Entretien avec Marie Ward, réalisatrice de Un mal sous son bras

Le soir, un groupe d’hommes se réunit sur le stade d’une école d’élite qu’ils ont autrefois fréquentée. Certains d’entre eux sont les grands gagnants de cette société nouvelle. Colons sur leurs propres terres, ils détournent les yeux pour ne pas voir la gangrène qui s’y forme.

Mélangeant des images d’archives à des scènes fictives, Un mal sous son bras est un film traitant d’un sujet très sensible ; celui de l’effacement de la culture et des mœurs d’un pays, au profit d’une autre puissance. Le pays en question est le Liban. La réalisatrice Marie Ward est née de parents libanais, et, bien qu’ayant grandi en France, a effectué plusieurs voyages au pays du Cèdre, pour voir sa famille et faire ses études. 

Intrigués par ce que cette jeune diplômée des Arts Décoratifs de Paris avait à nous dire sur son pays d’origine, nous sommes allés à sa rencontre pour en apprendre davantage sur son film et sur les problématiques qu’il aborde. 

Votre documentaire contient une grande partie fictive, assez onirique même. Avez-vous puisé vos inspirations dans des films documentaires, ou plutôt fictifs, avec un ton plus irréaliste (comme le travail de David Lynch par exemple) ? 

C’est marrant que vous me citiez l’exemple de David Lynch car, pour le coup, je connais assez mal sa filmographie ! Il n’y a pas vraiment un type de film qui aurait servi de référence à la réalisation de celui-ci.
Un mal sous son bras a en fait suivi l’écriture d’un mémoire que j’ai rédigé pendant mes années d’études aux Arts Décos, portant sur le même sujet. À l’époque, je lisais beaucoup de littérature arabe, et en particulier des contes et de la poésie,  qui ont appelé un certain imaginaire que l’on retrouve, je crois, dans le film. L’influence première est donc plus littéraire que cinématographique. 


Lorsque la voix off évoque les puissances occidentales qui ont fait adopter leurs modes de vie par la société libanaise, faites-vous uniquement référence à la France ? 

Avant que la France ne crée en 1920 l’Etat libanais tel qu’on le connaît aujourd’hui, le Liban était sous domination ottomane. Au XIXe siècle, plusieurs puissances étrangères comme l’Italie, la France, la Russie ou encore les Etats-Unis commerçaient en Méditerranée. Tous ces pays menaient une bataille d’influence sur le littoral syrien car s’y trouvaient plusieurs ports importants pour le commerce. 

L’expansion commerciale était alors relayée par un réseau de diplomates, faisant de l’ancienne superpuissance ottomane un état semi-colonial, souhaitant y encourager la modernisation législative et économique tout en maintenant leurs anciens privilèges. Ils promouvaient la modernité (à leur image) mais empêchaient qu’elle aboutisse. Le Royaume-Uni, mais surtout la France, étaient alors les puissances les plus influentes. Son action passait notamment par la création d’écoles. Certaines, fondées par les missionnaires français au XIXe siècle, par exemple, visaient à former une certaine jeunesse libanaise, appartenant à la bourgeoisie chrétienne. À l’époque de leur fondation, ces écoles avaient une conviction très affirmée de former ce que serait l’élite politique et économique du pays selon les valeurs françaises, porteuse d’une idéologie élitiste, nationaliste et anti-arabe. Je dis “à l’époque” puisqu’aujourd’hui la France n’y exerce plus la même influence qu’autrefois. 

Mais ces institutions ont contribué pendant longtemps à cet effacement culturel, au profit du mode de vie « européen », qui est évoqué dans le film.


Lorsqu’on va au Liban, on remarque aussi une forte présence des États-Unis (voitures américaines et chaînes de fast-food très présentes, utilisation du dollar américain, etc.) Pensez-vous que le Liban a adopté un mode de vie plus américain qu’occidental au sens large ? 

Pendant la guerre civile qui a frappé le Liban, la France a perdu de son influence dans le pays, et durant les années 90, soit la décennie qui a suivi la fin de la guerre, le Liban s’est effectivement beaucoup américanisé. 

On le remarque à la langue que parlent les gens : à l’époque, le français était majoritaire. Au sein des familles chrétiennes, des écoles chrétiennes, on parlait français, pas tellement arabe. Aujourd’hui, les gens de mon âge parlent plus facilement anglais. 


Votre film parle avant tout d’un pays qui, par le biais d’une colonisation culturelle, a vu sa culture, son art de vivre et ses mœurs être remplacées par d’autres. Comment vous est venue l’idée de traiter de ce sujet ? 

