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Billet de blog 14 mars 2021

Entretien avec Yoichiro Okutani, réalisateur de Odoriko

« Odoriko » désigne les danseuses d’un art bientôt disparu, celui du théâtre de strip-tease japonais. Alors qu’il a pu constituer un divertissement populaire au même titre que les spectacles comiques, seuls une vingtaine de ces clubs de strip-tease sont encore en activité dans le pays. Les femmes continuent à voyager seules avec leurs costumes dans leurs bagages, d’une loge à une autre.

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Pouvez-vous nous parler de votre cheminement initial ? Qu’est-ce qui vous a poussé à vouloir réaliser un film sur les Odoriko ?

Odoriko est mon troisième long métrage documentaire. Mes deux précédents films étaient centrés sur des gens de la génération de mes parents et de mes grands-parents. Dans celui-ci, je voulais décrire des gens de ma génération, qui ont des difficultés à survivre de nos jours. Je pense que la carrière d’une Odoriko est comparable à celle d’une athlète : elles doivent penser à leur retraite en fonction de la déclinaison de leur forme physique. Dans mon film, il n’y pas de personnage principal, seulement un ensemble d’Odoriko qui apparaissent et disparaissent de l’écran. Et j’ai intentionnellement choisi d’interviewer des femmes qui avaient déjà dix ans de carrière en tant qu’Odoriko. Elles s’inquiétaient de savoir si elles allaient pouvoir continuer en ayant dépassé les trente ans. Moi-même, à ce moment-là, j’étais dans la trentaine et je me demandais aussi si j’allais pouvoir continuer de produire des films de manière indépendante dans le futur. Cette émotion que je ressentais à cet âge se reflète dans le film à travers les Odoriko. 


Comment avez-vous obtenu un accès aux coulisses et négocié la présence d’une caméra ? Comment avez-vous gagné la confiance des femmes qui apparaissent à l’écran et le fait d’être un homme a-t-il rendu les choses plus difficiles ? 

Vous allez rire mais, en toute honnêteté, j’ai commencé à visiter ces clubs de striptease en tant que spectateur. Je suis allé dans la vingtaine de salles qu’il restait dans le pays et j’ai, à chaque fois, payé ma place. Au bout d’environ six mois, certaines Odoriko ainsi que des fans et membres du personnel ont commencé à me reconnaître. Je me suis alors mis à écrire des lettres aux Odoriko pour leur raconter que je voulais les interviewer pour réaliser un documentaire sur elles. Certaines ont accepté, d’autres pas, et quelques-unes d’entre elles ont même aidé à négocier auprès des gérants de salle pour avoir l’autorisation de filmer à l’intérieur. La plupart des Odoriko n’avaient jamais fait d’interview ou parlé d’elles dans un documentaire. Je ne sais pas exactement pourquoi mais, étant plutôt habituées à être interrogées par la télévision ou les tabloïds, elles se sont intéressées à la manière dont je tournais mon film. La plupart des personnes qui les avaient auparavant questionnées pour d’autres supports étaient des hommes d’âge mûr. J’avais environ le même âge qu’elles et elles ont donc eu plus de facilité à me parler. Je pense que ce n’est pas une question de genre mais plutôt de communication entre deux générations. La culture du striptease est en plein déclin au Japon mais certains jeunes continuent de s’y intéresser sans la juger, les valeurs évoluent. 


Durant tout le film, la caméra semble très discrète, elle est généralement posée et ne bouge pas, ce qui donne un sentiment d’immersion. Posiez-vous vous simplement la caméra avant de partir ? Étiez-vous seul pour filmer ? 

Durant le tournage, je demandais continuellement aux Odoriko de ne pas changer leur comportement habituel même si une caméra était posée dans les coulisses parce que je voulais les montrer telles qu’elles étaient. Dans un premier temps, elles étaient un peu intimidées par sa présence mais, au fil du temps, elles n’y ont plus prêté attention. C’était aussi parce qu’elles étaient très occupées, elles devaient se préparer pour leur numéro, elles n’avaient pas le temps d’interagir avec moi ou ma caméra. J’ai voulu la garder éloignée du mouvement dans les loges, mais je me tenais toujours derrière, à proximité. En toute honnêteté, j’annonçais rarement « action » et « coupez » quand je les filmais, donc la plupart ne savait pas quand ça tournait. Nous étions trois hommes dans l’équipe technique : moi-même à la réalisation et à la direction de la photographie, accompagné d’un preneur de son et d’un assistant réalisateur. Nous avions produit mes deux films précédents ensemble donc nous sommes une bonne équipe. Mes collègues conversaient d’ailleurs souvent avec les Odoriko pendant que j’installais mon matériel. 


Combien de temps a duré le tournage ? Votre relation avec les Odoriko a-t-elle évolué avec le temps ?

J’ai tourné ce film de 2013 à 2017, donc environ pendant quatre ans. J’ai construit une solide relation avec plusieurs Odoriko, un peu moins avec d’autres. Cela dépend de l’alchimie. 


Sur une si longue période de tournage, il semble que vous ayez amassé beaucoup de matériaux. Comment travailler avec cela ensuite au montage, pour trouver le bon rythme, la bonne structure ?

Ce que je gardais en tête lors du montage, c’était ma volonté de décrire le monde des Odoriko comme il m’apparaissait vraiment. Peut-être que ce film montre leur vrai visage, tel qu’il n’a jamais été montré à leurs spectateurs dans les clubs. Il était très important pour moi de capturer l’image des Odoriko non pas comme des icônes érotiques mais comme les femmes qu’elles sont. 


En effet, au final, votre film apparaît comme un portrait très humanisant, qui ne les montre pas seulement comme des Odoriko. À l’image, elles parlent de leur famille, de leur futur, de leurs problèmes et joies du quotidien. Cela démystifie un peu la vision que l’on pourrait avoir d’elles. Est-ce important pour vous de montrer ces différentes dimensions de leur personnage ?

Dans mes films, il est très important pour moi de montrer les gens comme ils sont. Bien-sûr qu’elles ne sont pas seulement des Odoriko, elles sont aussi des femmes et des personnes qui font partie de notre société. J’ai toujours traité mes personnages comme s’ils étaient des gens de mon entourage, de mon voisinage. 


Votre film dévoile aussi de vrais moments de complicité entre les femmes dans les coulisses. Y a-t-il un réel lien, une vraie solidarité entre elles ?

Oui, il y a un solide lien entre elles. Dans les loges, elles se préparent, elles mangent, dorment et passent la plupart de leur temps ensemble durant leur tournée de dix jours. En réalité, il y a une hiérarchie entre les Odoriko. Celles qui ont commencé plus tard doivent respecter les plus expérimentées, qu’elles appelleront alors « grandes sœurs ». 
Le film nous donne des indices sur l’évolution de cette pratique au Japon, notamment la fermeture progressive des salles. Comment s’explique cette situation ? 

Il ne reste qu’environ vingt clubs de striptease au Japon. De nos jours, les gérants de salle sont limités par les arrêtés locaux, les empêchant de reconstruire et installer des publicités dans la rue. Le consumérisme absorbe aussi rapidement les services que les biens. La face du divertissement pour adulte a changé et le striptease n’est plus populaire dans ce pays. Pourtant, il existe encore de nombreuses jeunes femmes qui commencent leur carrière d’Odoriko. Elles n’assurent aucun service sexuel mais elles entraînent leur corps pour la scène, pour pouvoir survivre dans le milieu.

Propos recueillis par Andréa Lepore

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