Entretien avec Caroline Pitzen, réalisatrice de FREIZEIT

Berlin, été 2018. Ils ont 17 ans. Le quartier multiculturel où ils ont grandi n’est plus qu’un grand site en construction, où les habitants doivent céder leur place aux rêves d’autres personnes. Ils errent dans la ville et se demandent comment des gens pourront vivre dans cette ville à l’avenir. [...] Bien que le monde n’évolue pas comme il le devrait, ils gardent néanmoins la foi.

FREIZEIT or : the opposite of doing nothing, premier long-métrage de Caroline Pitzen, s’ouvre sur une intervention télévisée de l’écrivain Ronald M. Schernikau en 1980, qui parle avec regret de l’inattention de la sphère politique envers la jeunesse. Quarante ans plus tard, Caroline Pitzen filme justement un groupe de jeunes adultes qui cherchent à donner un sens politique à leur existence. Un garçon accroche des affiches dans sa chambre, un autre fume à la fenêtre, puis un groupe s’attelle à la fabrication d’une banderole pour une manifestation antifasciste. FREIZEIT cherche ce point particulier : la construction d’une attitude révolutionnaire dans nos actes quotidiens et nos arts de converser. 


On suit pendant tout le film ce groupe de cinq amis dans leurs quotidiens et leurs discussions, comme s’ils formaient une petite communauté, et au moment du générique, on apprend finalement qu’ils ont des noms pour le film, différents de leurs noms civils, comme une mise en fiction. 

C’est un groupe d’amis qui se connaissaient déjà, certains étaient à l’école primaire ensemble, d’autres sont des amis d’amis. Mais le groupe s’est constitué pour la création du film, que j’ai entrepris avec eux. Et très vite, ils ont voulu se donner des nouveaux noms pour le film, que l’on découvre pendant le générique. Mais ce jeu fictionnel a finalement peu marché. Vu qu’ils se connaissaient, ils s’appelaient régulièrement par leurs vrais noms. Au moment du montage, j’ai dû faire le choix d’enlever tous les moments où ils s’appellent par leurs noms, fictifs ou pas. Finalement, on n’entend jamais leurs noms, et le générique offre comme une double révélation.


On sent en effet que vous travaillez à faire en sorte de troubler la frontière entre le réel et la fiction. Le film s’inscrit d’ailleurs dans le genre du teen movie, avec cette mise en scène d’un passage à la vie adulte d’un groupe d’adolescents. 

Oui et d’ailleurs, des scènes documentaires, il n’y en a vraiment que deux pendant le film : la manifestation et l’entraînement de football. Ce sont les seuls moments qui auraient existé sans ce film. Le reste, c’est une sorte de fiction, une mise en lumière de leurs paroles. 


On sent également tout au long du film une autre relation qui se lie, pas seulement entre vos personnages mais aussi entre eux et leur ville, Berlin.

C’est vrai que Berlin pourrait être aussi considéré comme un personnage du film, et précisément, un quartier : Friedrichschain, qui était anciennement dans la partie Est de la ville. C’est un quartier d’où les personnages viennent, ils y ont tous grandi, ils y sont très attachés. Mais c’est aussi un endroit qui change énormément depuis plus de vingt ans. Énormément de choses se construisent, il y a de moins en moins d’espaces, moins de parcs, moins de friches, tout se remplit. C’est un processus de gentrification, comme on peut le retrouver dans la majorité des grandes villes de l’Ouest, mais il existe cette particularité berlinoise où tout l’ancien Berlin Est a été très accessible financièrement pendant longtemps, et désormais, on ne peut plus y vivre. C’est forcément un sujet qui touche au plus près mes acteurs. Ils commencent à avoir vingt ans, ils ne veulent plus vivre chez leurs parents mais ils se rendent compte qu’ils ne peuvent plus habiter leur ville. Ils en sont dépossédés. Les villes ne sont plus habitées par leurs habitants.


Comment vivent-ils l’histoire de cette ville partagée ?

