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Quelle a été la genèse du film ?
Au départ, j’étais à Monaco pour préparer un autre film, un long-métrage. Mais les financements ont mis plus de temps à arriver que prévu et le film a été repoussé d’un an. C’est à cette époque que l’invasion de l’Ukraine a eu lieu. Il faut savoir que les Russes adorent Monaco, c’est un lieu historique de villégiature et d’investissement immobilier. Mais d’un jour à l’autre, la principauté a déclaré qu’ils n’étaient plus les bienvenus. Les russes ont commencé à quitter le territoire à mesure que la police commençait à confisquer leurs yachts et leurs appartements.
À quel point le film est inspiré de la vie de Iulia et est fidèle à son histoire ?
Quelque temps avant, j’avais rencontré Iulia à Monaco. Elle n’avait pas quitté la ville. Je l’ai appelée et je lui ai proposé de faire un film sous la forme d’un journal intime. On a inventé l’histoire de cette fille, en faisant des allers-retours entre mes envies et les siennes. On a imaginé ensemble ce que pourrait être sa vie, ce qu’elle serait capable d’incarner. Comme on se connaissait à peine, je ne savais pas ce qui était vrai, si elle était réellement une fille d’oligarque, par exemple. Je ne sais toujours pas. Je ne voulais pas être trop intrusif. Et elle est restée secrète.
Comment avez-vous écrit la voix off ?
On l’a écrite à deux. Au début, elle était entièrement en russe. Mais Iulia paraissait un personnage froid et distant, sa fragilité ne ressortait pas. On s’est dit qu’on allait la refaire en français. Elle a improvisé devant le micro sans lire de texte. Elle a juste raconté les souvenirs du texte qu’on avait écrit en russe, comme si elle revivait tout.
Ton film dresse le portrait de Monaco à travers des plans de lieu filmés par Iulia, tu lui as demandé de les faire ?
Je lui ai demandé, quand elle pouvait, de traîner dans Monaco et de filmer son errance avec son téléphone. Je voulais que toutes les images du film viennent d’elle.
Comme ton film Sapphire Crystal, Imperial Princess est entièrement tourné au téléphone, ça donne une image très granuleuse et sensible. Pourquoi ce choix ?
J’ai l’impression que ce téléphone est vraiment la caméra d’aujourd’hui, c'est la plus simple, la plus pertinente par rapport à notre époque. Pas besoin de plus pour enregistrer le monde actuel. Pour le son pareil, un journal intime. Des sensations, des petites pensées qu’on enregistre au son, comme sur un dictaphone, et qui deviennent des voix off.
Cette forme « pauvre » traduit-elle quelque-chose de sa situation et des moyens avec lesquels vous avez fait le film ?
Effectivement, tout est transparent. Quand elle danse et qu’elle tourne à 360 degrés sur elle-même, on voit qu’elle est seule. Il n’y a pas d’équipe, personne d’autre qui la regarde.
Il y a des images du luxe de Monaco, mais il est toujours filmé de l’extérieur, de loin, amputé de son glamour. C’est quelque chose de passé, maintenant que Iulia est de l’autre côté du trottoir.
Filmer au téléphone fait aussi qu’on la voit se filmer, il y a tout le temps des reflets. C’était une volonté qu’on voit le dispositif ?
Oui. Elle est comme un fantôme dans la ville. Elle se cogne contre les vitres qui reflètent son image. Alors qu’elle sort pour chercher une réponse.
Comment as-tu pensé le lien entre le texte de la voix off et les images ? Pour certains passages le lien est moins évident que pour d’autres, par exemple lorsqu’elle parle de sa mère et qu’il y a une séquence sur les roses.
C’est un film qui s’est fait dans l’urgence donc je ne savais pas à l’avance, j’avais juste l'intuition qu’il y avait des correspondances puissantes entre la ville et l’histoire de Iulia. Les connexions entre la mère et la rose, par exemple, sont apparues au montage, avec Mila Olivier.
Comment s’est passé le montage avec elle ?
C’est la première fois qu’on travaillait ensemble mais on savait qu’on aimait le même genre de choses. Le montage du film a été long, il s’est étalé sur près de deux ans de manière discontinue.
Tu ouvres et tu fermes par le grand prix de Monaco, très symbolique du lieu, pourquoi ce choix et pourquoi avoir choisi d’ouvrir par l'archive d'accident ?
