Entretien avec Shengze Zhu, réalisatrice de A River Runs, Turns, Erases, Replaces

Une étude des espaces urbains dans la ville de Wuhan, le long du fleuve Yangtsé. La ville est une scène commune où les individus se produisent de différentes façons. Certains dansent, chantent, nagent ; d’autres manient une pelle, un fer à souder, un marteau.

« Dans nos vies, et dans la ville elle-même, il y a quelque chose comme une cicatrice ou une blessure. »

Pouvez-vous me parler de la genèse du film ? La pandémie a-t-elle interrompu le processus, ou changé la direction du film ? 

Je travaille sur le film depuis 2016, et ce qui m'a poussée initialement à mener ce projet était un sentiment d'aliénation et d'éloignement. Lorsque j’ai quitté Wuhan en 2010, j'ai eu l'impression que la ville devenait de plus en plus méconnaissable à chaque fois que je rentrais chez moi. Il y avait toujours de nouvelles constructions, des bâtiments, des démolitions. J'avais la forte impression que la ville était devenue de plus en plus étrange. Une distance entre moi et la ville s’était installée, et s’aggravait avec le temps. À cette époque, j'ai voulu examiner comment la ville s'engageait dans une telle transformation, et comment les habitants la vivaient. À Wuhan, il y avait ce slogan officiel du gouvernement qui disait « Wuhan : différente chaque jour ». On pouvait le lire sur les murs. Et je trouvais ça assez drôle. Dans un sens, oui, c'était différent tous les jours. Mais si le slogan se rapporte au développement de la ville, en vérité, il peut signifier beaucoup de choses... C'est en 2015 que la ville a commencé à construire le métro, donc il y avait beaucoup de chantiers. Et le rivage de la rivière est devenu une sorte de vitrine de la ville, de son développement. Il y a des parcs, des arbres. Les habitants avaient l'habitude de chanter, de nager, de danser, et il y avait à côté tous ces ouvriers. Je voyais ce paysage comme une scène que j’avais envie de montrer, et j'ai commencé à filmer ce paysage du bord de la rivière. Mon plan initial était de terminer mon film en 2020. L'année dernière, j'avais donc une très longue liste de choses à faire et à filmer, avec ce que je devais et voulais inclure dans mon film. Bien sûr, ce qui est arrivé a complètement ruiné mes plans. D'abord, je n'ai pas pu y retourner, en raison des restrictions de voyage. De plus, je sentais que je me devais d’inclure ce qui s'est passé en janvier dernier. Je ne pouvais pas l'éviter, puisque ce film parle de la ville... Donc le film a changé. C'est devenu un film très différent.


Donc entre 2016 et 2020, vous y êtes allée chaque année pour tourner, car vous vivez aux États-Unis. Quel était le rythme du tournage ?

 Le dernier tournage a eu lieu en octobre 2019. C'est la dernière fois que je suis retournée chez moi. Je partais à Wuhan une ou deux fois par an, et à chaque fois je restais un ou deux mois. Mais je n'ai pas beaucoup tourné.


Quel était votre plan à chaque fois que vous alliez à Wuhan ? 

Au début, j'ai utilisé une carte. Il y a des endroits que je connais bien, et d'autres que je ne connais pas. J'ai donc essayé de visiter autant d'endroits que possible. Lorsque j’aimais les plans obtenus, je retournais à ces endroits à des moments différents, et surtout à des saisons différentes, afin qu'ils aient un aspect complètement différent. Mais peu à peu, je me suis rendue compte que j'étais plus intéressée par les lieux de transit, de passage, où les gens et les choses sont sur le point de partir ou de changer. Je me suis donc beaucoup intéressée aux chantiers de construction, aux infrastructures. Je revisitais de nombreux endroits, et parfois, les lieux avaient complètement disparu.


Quels ont été vos sentiments, en revenant dans la ville où vous avez grandi, et en revenant à un vrai tournage, après avoir fait un film de montage, de found footage (Present.perfect, 2019) ? 

