Entretien avec Rosine Mbakam, réalisatrice de Les Prières de Delphine

Ce film est le portrait de Delphine, une jeune camerounaise. Delphine, comme d'autres, fait partie de cette génération de jeunes africaines broyées par nos sociétés patriarcales et livrées à cette colonisation sexuelle occidentale comme seul moyen de survie. Par son courage et sa force, Delphine met à nu ces schémas de domination qui continue à enfermer la femme africaine.

Après Les deux visages d’une femme bamiléké et Chez Jolie Coiffure, Rosine Mbakam, cinéaste Camerounaise, signe Les Prières de Delphine, un documentaire déchirant qui dévoile le courage, la rage, la spontanéité, l’allégresse de sa protagoniste : Delphine. Portrait d’une femme courage qui résiste au machisme et au racisme entre l’Afrique et la Belgique. 


Pouvez-vous nous raconter ce qui vous a amenée à réaliser des films documentaires ? 

Je ne connaissais pas le cinéma documentaire au début de ma formation de cinéaste. Je m’intéressais à la fiction. Le documentaire, je l’ai découvert à l’école de cinéma et très rapidement j’ai senti la force et la puissance de son discours, qui m’a beaucoup intéressée comme arme de décolonisation. Les documentaires sur l’Afrique étaient toujours réalisés avec un regard occidental qui renforçait l’idéologie et la représentation coloniale. J’ai pris conscience de la manière dont l’Occident me voyait et me filmait. Pour moi, il était évident qu’il fallait que je trouve d’autres formes de narration et de représentation plus égalitaires. Le cinéma documentaire est venu combler cette nécessité de déconstruire ce regard colonial et donner la parole aux gens qu’on ne veut pas écouter ou que le système tait. 


Dans le film, nous pouvons voir l’étroite relation que vous entretenez avec Delphine, pouvez-vous nous raconter comment vous vous êtes rencontrées ?  

Delphine et moi avons quitté le Cameroun la même année, elle pour rejoindre son mari en Belgique et moi pour aller faire des études. Me retrouver seule dans un pays étranger a été dur, d’autant plus que j’étais la seule femme noire à l’école. J’ai traversé des moments de découragement où je pensais retourner au Cameroun. Un jour, un professeur de mon école, ami du mari de Delphine, m’a parlé d’une compatriote qui était arrivée depuis peu de temps, pensant que peut-être le fait de la rencontrer me ferait du bien. C’est ainsi que j’ai contacté Delphine qui par hasard habitait juste à côté de l’école du cinéma. Pendant les pauses à l’école, j’allais chez elle. Nous sommes devenues amies très vite et on passait du temps à discuter, à manger ensemble, c’était une amitié qui se construisait petit à petit. 


Comment est venue l’idée de faire ce film ? 

Pour réaliser mon précédent film, Chez Jolie Coiffure, j’ai demandé à Delphine de m’aider à rencontrer une coiffeuse dans une galerie près de chez elle. Elle a accepté, mais avant de commencer le tournage, elle m’a dit « il faut que tu fasses un film sur moi ». Au début, j’étais un peu surprise, je n’avais pas d’idée de ce que je pouvais raconter d’elle. On se connaissait depuis six ans et je pensais la connaitre, mais je ne m’étais jamais demandé qui Delphine avait été au Cameroun, ce qu’elle avait vécu, comment elle avait grandi. C’est alors qu’elle s’est confiée à moi et m’a raconté les malheurs qu’elle avait dû traverser. Je me suis retrouvée face à une réalité de Delphine que je ne connaissais pas, une réalité de mon pays que j'avais toujours voulu questionner mais sans avoir l'angle d'attaque pour le faire.


De quelle réalité parlez-vous ? 

Une réalité violente, la violence du patriarcat et de la colonisation qui est fortement ancrée dans la société Camerounaise. Je pense que cette violence se vit de la même façon en Amérique du Sud ou en Asie, elle est fortement liée à la colonisation et n’a pas de frontière.  


Tout au long du film nous suivons Delphine qui nous fait traverser à la fois différentes périodes de sa vie et des émotions opposées. Combien de temps avez-vous filmé ? Comment avez-vous décidé de filmer Delphine sur son lit ? Qu’est-ce que ce lit représentait ? 

On a filmé dix jours, je n'avais rien préparé, je n'avais rien écrit et je ne voulais rien écrire. Delphine détenait seule ce qu'elle avait envie de me raconter donc je n'avais qu’à l'écouter et à prendre ma place derrière la caméra. Ce film, nous l’avons créé ensemble. Bien que je sois réalisatrice, je cherche toujours à créer une horizontalité entre mes personnages et moi, le direct nous donne cette possibilité. Le choix du décor est arrivé de manière spontanée, je connaissais bien la maison de Delphine, le lit représentait son intimité, un espace qui lui appartenait, où elle se sentait à l’aise. On avait l’habitude de se retrouver dans le même endroit chaque fois que j’allais chez elle, alors cet espace était un lieu de confiance, sûr pour elle comme pour moi. On a utilisé le même dispositif qu’on avait quand on se parlait comme amies, seulement la caméra a pris ma place. 


Vous parlez de votre choix politique de faire du cinéma documentaire et de créer un nouveau dispositif de création qui ne stéréotype pas les personnages. Qu’est-ce que vous voulez montrer avec ce film ? 

Je voulais que tous les traits de la personnalité de Delphine soient présents dans le film et qu’elle ne soit pas regardée à travers un jugement ni réduit à son apparence, je voulais montrer qui elle est derrière cette image. Je voulais qu’on s’imagine ce qu’il y a eu entre la Delphine qu’on voit dans le premier plan et celle qu’on voit dans le dernier plan, et qu’à chaque fois qu’on veut porter un regard de jugement sur quelqu’un, on se demande avant tout ce qu’il y a derrière cette personne, qu’on s’imagine son histoire. Cela permet de déconstruire les stéréotypes qui cloisonnent notre société aujourd’hui.  


