Online, ce n’est certes pas un festival mais…

Les projections publiques, les rencontres et les débats de la 42e édition de Cinéma du réel ont été annulés. Tout comme bon nombre d’autres festivals. Restent des films, des textes écrits, un parcours tracé à travers le cinéma, un engagement… Cela, nous mettons tout en œuvre pour le partager malgré tout.

Jeudi 12 mars la soirée d’ouverture de Cinéma du réel fut tel un précipité de toute l’énergie et tout le travail que nous avions déployés pour fabriquer cette édition, tout et partie du festival lui-même !

Ce fut une belle soirée. Le Cinéma 1 du Centre Pompidou complet, nous avons ouvert une seconde salle pour que toutes les personnes qui s’étaient déplacées puissent voir le film de Babette Mangolte, Delphine Seyrig and Calamity Jane : a story. (À lire sur ce blog, le texte de Babette Mangolte sur la genèse du film). Et nous étions très émues, nous Christine Carrier Directrice de la Bpi, Julie Paratian présidente de l’association des amis du Cinéma du réel, et moi-même. Nous ouvrions cette soirée tandis qu’Emmanuel Macron venait de faire son discours et que nous savions que d’un jour à l’autre nous aurions à rester chez nous. Mais nous avions des choses à transmettre : l’attachement de la Bpi au festival et à la collaboration avec l’association des amis Cinéma du réel, le désir de voir le festival se développer grâce à nos partenaires dont le soutien est indispensable ; le vœu de voir les États généraux pour le cinéma indépendant et sa diversité se tenir prochainement. Nous avions aussi à donner la parole aux précaires des festivals, toutes ces personnes qui de contrats courts en contrats courts fabriquent les manifestations et se retrouvent dans une précarité d’autant plus grandissante à cause de la nouvelle reforme de l’assurance chômage. Comme l’a dit l’un d’eux le foisonnement de la vie culturelle en France repose sur un pacte non-dit entre les structures, les personnes et l’État, un pacte qui permet à un équilibre tenable pour chacun d’exister. La réforme de l’assurance chômage qui fragilise encore plus particulièrement les emplois précaires sonne comme un désengagement de l’État vis-à-vis du champ culturel dans son entier. La crise sanitaire dans laquelle le pays et le monde entier sont plongés permet un coup d’arrêt de nombre de réformes, partout sont annoncées des mesures financières pour soutenir les différents secteurs. Des mesures qui viennent aplanir, sans pouvoir les réparer ni les contrer tout à fait, les choix idéologiques et calamiteux en faveur de la dérégulation et de la concentration qui ont été fait ces dernières années et ont rendu notre époque encore plus brutale.

En préparant le focus consacré à Fernand Deligny dans le cadre de notre programmation « Que faire de nous ? » j’ai parcouru nombre de ses écrits (À lire sur ce blog : « Ce qui ne se voit pas »). Dans l’un d’entre eux, il relevait cette idée d’André Malraux : « le cinéma serait le moyen de lier l’homme au monde par un autre moyen que le langage » et Fernand Deligny d’aller plus loin : « l’image est ce par quoi l’espèce persiste malgré tout, c’est une trace, une trace qui attend aux aguets ».

Penser le monde et être aux aguets, c’est sans aucun doute la raison pour laquelle nous avons décidé de maintenir le festival sous toutes les formes qu’il nous reste. Les textes du catalogue ici sur ce blog mais aussi sur notre site cinemadureel.org, les films de la compétition accessibles sur les plate-formes Festival Scope et Tënk. Sur Mediapart, notre sélection de premiers gestes documentaires « Première Fenêtre ». Les projections publiques n’ont pas lieu mais les films existent, nous les avons choisis, ils peuvent être vus, les jurys sont au travail et nous aurons un palmarès. Certes cela ne remplace pas ce à quoi nous sommes tellement attachés et qui fait l’expérience d’un festival : un mouvement, un happening où tous avons notre part à jouer. Mais, en juin prochain, si le Centre Pompidou est ouvert à nouveau, nous pourrons montrer l’ensemble de la compétition sur grand écran, et rencontrer tous les réalisateurs qui pourront être présents. Pour nombre d’entre eux, et en particulier pour les cinéastes français qui montraient au festival leur film en première mondiale, c’est-à-dire pour la première fois à un public, cette première séance publique serait à la fois un aboutissement et un commencement à la fois joyeux, intense, festif et nous l’espérons tout autant qu’eux !

Des films et des cinéastes donc, avec chacun une manière singulière de faire du cinéma. Chaque film comme une hypothèse, une façon de remettre en jeu le possible du cinéma. Car s’il s’agit de penser le monde il s’agit aussi de penser le cinéma. Cette chose étrange, mystérieuse qui se joue entre celui qui filme et celui qui regarde. Cette chose dont je veux croire qu’elle nous aide à rester clairvoyant, à garder notre libre arbitre et à faire cause commune. Selon Serge Daney, « la force du cinéma est qu’il nous donne accès à d’autres expériences que la nôtre et nous permet de partager, ne serait-ce que quelques secondes, quelque chose d’êtres différents ». En cette période de confinement et, de fait, de repli sur soi, cela me semble plus qu’indispensable !

À lire sur ce blog l’ensemble des textes sur les films de la compétition écris par le comité de sélection (Olivia Cooper Hadjian, Clémence Arrivé, Jérome Momcilovic, Antoine Thirion). Mais aussi les textes de présentation des différentes rétrospectives et programmations hors compétition et ceux du Cahier du réel #2. Tant de textes qui ajoutent à la découverte des œuvres et des auteurs, qui viennent nourrir une pensée en mouvement autour du cinéma documentaire, par ceux qui le fabriquent et ceux qui le regardent.

 

Catherine Bizern
Déléguée générale, directrice artistique de Cinéma du réel

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