Ils sont tous nés autour de l’année 2000, bien après que le mur soit tombé. Mais tous leurs parents sont de l’Est, ils ont l’histoire du pays dans leur famille. Ils veulent savoir comment c’était, se forger leurs opinions sur cette vie. C'est quelque chose qui change, les gens de ma génération (Caroline Pitzen est née en 1986) nés en Allemagne de l'Ouest ne s'intéressaient pas vraiment à l'histoire de la division de l'Allemagne, durant leurs années d'adolescence du moins, et ceux nés en Allemagne de l'Est dans les années 80 avaient souvent honte d'« être de l'Est », sans réellement connaître l'histoire de leur pays, qui venait soudain de disparaître.


C’est vrai qu’on sent que l’histoire et la culture allemande occupent une part importante du film, notamment dans les textes que le groupe lit et dans le film qu’ils regardent. 

Dans les matériaux qu’on utilise, c’est un film très allemand, c’est vrai. On essaye de faire parler l’histoire allemande. Il y a des textes de journaux contemporains, une lecture d’un texte très beau de Schernikau des années 1980,un film des années 30 : Kuhle Wampe de Slàtan Dudow, et même une lecture du Manifeste du Parti Communiste de Friedrich Engels et Karl Marx. C’est moi qui ai proposé la plupart des textes ainsi que le film, car ça parle déjà de gentrification et je voulais qu’ils puissent voir ça. Le reste vient des acteurs (Marx/Engels notamment), c’étaient des choix spontanés, et on en discutait. Je me souviens quand l'un des protagonistes est arrivé avec un poème de 1930 de Theobald Tiger alias Kurt Tucholsky, qu’il m’a lu directement sur son téléphone portable. C’est vraiment une dynamique stimulante, de toujours discuter, toujours explorer. Ils lisent tous attentivement Marx et Engels, comme un retour aux sources. Mais j’avais cette inquiétude de ne pas réussir à parler à un spectateur non-allemand. 


Justement je trouve que c’est très réussi, ce passage vers le spectateur. Je me suis identifié très vite aux personnages, même avec l’ancrage culturel allemand (quoique, même en France, on continue tous à lire Marx). Je pense que cela fonctionne grâce à cette approche de la discussion, où l’on se construit politiquement dans cette attitude, dans cette volonté de partage. C’est quelque chose de très contemporain, cette idée de se construire politiquement dans nos façons de réfléchir notre quotidien, par l’attention donnée à l’autre. 

Je suis assez fascinée par l’idée de « parler », de comment les conversations se transportent et se transforment et de ce qu’elles peuvent amener. Je ne voulais pas montrer l’activisme politique, ou trouver des images d’activisme. Je voulais les écouter, les regarder parler de certains sujets, et qu’à travers la conversation, le spectateur perçoive des images et des situations. J’essaye de savoir comment utiliser un film avec une approche particulière, comment transposer une histoire à travers une conversation et non par une action. J’avais déjà eu cette approche dans mon précédent court-métrage, Out of place, d’écouter des conversations de gens pendant une fête. Et là dans FREIZEIT, les personnages évoquent des situations précises, notamment des questionnements sur le sexisme, et ce n’est pas un sujet dont j’ai envie de filmer l’action mais plutôt des discussions autour de cette problématique. Je trouve que c’est très important que ce soit un film, et que ce soit des sujets dont on parle dans un film. J’ai un amour pour la conversation.


Oui, et je trouve que c’est très important actuellement. On est aussi dans un moment où l’on peut saturer d’images de manifestation, où une forme de l’action politique se montre, se diffuse, mais généralement, ce sont des images qui laissent peu de place à la parole. 

C’est ce que je cherche, oui. De montrer que dans ces moments de foule existent également des gens, des personnes qui discutent et qui grandissent. Ils partagent des émotions et ça va au-delà des images. Construire une possible relation. 

Propos recueillis et traduits de l’anglais par Léo Vesco

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