Mes parents ont quitté le Liban pendant la guerre pourtant, pendant longtemps, on a vécu avec le souvenir de ce pays, comme s’ils ne l’avaient jamais vraiment quitté. À la maison, d’une certaine manière, nous y étions toujours. Je crois que j’ai hérité de la mélancolie d’une époque et d’un attachement intime à un pays que je n’ai connu pendant longtemps que pour les vacances.

Alors depuis le collège, je me suis beaucoup interrogée sur la manière dont un pays ou une communauté en vient à en dominer une autre. Cet intérêt est sans doute né au fur et à mesure de mes séjours au Liban afin de rendre visite à ma famille. J’étais alors forcée de constater les liens qui unissaient les populations chrétiennes libanaises à la France et la relation de dépendance qui en découlait. En grandissant, j’ai ressenti un malaise croissant à l’égard de ce contrôle exercé par la France et ses dirigeants, d’une société fragile que ces derniers avaient autrefois construite sur l’évacuation et le refoulement d’une généalogie, des écarts de droits en faveur des non-musulmans et un rapport de classes quasi-naturel.

Je pense aussi que le fait d’avoir grandi en France m’a permis de prendre une distance que je n’aurai pas forcément eue si j’avais vécu dès mon plus jeune âge au Liban. J’ai d’ailleurs un ami libanais qui m’a dit en plaisantant que c’était un film qui n’aurait pu être fait que par une franco-libanaise. 


La deuxième partie du film met en scène une « revanche » de ces mœurs abandonnées sur les tenants de cette nouvelle société. Pourquoi avoir pris, en particulier, l’exemple de l’amour entre hommes, autrefois accepté dans le monde arabe jusqu’à l’arrivée des occidentaux ? 

Des écoles d’élite évoquées auparavant, beaucoup des “grands gagnants de cette société nouvelle” en sont ressortis. Une partie de cette population là, très refermée sur elle même et très affirmée dans ses positions, existe toujours, dans une sorte de décalage par rapport au présent. Le réseau des anciens y est très fort et perpétue une forme d’entre-soi et d’immobilité.

Certains d’entre eux se retrouvent régulièrement, comme dans le film, pour faire du sport et pour discuter, souvent en français...

Alors il faut imaginer : la nuit tombée, pendant une heure et demie, une quinzaine d’hommes qui se saluent, marchent d’un pas pressé, font une vingtaine de fois le tour du stade, s’enfoncent dans le bois qui borde la colline sur laquelle est posée le bâtiment.

Outre les politesses échangées, les discussions que j’interceptais ou auxquelles je participais portaient, de manière récurrente, sur la France, les arabes, les femmes et les homosexuels. Hormis pour l’action de la France, les termes employés étaient souvent durs, parfois violents. Or, dans le cas du Liban, les dirigeants, les hauts-fonctionnaires, la couche la plus élevée de la société agissent en toute impunité contre l’intérêt du pays et de la population au profit d’eux-mêmes et de puissances extérieures.

Alors, je me suis questionnée sur les manières dont je pouvais retourner cette violence latente pour en faire autre chose, peut-être aussi pour avoir ma revanche. Naturellement, à force de fréquenter l’école, elle s’est transformée en un symbole de l’entre-soi et de la bête noire qu’il porte forcément sous son bras. 

En me promenant dans ce bois qui bordait l’école, je me suis plue à imaginer qu’une présence magique l’habitait, et qu’une fois la nuit tombée, elle ensorcelait les hommes, les transformant en tout ce qu’ils condamnent, comme l’homosexualité. 


C’est en faisant ces promenades que vous avez pu imaginer cette partie ? 

Quand on se promène dans les bois toute seule, la nuit, on ressent une certaine peur et l’imaginaire vous vient assez facilement. 

De l’environnement de l’école, de son stade éclairé par des projecteurs, j’avais envie de faire jaillir ce qui était tenu hors de la scène. Et le bois, dans lequel on entend encore les échos de la ville, mais où on ne voit presque plus rien, était le lieu parfait pour cela.

Par ailleurs, j’avais auparavant vu L’Inconnu du lac de Alain Guiraudie que j’avais beaucoup aimé. C’est un film qui met en scène un de ces lieux de rencontres entre hommes à ciel ouvert. Dans ce film, des hommes se rencontrent, discutent, parlent de choses et d’autres et parfois finissent par avoir un rapport sexuel dans les bois, derrière le lac. 

Le souvenir de ce film et de ces lieux s’est lié aux recherches que je menais à l’époque sur la littérature arabe où il était question d’amour entre hommes. Toutes ces images ont fini par se regrouper dans mon esprit, par un concours de circonstances.