Le processus était plein de découvertes et de redécouvertes. J'ai éprouvé des sentiments contradictoires, car c'était un endroit que j'avais longtemps espéré fuir. Je trouvais la ville trop « ordinaire ». Quand j'y vivais, j'avais envie d'aller ailleurs, de voir le monde... En y retournant, j'ai compris que c'était un endroit qui avait façonné mon identité, à bien des égards. Et ce fait ne disparaîtra jamais, quelle que soit la distance qui me sépare de la ville. Pendant longtemps, j'ai pensé que c’était la ville qui allait « trop vite ». Mais j'ai réalisé qu'en même temps, je changeais moi aussi.


C'est très intéressant de vous entendre parler de vous et de la ville comme d'un miroir, toutes deux changeantes. Cependant, dans votre film, vous n'êtes pas très présente, vous n'êtes pas un personnage. Il ne s'agit pas de votre vie ou de votre départ. D'une certaine manière, vous transmettez votre présence discrètement, à travers les lettres qui apparaissent à l’écran. Le générique de fin dit que vous les avez rédigées vous-même, en vous appuyant sur les histoires de personnes réelles. C'était une façon de mettre quelque chose de vous ?

Je les considère aussi comme mes propres lettres à la ville. Parce que chacune d'entre elles est basée sur des histoires réelles qui appartiennent à mes amis, aux amis de mes amis ou à des personnes que j'ai rencontrées en ligne. J'ai mélangé ma propre expérience, ma façon de voir les choses, et une interprétation de leurs histoires. Je pourrais dire que toutes ces lettres sont aussi mon histoire, d'une certaine manière.


Comment les avez-vous écrites ? Avez-vous fait des interviews, ou avez-vous échangé des messages avec ces personnes ?   

J'ai discuté avec eux. Certains d'entre eux ont écrit des messages courts, comme sur Twitter, ou des sortes de journaux intimes. J'ai trouvé des textes ou des documents sur Internet et j'ai contacté certaines personnes.


Les lettres explicitent de manière poétique l'idée du manque, en particulier après avoir perdu un proche à cause de la pandémie mondiale. En fait, elles explicitent l'idée de perdre quelqu'un, mais pas spécialement à cause du covid-19 ou même d'une maladie. Cela pourrait être autre chose, et je pense que cela permet à ces mots d'incarner un sentiment universel. Un sentiment de perte. Est-ce que c’était une manière pour vous de prendre une certaine distance avec le contexte de la crise du covid-19 ?

Je ne parlerais pas de décontextualisation, simplement parce que c'est juste impossible ! Lorsque l'on parle de Wuhan, une grande majorité des gens relie désormais immédiatement ce nom au covid-19... Pour beaucoup de gens, c'était la toute première fois qu'ils entendaient parler de la ville. Même si je présentais le film que j'avais d'abord l'intention de faire, les gens le relieraient immédiatement au contexte de la pandémie comme cela parle de Wuhan. Mais en même temps, je ne voulais pas me concentrer là-dessus. Parce que ce contexte est trop écrasant. Donc je ne voulais pas renforcer ce sentiment. Ce que vous avez dit sur l'idée de perte est juste. La perte a plusieurs niveaux : la perte des personnes qui meurent du covid-19 est récente. Ce qui s'est passé a changé tellement de choses, pour moi, pour Wuhan, pour les gens du monde entier. Ce sentiment de perte est donc quelque chose que nous partageons tous, ensemble. Nous avons tous perdu quelque chose, il est tout à fait impossible de penser un retour à une soi-disant vie normale. Ce que nous avons perdu est complexe et comporte de multiples couches. Dans nos vies, et dans la ville elle-même, il y a quelque chose comme une cicatrice ou une blessure. Tout est différent. De plus, la ville bouge si vite que je sens que ce développement rapide entraîne un sentiment de perte. Nous perdons des lieux, des souvenirs... La ville natale n'est pas seulement un lieu ou un concept géographique. C'est quelque chose qui est lié à l'état émotionnel et psychologique d'une personne. La ville natale est quelque chose que j'ai perdu, parce qu'elle n'existait que dans mes souvenirs, et c’est pour cela que l’on peut considérer qu’elle a disparu.

