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Billet de blog 16 mars 2022

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Entretien avec Maria Kourkouta, réalisatrice de Intermède (Horiko)

Il existe trois catégories de cinéastes : les amuseurs de foule, les penseurs et les poètes. Maria Kourkouta est sans aucun doute une de ces rêveuses inconditionnelles. Si elle est toujours émerveillée lorsqu’elle rencontre l’autre, son angoisse de prendre place derrière la caméra pour sublimer ce dernier n’en est pas moins grande.

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Il existe trois catégories de cinéastes : les amuseurs de foule, les penseurs et les poètes. Maria Kourkouta est sans aucun doute une de ces rêveuses inconditionnelles. Si elle est toujours émerveillée lorsqu’elle rencontre l’autre, son angoisse de prendre place derrière la caméra pour sublimer ce dernier n’en est pas moins grande.

Dans son dernier film, Intermède, un documentaire poétique, Maria Kourkouta fait ressortir la poésie qui se trouve dans les chaînes, les poutres et l’acier des coques des bateaux d’un petit chantier naval de Thessalonique. Dans ce lieu entre terre et mer, Maria Kourkouta filme ces hommes qui travaillent du matin au soir dans le but d’envoyer chaque jour, inlassablement, ces montagnes d’acier, de cordes et de bois à la conquête de la mer. Son dessein, pas tout à fait volontaire, n’est autre que de montrer la résistance de ces hommes, celle de ceux qui malgré les bouleversements politiques et économiques ne cessent de répéter les mêmes gestes.  

Une phrase de Gilles Deleuze habite le regard de la cinéaste : « résister, c’est exiger son rythme ». A l’ombre de cette phrase émerge l’acte politique et plastique de Maria Kourkouta. Ces hommes, travailleurs infatigables de tous les jours, résistent grâce à la cadence de leurs gestes que leur imposent le chantier naval, leur métier et la nécessité de gagner sa vie. Mais à quoi résistent-ils ? Au soleil rouge de la Grèce se couchant dans la mer ? A la dureté de l’effort ? Au grand sommeil ? A l’histoire ? Au temps ? Tout à la fois ? A cette question, Maria Kourkouta me donne la réponse en me racontant les pleurs d’Achille à la mort de Patrocle. De son désespoir, Héra, sa mère ne le console pas – il y a de l’inconsolable en chacun, même chez les demi-dieux – au contraire elle l’accable en lui révélant son état : « Ainsi assis près des navires, tu es comme un poids inutile de la terre ». Ce sont ses mots. Pour porter un fardeau, il faut continuer d’avancer, poursuivre sa route sans se retourner en permanence sur le passé. La clé du cinéma de Maria Kourkouta se trouve sans doute en haut de la colline qui sépare le présent du passé. Le haut de cette colline n’est autre que le désir fou d’Orphée de se retourner pour ne plus jamais avancer et ainsi rester dans le doux confort de la mort. Ce désir est incontrôlable à la seule force de la raison.  

« Résister, c’est exiger son rythme », ce sont les mots de Deleuze sur lesquels Maria Kourkouta s’est appuyée pour construire son regard. C’est armée de ce regard que Maria peut se retourner sans cesser d’avancer. C’est armée de ce regard qu’il lui est possible de voyager dans le temps et ainsi de mettre en relation l’histoire passée et l’histoire présente, la grande et la petite. Dans son long métrage Des spectres hantent l’Europe, Maria Kourkouta filme les migrants syriens bloqués dans un camp de fortune Kourkouta en Grèce, immobiles dans une attente qu’ils ne peuvent contrôler et à laquelle ils survivent paradoxalement en s’immisçant sans raison dans les longues files d’attentes, motif quotidien du camp. A la fin du film, la cinéaste délaisse la caméra numérique pour passer à l’argentique, gravant les protagonistes sur la pellicule dans un désir d’éternité. Par cet acte, Maria Kourkouta fait surgir les millions de réfugiés qui traversent l’histoire pour venir nous dire leur urgence existentielle. 

« Résister, c’est exiger son rythme », cette phrase pourrait aussi s’appliquer à Theo Angelopoulos. Cet immense cinéaste est le modèle de Maria Kourkouta, celui qui lui a donné envie de faire du cinéma. Elle l’a découvert lorsqu’elle faisait ses études d’histoire à Florina – une ville en Macédoine de l’ouest. A côté de cette ville se trouve l’Epire. C’est dans les villages de cette région montagneuse que Theo Angelopoulos a trouvé le souffle de son premier film, la Reconstitution (1968), qu’il gardera tout au long de sa filmographie. C’est en apprenant que Theo Angelopoulos avait tourné tous ces films à l’endroit où elle étudiait que Maria  Kourkouta s’est prise d’admiration pour les films du réalisateur d’Alexandre le Grand. Ce qui relie Maria Kourkouta à Theo Angelopoulos, c’est la capacité à faire resurgir le passé dans le présent. Le rythme de Theo Angelopoulos se matérialise par l’apparition des villages de la Grèce du Nord, lieu mystique, symbole de thèmes majeurs du cinéaste tels que l’errance ou le temps. Ils sont les leitmotivs de son œuvre. A la manière de Theo Angelopoulos, Maria Kourkouta a fait du petit chantier naval de Thessalonique son repère. Ainsi, pendant sept ans, elle y a tourné des images. Ces images, prises de manière très éloignées dans le temps, se confondent en quelques minutes, le temps d’un instant avec les ouvriers de Thessalonique, d’un intervalle entre l’aube et le couché du soleil. Si les ouvriers font acte de résistance par la répétition de leurs gestes, Maria Kourkouta en fait de même en renouvelant son passage au chantier naval. Elle ignorait qu’en filmant régulièrement ce lieu, un film viendrait à naître. C’est en gardant son rythme qu’elle préparait inconsciemment son avenir. Ce faisant, son film est bien plus qu’un documentaire ou du cinéma, il est un moment de vie partagé.  

« Résister, c’est exiger son rythme », cette phrase en étant associée par Maria Kourkouta aux ouvriers et à leur travail quotidien prend un sens éminemment concret.  Néanmoins, on ne sait pas si les hommes du port sont désabusés, pris au piège par ce rythme répétitif ou au contraire heureux de ce confort, d’avoir quelque chose leur permettant de résister au bruit et à la fureur du monde. Comment peuvent-ils garder la volonté de faire chaque jours les mêmes gestes ? 

« Résister, c’est exiger son rythme », ces mots de Deleuze, je les fais miens. J’espère avoir su résister à la page blanche et ainsi saisir au plus près l’œuvre de Maria Kourkouta. 

Adrien Gilet, d’après un entretien avec Maria Kourkouta

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