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Billet de blog 16 mars 2022

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Entretien avec Sarah Léonor, réalisatrice de Ceux de la nuit

Le jour, c'est une station de ski, la nuit, c'est un point de passage pour les exilés. C'est l'histoire d'un paysage qui est traversé par deux mondes parallèles, c'est l'histoire de ceux de la nuit.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

« Deux événements m'ont profondément marquée.
D’abord, en avril 2018, il y a eu cette action organisée par Génération Identitaire au  Col de l'Échelle, point de passage entre la France et l'Italie. Ils ont mis en scène le rétablissement d’une frontière, avec des banderoles la proclamant fermée aux migrants. C’était totalement hallucinant, ils se substituaient à la force publique, et en toute impunité. Mais le lendemain, quand les solidaires des exilés ont organisé une contre-manifestation au col de Montgenèvre, six militants solidaires ont été immédiatement interpellés. Ce n’est qu’au bout de six mois que les dirigeants de Génération Identitaire ont été mis en examen. 
Et puis un mois plus tard, en mai 2018, Blessing Matthew, une jeune nigériane de 21 ans, est interceptée après le passage de la frontière. Elle cherche à échapper aux policiers, prend la fuite, et disparaît. Son corps est retrouvé deux jours plus tard dans la Durance. 

Ce paysage alpin, idyllique, a marqué mon enfance. La mort s’y est invitée. Les sentiments contradictoires qui s’en dégagent ont certainement été déclencheurs de mon envie de le filmer.  

Il existe entre le col de Montgenèvre et Briançon un monde nocturne où les exilés traversent une frontière invisible à l’abri des regards, et un monde diurne, où des touristes viennent en vacances en station de ski.  Ceux de la nuit sont les exilés mais aussi les solidaires qui leur viennent en aide en France comme en Italie, qui s’engagent à leurs côtés au nom d’un humanisme qui est de plus en plus ouvertement critiqué dans la société française.

Ce paysage porte aussi les stigmates de l'hyper-exploitation d'un milieu naturel à des fins commerciales caractéristique du capitalisme. C’est donc également un terrain d’affrontement politique, idéologique : la frontière n’est plus une ligne sur une carte, elle circule à travers les êtres et les choses.

Le passage des exilés sur ce territoire est comme un miroir tendu à ceux qui l’habitent. Il m'a semblé intéressant, en entreprenant ce film, de renverser le point de vue habituel qu’on porte sur les exilés, et de voir ce qu’il y a dans ce miroir. Qu’est-ce que le passage des exilés à travers ce paysage révèle du paysage lui-même ? Comment ceux qui habitent ce paysage sont traversés ?

J'ai très vite constaté mon incapacité à saisir la réalité documentaire brute du passage nocturne de la frontière, par exemple au refuge de Briançon, où les gens arrivent épuisés, parfois blessés ou souffrant d’engelures. J’étais très mal à l’aise, il y avait déjà beaucoup de caméras, et je sentais un malaise aussi chez les exilés. Je me souviens de ce jeune homme qui m’a dit : “si jamais tu me filmes, on va voir mon visage sur Internet, et je serai réduit à ça, je serai réduit à une victime. Mais moi, je ne veux pas être qu’une victime. J'ai des projets et je veux les réaliser. J’ai un futur, et c’est ça qui compte.” Il avait entièrement raison. 

À l’époque de ces premiers repérages, les solidaires ont commencé à être harcelés par la police, au même titre que les exilés. La situation était clairement très tendue. Là aussi, je sentais bien que les représenter n’irait pas de soi. Il fallait donc inventer un dispositif.

Je viens de la fiction, et je sais à quel point, au cinéma, la vérité émerge grâce aux artifices de la représentation. Que la fiction documente toujours une vérité, et que le documentaire en appelle forcément à la fiction. L’enjeu était de faire émerger et rendre visibles ceux de la nuit dans ce paysage. Je me suis alors fixé des règles du jeu : un territoire géographique, qui va du col de Montgenèvre jusqu'à Briançon, sur lequel je ramasserais, à la manière d’un géologue, des fragments de réalité de natures diverses : prises de vue réelles, entretiens audio, archives cinématographiques, radiophoniques. Tous ont été enregistrés, consignés ou recueillis à différentes époques, sur cette portion de territoire. C'est l'exemple du Chemin de l'espérance de Pietro Germi qui constitue une strate temporelle, parce que la fin du film se déroule à cet endroit exact du Col de Montgenèvre que les Italiens empruntaient pour se réfugier en France dans les années 50.

Assemblés, ces fragments résonnent l’un avec l’autre. Le paysage s’est mis à parler. C’est comme ça qu’est apparue la structure du film : des portraits-paysages, présentés par une narratrice issue de la nuit des temps, qui sait tout et a traversé toutes les époques, comme si la montagne elle-même se mettait à parler. 

Martin, Camille et ses amis maraudeurs ne sont pas des personnages réels. Mais leurs propos le sont. Ils sont issus d’entretiens audio que j’ai réalisés moi-même. Les comédiens qui prêtent leurs voix à ces personnages sont des passeurs de leurs paroles. C’est pour moi la plus belle manière d'incarner ce collectif, en faisant circuler les paroles à travers des relais. Et d’ailleurs, les comédiens que j’ai contactés l’ont immédiatement compris et accepté sans hésiter.   
 
Après il y a ce qui ne m’a pas été dit, mais que j’ai perçu, ressenti face à ce paysage, auprès des gens, et que j’ai essayé de restituer avec les outils du cinéma. C’est dans cet esprit que j’ai travaillé avec les archives que j’ai découvertes dans le fonds de la cinémathèque de la montagne situé à Gap. Je les ai traitées comme si elles émanaient de l’inconscient de chacun de ces personnages fictifs. Pour le personnage de Camille, on perçoit comme une lassitude mentale, une angoisse monte, et c’est le film lui-même qui s’emballe, mais en même temps, ce n'est qu'une vue de l'esprit… les images s'arrêtent, reviennent en arrière, ce n’était qu’un mauvais rêve. On se réveille le matin avec Eunice et son enfant.

Ce portrait apparaît à la fin comme un présent pur, synchrone. Eunice est d'origine nigériane, tout comme Blessing. Elle est vivante, et a obtenu un titre de séjour. Le paysage ne porte pas que des traces de mort, mais aussi des pures manifestations de vie. Il m'a semblé important que tous ces témoignages convergent vers cette séquence finale, vers l’inscription d’Eunice et son fils Wisdom dans ce paysage. Leur présence est aussi évidente que la rivière qui coule du haut de la montagne, que le vent qui souffle dans les branches d’un arbre. Ils sont le présent. » 

Propos recueillis par Ahmad Mojahed Attar

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