Les images peuvent être considérées comme une survivance de quelque chose du passé, qui est perdu pour toujours mais en même temps sauvé pour toujours.

Je l'espère. Je vois les images comme des souvenirs.

Peut-être était-il difficile ou du moins étrange pour vous de monter en 2020 ces images de la « vie avant ».

Même si j'ai utilisé les mêmes séquences, j'ai éprouvé un sentiment complètement différent que si je les avais montées hors de ce contexte, bien sûr. Je ne saurais pas exprimer précisément ce qui est différent, mais j'ai essayé d'utiliser ces images du passé pour créer une sorte de reflet du passé, déformé par le présent. 

Pouvez-vous expliquer le choix de commencer le film avec ces longs plans de vidéosurveillance, et ce long son d'alarme ?

J'ai rassemblé toutes ces images pendant le confinement. À ce moment-là, j'étais très anxieuse et désespérée, car toute ma famille vit là-bas et j’étais loin d’elle. Je voulais vraiment savoir ce qui se passait là-bas. Je lisais et entendais beaucoup de choses, bien sûr, mais je voulais voir quelque chose de mes propres yeux. J'ai trouvé ces images, diffusées sur Internet. Enfin, j'ai pu voir ce qui se passait là-bas, et me sentir proche d'eux. Au départ, je n'ai pas pensé à mettre ces images au tout début, car je m'en tenais à mon plan initial.  J'ai plutôt pensé à les mettre au milieu, pour respecter une chronologie. Je voulais diviser mon film en trois parties : des images du passé, des images du confinement, et une troisième partie avec des images que j'allais tourner après le confinement. Mais après avoir réalisé que je ne pouvais pas revenir en arrière, j'ai abandonné cette idée. Toutes les séquences que j'avais étaient du passé, du « monde d’avant », donc finalement j’ai décidé que je commencerais par le confinement, et le film serait organisé dans un ordre chronologique inverse. Quant à la sirène, elle était importante pour moi car c'était par ce son de trois minutes qu’à la toute fin du confinement, la ville a en quelque sorte honoré ses morts. J'avais vraiment envie de le partager dans son intégralité, comme pour en garantir la mémoire. C'était aussi le jour d'une fête traditionnelle chinoise, que l'on pourrait traduire par « festival du nettoyage des tombes ». Ce jour-là, on va au cimetière et on nettoie les pierres tombales. On peut donc entendre l'alarme comme un hommage aux personnes que nous avons perdues. 


La bande sonore est très élaborée et comporte très peu de voix humaines. Elle est largement occupée par des sons de travaux de rénovation. La ville semble être en perpétuelle construction.

Ce film ne porte pas seulement sur le paysage visuel (landscape), mais aussi sur le paysage sonore (soundscape). Le son est donc très important. Je voulais l’utiliser pour ajouter différentes couches et de la complexité à l'espace. Si les images sont enfermées dans un cadre, le son, lui, permet d’aller au-delà du cadre. Je voulais que la bande sonore puisse activer le hors-champ et donner des informations, raconter des histoires qui sont absentes des images. On n'entend pas très clairement les voix humaines parce que l'idée était de recréer mes sentiments lorsque je me tenais près de la rivière. Je me sens si petite par rapport à la rivière et à ces énormes infrastructures. En fait, j'ai utilisé à la fois le son et l'image pour recréer et transmettre ces sentiments. Les voix humaines ne sont pas des dialogues, elles font partie du son. 


Pouvez-vous me parler de la présence humaine dans ce film ? Car, contrairement à vos autres films qui sont proches des gens, des familles, de la parole, dans celui-ci les gens sont filmés de loin. Pouvez-vous expliquer ce choix de plans éloignés ?

