Entretien avec Marine de Contes, réalisatrice de Silabario

Une île, un poème, un rêve. Disparition et réapparition d’une langue sifflée, le Silbo. L’ histoire et la transmission de ce patrimoine miraculé de l’île de la Gomera.

Pour commencer, pouvez-vous me parler un peu du Silbo, si central dans votre film ? 

Le Silbo est un langage sifflé de l’île de la Gomera qui était à l’origine parlé par les Guanches, la population préhispanique. C’est une langue miroir, c’est-à-dire qu’ils parlent un espagnol traduit en sifflements. Ils ont simplifié l’alphabet : ils n’ont que quatre voyelles, le o et le u sont représentés par le même son et pareil avec les consonnes. C’est une langue qui a la particularité d’avoir été réactivée récemment puisqu’avec l’exode, elle avait pratiquement disparu au milieu du XXe siècle, seules les personnes très âgées continuaient à le pratiquer. C’est grâce à la volonté et la ténacité de quelques octogénaires, voire nonagénaires qui sont allés pendant les récréationsà l’école enseigner le Silbo de façon spontanée dans les années quatre-vingt-dix. Ces personnes qui ont appris, peut-être une trentaine de personnes, adultes, ont lutté pour que le Silbo soit reconnu comme une langue, ce qui est le cas depuis 2009. Ils ont même réussi à en faire une matière obligatoire au bac, enseignée dans toutes les écoles aux élèves de six à dix-huit ans, maintenant tous les enfants le comprennent et pratiquement tous le parlent. C’est assez beau ce qui s’est passé, cette langue un peu rescapée grâce à la volonté de personnes âgées qui ne voulaient pas emporter leurs secrets avec eux. Moi je suis allée dans les écoles, observer les cours sur cette petite île d’environ cinq mille habitants.


En effet la question de la transmission apparaît assez vite dans le film, notamment lors de l’apparition des enfants. Et c’est très intriguant, surtout pour nous qui sommes plutôt habitués à une transmission de la langue qui passe plutôt par l’écrit.

C’est vrai que j’ai eu la volonté de ne pas expliquer l’histoire du Silbo dans le film mais de donner plutôt la sensation de cette transmission interrompue en travaillant les surimpressions, les effets de disparition et d’apparition, pour donner la sensation au spectateur que quelque chose se passe avec cette langue, sans rentrer dans les détails. Mon objectif c’est de mettre le spectateur dans la position dans laquelle je me suis trouvée en arrivant. J’essaie de lui faire découvrir quelque chose, il part d’un point de vue assez vierge, et il retrouve cette joie de la curiosité, d’être intrigué.


C’est très remarquable dans le film, cette approche non pas directement pédagogique mais très onirique, très sensorielle. Est-ce aussi pour cela que vous avez choisi de ne pas traduire tout de suite ce qui se disait en Silbo ? 

Oui, ça a été difficile de décider quand j’allais sous-titrer parce que j’avais cette volonté de faire entendre la musicalité de la langue et pour écouter, il ne faut pas traduire. J’avais envie que le spectateur comprenne petit à petit qu’il s’agissait vraiment d’une langue. C’était par contre impensable de ne rien sous-titrer parce qu’il faut qu’on sache qu’elle transmet un message, que ces paroles ont du sens. 


On se laisse évidemment beaucoup porter par tout cet univers sonore, vous avez réalisé un important travail sur ce point ? 

Pour moi, il y a quelque chose d’assez magique, quand on entend les sons du Silbo, on croirait parfois entendre un merle ou un pinçon. La présence de la forêt dans la Gomera est incroyable, avec des arbres immenses, et quand on s’y balade, on peut entendre des oiseaux qui chantent mais aussi de temps en temps des humains qui s’appellent. J’avais envie de jouer sur ça et montrer les similarités entre ces façons de communiquer. Il y a aussi une sorte de mimétisme : souvent, les gens en Silbo répètent une phrase pour être sûrs de l’avoir bien comprise et ensuite ils répondent. Quand les oiseaux chantent, on a cette même impression. Le poème que j’ai décidé de travailler est aussi cyclique, ça rappelait cela. Et c’est une partie du rêve de se dire que les oiseaux comprendraient peut-être, même si ça n’est pas le cas, il y a quelque chose d’assez beau de voir que quand on est à la Gomera, les Hommes peuvent communiquer comme des oiseaux. Par rapport au travail du son en lui-même, j’ai travaillé de manière assez précise en faisant des enregistrements sur place, beaucoup de sons seuls, de vent, de textures, de chants d’oiseaux. Et j’ai ensuite construit la bande-son pour faire cet enchevêtrement qui participe au dialogue des humains, pour laisser planer le doute sur ce qui est un sifflement humain et ce qui est le sifflement d’un oiseau. Il y a aussi un travail assez important en montage son et en mixage avec Raphaël Mouterde et Xavier Thibault : chaque son est placé et monté de la même manière que chaque image. 


Il y a aussi une vraie dimension visuelle avec une photographie très soignée, comme si le paysage était un personnage. Les plans très larges donnent l’impression que le Silbo porte très loin. 

Effectivement, l’île est un personnage à part entière, aussi car l’existence du Silbo est inhérente à la géographie. C’était une nécessité, l’humain s’est adapté pour pallier les difficultés de communication, il était surtout pratiqué par les agriculteurs et les bergers. C’est vraiment ce rapport de l’Homme au paysage qui l’entoure qui m’intéressait. Et le Silbo peut porter à plusieurs kilomètres. 


Et comment s’est construit le projet dans le temps ? 

En réalité, j’ai fait trois voyages de plusieurs mois pour préparer le tournage d’un long métrage. Mais la situation sanitaire ne me l’a pas permis, puisque j’avais prévu de rester sur place pendant environ quatre mois à partir de mars 2020. Je devais passer du temps avec les habitants de l’île et filmer leur quotidien. J’ai eu l’opportunité de m’y rendre en juillet et j’ai tout de même eu envie de filmer. J’ai appelé un ami poète, Miguel Angel Feria, qui m’a proposé de choisir un de ses poèmes. Quand j’ai lu Paz , je me suis vraiment dit que ça résonnait avec toutes les thématiques que je voulais aborder et ce côté un peu onirique évoquait vraiment pour moi ce rêve qu’ont eu les anciens de la Gomera, que le Silbo renaisse. Donc je me suis un peu approprié le poème, et je connaissais bien l’île, j’avais déjà effectué des repérages filmés et j’ai assez vite décidé des endroits où on allait filmer chaque séquence. En arrivant à la Gomera, j’ai fait un casting pour trouver les protagonistes et organiser le tournage.


Il y a tout de même des défis qui viennent avec ce format court, il n’est pas évident d’installer une ambiance, de transmettre des idées en quelques minutes…

En fait, je ne réfléchis pas en terme de format. Le film aura la durée dont il a besoin. Au départ, je ne me suis pas dit que j’allais faire un court métrage, mais un film qui nécessitait moins de temps de tournage. Ensuite, tout ça s’est fait au montage, en agençant les séquences, en créant des respirations. Et puis j’ai vraiment allongé le film au montage son : j’ai rajouté pratiquement une minute d’images parce que notre perception est très différente lorsqu’il y a du son, on a besoin de plus de temps. Pour moi, c’est essentiel qu’il y ait un aller-retour entre le montage image et le montage son. 

Propos recueillis par Andréa Lepore

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