La colonisation et la décolonisation sont au cœur de vos films documentaires. Comment mettez-vous l’acte de création au service de la décolonisation ? 

Pour moi, l’acte de création est comme un rituel de décolonisation. Quand je filme quelqu'un, je le fais pour que ces personnes se décolonisent de l'image qu'on attend d'eux ou d’elles. Le cinéma a aussi une construction occidentale, pour réaliser un film, il faut avoir un scénario, trouver de l’argent, etc. L’acte de création dans le cinéma est cloisonné par des structures et des procédés qui limitent notre pouvoir de création. Si je m’étais laissée guider par ces procédés il n’y aurait pas eu de film, et pour moi faire du cinéma est aussi un acte de déconstruction, Les prières de Delphine est film de l’instant.  

Pour mon film Chez Jolie Coiffure, beaucoup de gens m'ont dit « mais pourquoi tu n’as pas filmé les tresses ? ». L'exotisme veut qu'on montre des tresses, des couleurs, des danses. Comme si ces femmes n'étaient pas capables d’avoir une parole, de réfléchir, de s’exprimer. Dans Les deux visages d’une femme bamiléké que j’ai réalisé sur ma mère, le premier producteur qui a vu le film m’a dit également : « ta mère elle n'est pas drôle ». Comme si elle était obligée d’être drôle pour amuser le public. C’est pour cela que je donne la parole à mes personnages, que ce soit Delphine ou ma mère, elles ont des choses importantes à dire, et dans cet acte de parler ces femmes se décolonisent aussi de l'image que l'Occident a d’elles.


Delphine et vous, vous identifiez non seulement comme Camerounaises mais aussi comme femmes noires et migrantes qui font face à une société raciste. Dans quels autres aspects vous identifiez-vous à Delphine ?

L’identification entre Delphine et moi ne vient pas seulement du fait d’être des femmes noires migrantes, mais aussi de la violence qu’on subit chaque jour.  Même si je n’ai pas subi de violence sexuelle, la violence je l'ai reçue quand j'étais à l'école de cinéma, je la reçois en tant que réalisatrice noire ici en Europe. Il y a un regard qui porte une condescendance vis-à-vis de mes films, comme si ce que je faisais n’était pas du cinéma. Delphine reçoit cette condescendance dans sa vie personnelle, moi je la reçois dans ma vie professionnelle et dans mon quotidien, pour le seul fait d’être noire et africaine. 


Vous m’avez dit que ce film a été un acte de déconstruction pour vous et pour Delphine, vous vous êtes libérées d’une certaine façon ? 

Ce film a été une manière de se libérer et de se déconstruire pour Delphine et pour moi. Il y a une séquence du film qui est un acte de décolonisation et de libération pour Delphine, quand elle est habillée en blanc sur son lit, elle se réapproprie son image, son intelligence, et sa personne. Elle dit : « je ne rentre pas dans les clous de la femme africaine que vous voulez que je sois, je ne rentre pas dans l’image d’une fille intelligente, mais moi, la manière dont je me perçois elle m’appartient, je suis intelligente ». Delphine n’est pas la jeune fille prostituée dont vous avez l’impression qu’elle ne réfléchit pas, qu’elle ne questionne pas ce qu’elle vit. Elle est consciente de la violence, elle sait comment cette violence imprègne son corps et son esprit mais avoir la parole est le début de cette libération. Ce que Delphine vit me renvoie aussi à ce que j'ai fait à certaines femmes comme Delphine dans mon quartier. Je les ai jugées et enfermées dans des stéréotypes alors que je ne connaissais pas leurs histoires. J'avais envie d'exprimer ma culpabilité et montrer qu’étant derrière ma caméra je ne suis pas exempte de la responsabilité d’avoir reproduit ce système. Il était nécessaire pour moi de mettre en évidence les préjugés que je peux avoir eus sur certaines personnes comme Delphine. Aujourd’hui Delphine se débat pour se défaire de cette domination, mais il faudra du temps pour nous déconstruire, et pendant ce temps l'Occident en profite pour continuer à exploiter et à dominer. 


Pourquoi avez-vous décidé de vous mettre en scène à la fin du film ? 

J’ai beaucoup hésité à me mettre en scène mais je sentais finalement qu'il fallait le faire. Je ne voulais pas que le film se termine juste avec l'histoire de Delphine, ça aurait été trop simple pour le spectateur de porter un regard miséricordieux et j’ai horreur de ce genre de cinéma. Je voulais que les gens se questionnent sur leur responsabilité dans cette histoire car on est responsable indirectement du vécu de Delphine ou d’autres. Ma présence en scène était aussi un acte politique. Je voulais interpeller le spectateur ou la spectatrice, ce que Delphine vit aujourd'hui c'est aussi la conséquence de ce système colonial et patriarcal qui continue de se reproduire et que nous soutenons. Nous pensons que la colonisation a fini il y a cinquante ans, mais elle n'a fait que se transformer, elle a pris d'autres formes de domination, que ce soit par la domination sexuelle, économique ou culturelle. Il y a encore une génération africaine qui est assujettie à cette domination. Les prières de Delphine n’est pas qu'une histoire personnelle, c'est une histoire qu'on peut élargir à notre société. Je voulais remettre l'histoire de Delphine, comme on dit au Cameroun, « sur la place du village »

Propos recueillis par Kunti Leon 

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