C’est un film sur une ville, pas sur des gens. Je voulais montrer la présence humaine comme des traces dans le paysage. Même les ouvriers sont comme cachés sur les chantiers de construction. On ne voit donc pas vraiment qui a fait ça, on voit seulement comment le paysage est modifié et sculpté par les humains. Pour le film Another year, j'ai passé un an avec cette famille et j'ai eu une relation très intime avec elle. J'étais curieuse d'essayer une autre façon de faire un film, je me posais la question suivante : que puis-je savoir d'une personne juste en l'accompagnant pendant un fragment de temps, juste en voyant et en entendant. Au lieu de suivre quelqu'un, de lui parler, de connaître les détails de sa vie... C'était comme une expérimentation pour moi.


La rivière Yangtsé semble être le personnage principal de votre film. Elle est parfois une présence rassurante, enveloppante, et parfois elle semble porter la mort, la désolation, la séparation. Que représente cette rivière pour vous et comment a-t-elle pris tant de place dans le film au point de faire partie du titre ?

Je me sens très attachée à la rivière. J'ai grandi près d'elle, elle fait donc partie intégrante de mes souvenirs d'enfance. Le fait que la rivière ne coule que dans une seule direction, qu'elle ne puisse pas revenir en arrière, en fait une allégorie de nos vies et de nos souvenirs. Mais dans le contexte de Wuhan, le fleuve est aussi un symbole fort de la ville, de sa force, de sa vitalité. En ce qui concerne le titre, j'avais entendu le témoignage d'un habitant de Wuhan qui disait que les mauvais souvenirs s'en iront avec la rivière. Je ne sais pas pourquoi il a dit une telle chose... Cela m’a agacée et même m’a rendue triste. Parce que même si, bien sûr, je veux aller de l'avant, regarder vers le futur, je crois tout de même qu’on ne peut pas presser les gens à oublier qu'ils ont perdu leurs proches ! Pendant ce temps, certains de mes amis m'ont dit qu'ils ne pouvaient plus lire ou regarder quoi que ce soit en rapport avec cette expérience. Parce que c'était trop douloureux pour eux. Ces deux attitudes sont très différentes mais sont toutes deux sont liées à la façon dont nous faisons face au passage du temps. Beaucoup de choses seront oubliées ou remplacées, malgré la volonté de chacun. Le titre suggère quelque chose d'inévitable, le fait que beaucoup de choses vont disparaître.


C’est un beau titre et c’est aussi un long titre. Vos films sont toujours constitués de très longs plans. Cela donne au spectateur, à la spectatrice, le temps d'observer, et parfois de s'échapper, de se laisser emporter par ses pensées ou par la fixation d'un détail dans le cadre. Pouvez-vous expliquer ce choix, et ce que vous souhaitez provoquer ou atteindre par la durée ? 

Ce que vous venez de dire correspond à mes intentions. Je suis très intéressée par l'exploration des concepts de temps et de durée. Je ne suis pas tellement intéressée par le fait de raconter des histoires, je cherche plutôt à utiliser le cinéma pour offrir une expérience au public. J'essaie de laisser suffisamment d'espace et de temps au public, pour qu'il puisse ressentir quelque chose, ou regarder des détails dans l'image. Je pense que la durée est un outil très important pour transmettre quelque chose comme une accumulation, de sorte que le public puisse rassembler différentes choses, détails, sons, mais aussi sensations.


Où le film a-t-il été projeté ou diffusé jusqu'à présent ? Avez-vous eu des retours du public ?

Il a été projeté à la Berlinale, mais je suis très excitée et impatiente d'entendre ou de lire les réactions du public français. Pour l'instant, les retours que j'ai reçus de Chine étaient plutôt positifs, ce qui m'a vraiment surprise, car c'est un film très exigeant... Mais je pense que les Chinois ont apprécié le côté lent et doux du film, alors que le sujet est encore extrêmement douloureux.


Propos recueillis et traduits par Ariane Papillon

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.