Mais pour revenir à la question précédente, il y a certes une part de “revanche” mais pas que. Il y avait là une manière d’exorciser, d’aboutir à un renversement, une transgression. Mais je voulais aussi aller vers quelque chose de plus doux et bienveillant, où les rapports guerriers s’apaisent… Ça devait être un rêve libérateur : une union retrouvée avec un héritage longtemps bafoué mais consubstantiel, dans le lieu où il a d’abord été condamné par les bourreaux et victimes de cette longue répression culturelle.


Comment avez-vous géré la potentielle gêne qu’il pouvait y avoir sur le plateau durant le tournage de cette scène érotique ? 

Pour le casting de cette scène, j’ai recherché des hommes qui étaient à l’aise avec leur corps et leur sexualité, avant même d’être des acteurs. J’en ai contacté une partie sur Facebook ou Instagram. J’ai également contacté des personnes via Grindr. 

Puis une fois tout le casting réuni, nous avons effectué ensemble un travail en amont, pour que ces gens se rencontrent et soient à l’aise pour travailler ensemble. Nous avons pensé et écrit la scène ensemble. Il était essentiel pour moi qu’ils se sentent à l’aise et en confiance. J’ai eu beaucoup de chance de pouvoir travailler avec eux. Ils ont été très généreux et motivés bien que les conditions de tournage aient été parfois très difficiles.

Alors, au moment de filmer la scène, il n’y a pas eu de malaise. Ils avaient appris à se connaître et même à se désirer, ce qui a permis de tourner cette scène beaucoup plus rapidement que ce que je pensais. J’ai été très bien entourée par ma petite équipe. Tout le monde savait ce qu’il avait à faire. Dès le début, ils se sont très vite embrassés, et en moins d’une heure c’était enregistré. En plus, j’ai filmé avec deux caméras, ce qui m’a permis de capter plus d’instants qu’avec une seule. Cela m’a évité de retourner certains passages et ça a permis à tout le déroulement de la scène de se faire plus naturellement. 

C’était un moment magique, irréel aussi. J’en garde un très beau souvenir.


D’ailleurs dans cette même scène, vous intercalez deux gravures montrant des hommes se livrer aux passions de la chair. D’où proviennent ces images ? 

J’ai trouvé ces images dans un livre intitulé Islamic Homosexualities, écrit par les sociologues américains Stephen O. Murray et Willy Roscoe. Ces gravures datent du XIXe siècle et sont d’origine ottomane. Il est difficile d’en savoir plus, comme pour la plupart des images et documents qui ne sont pas revendiqués par un parti officiel.


Alors que l’Occident prône depuis quelques décennies le progressisme et tend vers l’acceptation plus grande de l’homosexualité, comment expliquez-vous que, malgré l’influence occidentale, ces valeurs ne soient pas parvenues au Liban ? 

J’aimerais d’abord faire un aparté sur le terme « homosexualité » car il est anachronique et je pense qu’il ne correspond pas vraiment, en tout cas tel qu’on l’emploie de manière contemporaine, à ce qui est décrit dans la littérature ou les archives que j’ai trouvé sur le sujet. Dans les sociétés arabes, tant qu’un homme répondait à ses devoirs de père de famille, il était libre dans sa sexualité. Cette dernière n’était pas construite selon le genre du partenaire mais selon le comportement en tant que passif ou actif. L’homme se devant d’être actif, de pénétrer.

Je préfère alors parler d’amour entre hommes. Il y avait en fait une ambiguïté énorme qui jouait dans ces rapports ; ces hommes pouvaient être amoureux, ils avaient des rapports, il y avait une forme de tendresse mais ça appartenait à un autre registre de la sexualité que l’homosexualité telle qu’on la conçoit aujourd’hui. 

Mais pour répondre à votre question, en me rendant aux archives et aux fil de lectures, je suis  tombée sur des correspondances de voyageurs français au Moyen Orient ou au Maghreb. Ils décrivaient comme immorales et déshonorantes ces relations amoureuses entre hommes. 

Par ailleurs, il y avait aussi des correspondances de voyageurs arabes en France, qui eux étaient déçus et surpris de la rigidité des mœurs. Le conservatisme sexuel de l’Arabie Saoudite par exemple  renvoie plus au puritanisme victorien que musulman. Originellement, l’Islam ne condamnait pas avec autant de vigueur l’homosexualité que les chrétiens. L’homophobie est une idéologie de l’hostilité à l’égard des personnes homosexuelles créée par les chrétiens occidentaux. C’est quelque chose de nouveau dans les pays arabes. Ça a aussi été un marqueur de supériorité morale pour les voyageurs étrangers que les populations ont par la suite intériorisé. Car quand les populations arabes se sont rendu compte de la désapprobation qu’elles provoquaient chez les occidentaux, elles en ont eu honte, un peu comme Adam et Ève dans la Bible quand ils se sentent soudainement nus devant Dieu, après avoir goûté la pomme. Elles ont donc complètement refoulé cet aspect là de leur culture et de leurs moeurs.


