Entretien avec Fern Silva, réalisateur de Rock Bottom Riser

Tandis que la lave continue à jaillir du centre de la terre sur l’île d’Hawaï – présentant un péril imminent –, une crise couve. Des astronomes prévoient de construire le plus grand télescope au monde sur Mauna Kea, la montagne la plus sacrée et la plus vénérée d’Hawaï.

Pouvez-vous nous raconter un peu la genèse du film ?

Tout a commencé lorsque j’ai lu quelque chose sur les manifestations contre la construction du plus grand télescope du monde au sommet du mont Mauna Kea, à Hawaii, en 2009. Après cela, j’ai commencé à me renseigner sur les voyageurs polynésiens, il y a des milliers d’années, qui n’étaient guidés que par leur connaissance de l’astronomie, sans instruments de navigation. J’ai commencé à réfléchir aux histoires de découvertes et d’explorations liées à Hawaii, et son passé, présent et futur colonial.

Le long plan de la rivière de lave, au début du film, m’a beaucoup marqué. Puisque Hawaii est un archipel volcanique, pouvez-vous nous en dire plus sur ce plan ? Comment avez-vous choisi la musique qui l'accompagne ?

C’est un plan qui a été pris d’un hélicoptère. Le son original que l’on entend est une sonification de Io, une des lunes de Jupiter, qui est l’un des corps du système solaire qui a le plus d’activité volcanique. La piste musicale qui va avec est faite par Sergei Tcherepnin, un collaborateur de longue date et un visiteur fréquent de l’île d’Hawaii où il a sa famille. Les sons du morceau sont faits de sons de nature, d’ambiances, de grenouilles, d’oiseaux, d’insectes qui ont été enregistrés à Hawaii à cet endroit même, avant les éruptions.

Comme pour ce plan de rivière de lave, il y a de nombreux plans de dézoom (le robot sous-marin, les costumes traditionnels). Est-ce que c’est une manière de relier des espaces locaux et globaux ?

Oui, on peut dire ça, si l’on inclue aussi l’espace extérieur. C’est vraiment un moyen de travailler à travers les dispositifs de cadrage, qui autorisent le spectateur à avoir un point de départ pour enquêter et questionner l’espace autour du cadre qui est donné.

Le film tisse plusieurs parallèles entre passé et présent, par exemple entre les anciens instruments de navigation et les cartes stellaires, ou bien entre l’astronomie qui cherche l’origine du monde et celle qui s'intéresse au futur de l’humanité. Est-ce que l’on peut voir le film comme présentant le passé non pas comme un morceau révolu d’histoire, mais comme un continuum jusqu'au temps présent ?

Certainement un continuum jusqu’à maintenant, puisque beaucoup des mêmes stratégies colonialistes et impérialistes continuent aujourd’hui. Les télescopes eux-mêmes peuvent être vus comme des outils coloniaux, à la recherche de potentielles planètes habitables. Bien qu’il s'agisse d'une technologie récente, les télescopes regardent aussi dans le passé à la recherche d’indices de notre origine. Mais en même temps, et même par défaut, ils contribuent à la disparition des croyances hawaiiennes et des terres préservées.

Le but premier de la psychédélie est de « rendre l’esprit visible ». Il y a dans votre film plusieurs formes qui ont été utilisées dans des expériences psychédéliques classiques (solarisation, time-lapse), mais est-ce que vous le considèrez comme un film « psychédélique » ?

Je n’avais pas pensé à la psychédélie en faisant le film, mais j’imagine que ça peut être interprété à travers l’expérience des phénomènes naturels.

Qui sont les jeunes gens qui font des ronds de fumée ? Comment les avez-vous rencontrés et filmés ?

C’étaient des gens qui travaillaient là. Le vapotage, du moins lorsque je tournais là-bas, était quelque chose d’assez important. Plus important que partout ailleurs aux États-Unis car Hawaii abrite la plus grande proportion de vapoteurs parmi la jeunesse états-unienne. J’étais juste personnellement en train d’arrêter de fumer et je cherchais une alternative potentielle, et la scène s’est juste déroulée.

Vous avez réalisé les effets spéciaux du film vous-même, comment les avez-vous pensés, construits et intégrés ?

Ils sont inspirés d’un peu partout, majoritairement par des films qui ont été tournés à Hawaii, souvent des films de science-fiction. Il s'agit d'une tentative d'utiliser les modes hollywoodiens de fausse représentation, souvent clichés, comme une critique d’eux-mêmes, d'une manière ouvertement consciente.

Sur quoi travaillez-vous actuellement ?

Je suis en recherche et en préproduction pour un nouveau film, et je monte deux autres films pour deux autres cinéastes.

Propos recueillis par Valentin Juhel

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