Ça raconte bien le père de Iulia, qui adorait regarder ça quand elle était petite alors qu’elle était terrorisée. C'est un souvenir d'enfance dans lequel on peut tous se reconnaître : le moment où on se rend compte que les adultes aiment des choses bizarres qu’on ne comprend pas. Je me rappelle dans ma famille, il y avait toujours le grand prix qui passait sur une télé avec le son coupé. Je me rappelle de ces images de destruction, de feu, qui passaient en boucle, au ralenti.
Ce souvenir permet de raconter sa prise de conscience. Elle ne veut plus être liée à son père.
Il y a une séquence musicale musicale dans ton film, celle avec les bijoux sur fond noir, qui fait beaucoup penser à Andorre. Pourquoi sortir du journal intime à ce moment-là ?
Au départ, cette séquence racontait que le père revendait leurs bijoux aux enchères pour faire entrer de l'argent. Et puis on a trouvé suffisamment évocateurs et emblématiques ces objets en eux-mêmes. On a enlevé la voix off, remplacée par la musique de Laurel Halo. Comment tu as compris cette scène, toi ?
Il y a à la fois ce sentiment d'inaccessibilité, de séparation, mais c’est aussi tout à fait fascinant et hypnotique – comme ces plans sur les enseignes, les noms des bateaux, la pub, les vidéos en boucle dans le casino…
Comme les trésors des Mille et Une Nuits, la caverne d'Ali Baba. Depuis que je suis enfant, je pense qu'il y a des trésors auxquels on ne pourra jamais accéder, dont on entend parler, qui sont cachés dans des coffres forts, derrière des vitres blindées ou des vitrines. Ils existent mais on ne peut pas les toucher.
Oui, et c'est aussi quelque-chose du tsarisme, de l'empire russe, qui donne son titre à ton film.
Oui, des objets typiques de l'empire russe, en particulier les fameux œufs de Fabergé que la Russie a ramenés de France. Ils sont eux-mêmes un mystère, car ils contiennent un objet secret à l'intérieur.
Imperial Princess se passe pendant la guerre en Ukraine. J'ai trouvé que l'Histoire venait d'un endroit plus direct par rapport à tes autres films, même si ce n’est jamais frontal. Quel est ton rapport à l'Histoire ?
J’aime que l’Histoire transparaisse dans des détails, qu’elle surgisse de manière inattendue et viennent simplement inquiéter les choses. Mais l’actualité immédiate de cette guerre m’obligeait à être plus explicite. J’ai été impressionné par les premiers jours de l’invasion de l’Ukraine. Ça m’a rappelé des histoires de ma famille : comme on vient de Roumanie, beaucoup sont morts dans des guerres et ont vécu dans la crainte de la domination russe.
J’ai essayé de mettre de côté mon affect personnel, politique. J'avais envie de parler de cette fille qui n’a pas grand chose pour se faire aimer et qui semble flotter au-dessus des désordres du monde. Un personnage qui jusqu’au bout, n’aura pas de prise de conscience de sa position de privilégiée, ni de son appartenance à un régime oppresseur.
On a l'impression que tu chroniques le monde contemporain capitaliste et son absurdité, film après film. Même au niveau spatial, tu dresses une cartographie des lieux du capital : Andorre, Genève, Monaco, Sophia Antipolis...
Je n'ai pas de vision à long terme. Disons que j'essaie juste de parler du monde tel que je le connais et tel que je l'ai connu quand j'étais enfant et adolescent. Comment certains lieux aux frontières de la France incarnent en eux-mêmes des rêves et des fantasmes.
À travers Iulia ou les personnages de Sophia Antipolis et de Mercuriales, tu travailles la solitude, l'isolement – notamment des femmes.
J'ai été très seul dans ma vie. Je me reconnais dans les gens seuls et isolés. Aussi, comme je suis plus proche de femmes que d’hommes, naturellement je vais raconter la vie de personnages féminin dans lesquels j’arrive mieux à m’identifier.
Est-ce que tu penses que tous ces personnages ont un point commun ?
Je pense que leur point commun est simplement ce sentiment total d'absence de sens dans l'existence, ce sentiment d’être perdu. C’est ce que je tente de faire ressentir. Qu’est ce qui se passe dans la tête d’une fille lorsque tous les piliers de sa vie s’effondrent d'un jour à l'autre ?
Propos recueillis par Brunelle Lapeyre
Projections à Cinéma du réel
Mercredi 27 mars à 18h30 au Centre Pompidou, cinéma 1
Samedi 30 mars à 15h au Forum des images