À part les recherches que vous avez effectuées, avez-vous rencontré des libanais où des personnes spécialistes de la société libanaise pour préparer le film ? 

Bien sûr. Il y a eu en fait deux cas de figures. Il y a eu tout d’abord des universitaires que j’ai essayé de contacter de manière spontanée. Je me suis alors rendue compte à quel point le savoir était inaccessible aux gens qui n’appartenaient pas aux milieux universitaires comme moi, au Liban comme en France. J’avais pourtant besoin de l’avis de spécialistes puisqu’étant donné qu’il y avait très peu d'archives, notamment sur la question des relations amoureuses entre hommes, je lisais souvent une chose puis son contraire. C’était très désemparant, et cela m’amenait parfois à devoir décider moi même de la véracité de ce qui était écrit. 

J’ai par contre pu discuter avec mes professeurs de l’ALBA (Académie Libanaise des Beaux-Arts), où j’ai étudié dans le cadre d’un échange, qui ont été mes principaux interlocuteurs à propos des théories sociales et politiques. Ils m’ont beaucoup aidé et guidé.


Est-ce-que vous comptez montrer le film au Liban ? Si oui, pensez-vous que le fait de montrer aux libanais les fondements de leur société actuelle contribuerait à faire évoluer les mentalités ? 

J’aimerais bien et je compte le faire. Mais aujourd’hui la situation au Liban est tellement critique que la projection d’un film me paraît pour l’instant très abstraite. Je l’ai montré à des copains libanais qui se sont montrés enthousiastes. Pour la suite on verra… En tout cas, je ne me suis pas dit que je ne le ferai pas. 

Pour la seconde question, à nouveau, le Liban croule sous tellement de difficultés aujourd’hui, que bien que le cinéma puisse être un vecteur de conscience, on est encore forcé à l’humilité. 


A la fin du film, vous montrez des images de catastrophe. S’agirait-il de l’explosion du port de Beyrouth qui s’est produite en août 2020 ? 

Ce ne sont pas les images du 4 Août mais celles d’une tempête de grêle, il y a trois ou quatre ans. Le montage du film s’est fait en début d’été 2020. J’avais alors commencé depuis quelques temps une collection de vidéos de tempêtes qui auraient mené au naufrage d’un navire ou à la destruction de biens matériels, dans le cadre de mes recherches aux archives de la marine (qui m’avaient permises de tracer l’arrivée des premiers navires français au Proche Orient).


Il y a aussi ces phrases qui sont prononcées en voix-off : « De notre vie et mort, un habitant de la ville ne connaît que le goût et l’odeur. Car si le port où nous sommes déchargées ne laisse rien percevoir de ce qui s’y passe, des vapeurs s’en échappent, gagnant la ville et ses hauteurs. » Pourriez-vous nous en dire plus ? 

Les jours de chaleurs et d’humidité à Beyrouth, la ville est prise dans un brouillard, un mauvais air. Une odeur forte s’en dégage parfois. Elle est assez terrible. Lorsque je suis allée vivre à Beyrouth, j’y suis allée aussi dans l’idée de résoudre ce mystère. Savoir d’où provenaient ces vapeurs. À l’époque, j’habitais au-dessus du port. Hasard ou non, j’ai appris peu de temps après qu’un des motifs de cette odeur était le déchargement de bétail vivant en provenance d’Amérique latine. C’est ce même bétail que l’on retrouve au début du film, cette fois mort noyé suite à une épidémie de fièvre. 

Par ailleurs, à l’époque, les abattoirs étaient sur le port, il y a eu aussi une histoire très sanglante durant la guerre. Il est toujours le lieu d’enjeux politiques et économiques de taille, comme nous l’avons tous découvert au cours de la catastrophe de l’été dernier. Alors c’était forcément un lieu de mystère pour moi, qui m’attirait et me fascinait pour son histoire, ce qu’il était devenu, ce qu’il représentait et ce qu’il représente aujourd’hui.


Pensez-vous que votre documentaire s’adresse davantage au Liban ou à l’Occident ? 

Je pense que j’ai peut-être fait ce film pour les gens qui, comme moi, aimeraient comprendre, qu’ils soient libanais, français ou autre chose… En fait c’est très certainement un film que j’ai avant tout fait pour moi. Je pense même qu’on fait souvent les choses pour soi, quand on fait un film. 

Et puis la situation que je décris n’est finalement pas spécifique au Liban mais est relative à beaucoup d’autres pays soumis à l’impérialisme occidental. On y retrouve malheureusement les mêmes problématiques de corruption et d’effacement des mœurs, et de sociétés fragiles construites sur des écarts de droits. 

Propos recueillis par Pascal Labati



Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.