était pas mauvais, que l’être humain pouvait être bon. 


Le jeu avec le hors-champ est très fort dans le film, notamment dans la scène où Matt dépose sa fille. Pouvez-vous nous en dire plus ? 

Oui c’était très conscient, c'est-à-dire que je savais que j’avais tout ça au son. Je suis très conscient de la force du hors-champ et de la puissance de l’imaginaire que ça convoque. Pour sa fille, j’ai essayé de la cadrer mais je ne pouvais pas l’avoir dans le plan. Je ne pouvais pas filmer les gens qui étaient sur les sièges passagers à l’arrière de la voiture donc oui c’est un choix de ma part. J’aime me contraindre et ne pas avoir trop de choix. Donc forcément à partir de ce moment-là, il y a un hors-champ fort et il fallait le faire vivre au montage. C’est comme la tempête, on l’entend mais on ne la montre pas vraiment. Le son fait vivre le hors-champ. On ne voit jamais son père non plus, j’ai préféré laisser des choses intimes, c'est une question de pudeur aussi. Et puis c’est forcément faire travailler l’imaginaire du spectateur, toute cette mythologie autour du cinéma américain : la route, le road trip, le flic, la paranoïa... Il y a un hors-champ dans l’écriture aussi. J’ai parlé avec eux des armes à feu, il y a eu de gros débats politiques, sur la police, la violence, le racisme. Très vite, en regardant les rushes avec la monteuse, on s’est dit qu’il fallait juste tourner autour de ces sujets-là. C’est pour ça que j’aime bien faire un cinéma de la périphérie, quand tu ne parles pas directement du sujet et que tu tournes autour.


Pourquoi avez-vous fait le choix de laisser au montage vos questions audibles ? 

Ça a été le travail de la monteuse, Faustine Cros, avec qui je fais quasiment tous mes films. Le film s’est vraiment écrit au montage. Il y a eu beaucoup de recherches, ça a été assez long. Finalement, c’est Faustine qui m’a réinjecté dedans. Moi je n’aimais pas trop m’entendre mais elle a rajouté mes questions. Même si on en a beaucoup enlevé, elle a voulu en garder quelques-unes pour qu’on sente ma recherche, mon point de vue et mon lien avec Matt. 


Nous voulions aborder avec vous la fin du film. Nous l'avons ressentie comme une métaphore de la vie de Matt. C’est aussi l’un des seuls moments du film où il y a de la musique. Était-ce votre souhait de finir sur cette idée d’avancer malgré les difficultés de la vie ?

Je n’avais jamais mis de musique extradiégétique dans un film. Et là, on a voulu lâcher l’émotion en même temps que le barrage lâche. Tout au long du film, Matt reste une figure impassible qui ne craque pas. Je voulais que là, il craque, et je trouve que la musique permet d’avoir une écriture cinématographique, d’affirmer quelque chose de plus lyrique. On aurait très bien pu ne pas mettre de musique et le laisser comme ça mais on s’est laissé entraîner parce qu’on trouvait ça très beau. Ce n’était pas la fin qu’on avait prévu. Initialement, il devait rentrer chez lui et ça faisait une sorte de boucle, mais c’était très pessimiste. C’est un producteur qui a proposé cette idée et effectivement ce n’était plus du tout le même film. C’est le lâcher-prise du personnage, il accepte de se laisser porter par la vie et par ce qu’il y a après. 

On a travaillé la musique avec Gaspar Claus, il a beaucoup composé pour le cinéma. C’est un super compositeur. Il a bien aimé le film et m’a envoyé des musiques. Je ne suis pas du tout mélomane mais je suis sensible à l’émotion que ça peut provoquer et là, sa musique m’a vraiment touché. Elle est un peu anxiogène au début et puis après ça lâche. D’ailleurs je me suis rendue compte que ces coups de violoncelle faisaient penser à Shutter Island. (rires)


Pour finir, nous sommes curieux de savoir quelle a été la réaction de Matt quand il a vu le film ? 

C’est marrant parce que quand je lui ai envoyé le film, j’ai eu peur de sa réaction car j’ai fait le choix dans le film de montrer ses faiblesses. Après lui avoir envoyé, je n’ai pas eu de réponses pendant une demi-heure. Au bout d’une heure, il me répond finalement : « c’est vraiment bien même si c’est difficile de se voir ». Sa femme, Monica, a vu le film avec lui. Elle a dit qu’elle était fière de son mari parce que ça le mettait en valeur. C’est un film qui l’humanise, qui montre que c’est quelqu’un de complet avec de l'autodérision et de l’auto-critique. Je ne pouvais pas mieux taper dans le sens où ça le fait encore plus être aimé par sa femme. 



Propos recueillis par Romane Parrado et Antoine Zarini 

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