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Billet de blog 29 mars 2023

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Entretien avec Pierre Bal-Blanc, réalisateur de I Got Up At 8 :59am Oct. 19 2021

L’essayiste et commissaire d’expositions Pierre Bal-Blanc entretient des rapports transversaux aux pratiques artistiques et participe activement à l’organisation d’expositions et de performances. Il propose une manière inédite de raconter les répressions policières commencées le 17 octobre 1961 à Paris, et qui ont mené à la mort d’une centaine de Français musulmans d’Algérie.

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Illustration 1
© Jeff Wall Production

Un long silence, puis le réveil et le monologue au téléphone de l’un des policiers ayant activement participé à ce massacre, rôle interprété par l’acteur Thomas Ducasse. Pour rappel, ce jour-là Paris a été le théâtre des répressions policières ordonnées par Maurice Papon, ayant mené à la mort d’une centaine de Français musulmans d’Algérie, visés par le couvre-feu imposé par les autorités françaises.
Le film découle de la captation vidéo d’une performance artistique réalisée dans la galerie d’art contemporain gb agency, le 19 octobre 2021 à Paris. Il est pensé comme une capsule temporelle fonctionnant par synchronisation indirecte à la chronologie des événements, et il propose d’en vivre la durée à travers des repères historiques et géographiques indiqués par l’acteur du film – 60 ans après le 17 octobre 1961. Il s’agit de restituer pour le spectateur du film l’expérience de la performance originelle.
Le réalisateur mobilise un dispositif de synchronisation temporelle utilisé par l’artiste japonais On Kawara. L’artiste immortalise l’heure de son réveil chaque jour pour le partager, par le biais de la carte postale, à un destinataire choisi. En l’occurrence, cette performance s’inspire de la carte postale « I GOT UP AT 8 :59 OCT.19 1968 » envoyé par On Kawara, le 19 octobre 1968 alors qu’il se trouvait à Lima, et qu’il fait parvenir à son ami Dan Graham se trouvant alors à New-York. C’est d’ailleurs par un plan de cette carte postale, exposée à la galerie où a eu lieu la performance, que commence et se termine le film. 


Pourquoi avez-vous choisi de travailler sur les événements tragiques du 17 octobre 1961 ? 

Je vis à Athènes depuis plusieurs années maintenant, et lorsque je suis revenu à Paris pour faire une exposition en octobre 2021, il y avait un état extrêmement délétère au niveau diplomatique entre la France et l’Algérie. Cette situation m’a beaucoup influencé, je n’avais pas du tout prémédité de travailler sur ce sujet. Ce rapport à octobre 1961 s’est imposé par la situation qui régnait à ce moment-là. Donc, je ne pouvais manquer de traiter cette question, et d’introduire le sujet, et la polémique, même si le sujet existait déjà par ailleurs. Il y aussi une histoire personnelle, liée à mon héritage, en tant que fils d’ancien combattant d’Algérie. [Le père de Pierre Bal-Blanc était soldat de 2e Classe du 2e Bataillon Parachutiste de Choc, appelé en Algérie entre 1954 et 1955.]
J’ai pris connaissance de ces événements lorsque j’avais 25 ans, 30 ans après les événements, par le récit de Jean-Luc Einaudi, La Bataille de Paris – 17 octobre 1961, paru en 1991, un des rares livres que mon père ait achetés. J’ai eu envie de traiter cet événement qui est refoulé de la mémoire collective française et algérienne, car il n’y a aucun événement qui commémorait cette mémoire. Hormis Mediapart, qui publie des articles approfondis dessus, il n’y a pas grand-chose pour se souvenir de cette date. Ce qui caractérise les victimes de cet événement, tout comme les héritiers des tortionnaires, c’est le silence qui règne. J’ai justement eu envie de comprendre cette matière silencieuse.
Le spectateur du film va passer 23 minutes dans l’obscurité, en présence de personnes, de fantômes, qui remplissent la pièce. C’est une vraie performance pour lui, parce qu’on l’amène très loin dans l’épreuve de la durée, c’est une expérience assez radicale d’un silence néanmoins complètement reconstruit par le designer sonore Aris Athanasopoulos ; qui prépare à une empathie, ou à une façon d’être concerné. Pour moi il n’était pas possible de jouer la victime, car je ne peux pas me considérer comme tel, je suis tout au plus victime du silence collectif qui en a découlé. Je ne suis même pas héritier des victimes de ces événements. Et je n’avais pas d’autre choix que de prendre l’angle du policier pour narrer cela. La difficulté, c’est que nous avons à disposition des récits du point de vue de ceux qui ont commis les crimes, plus que de ceux qui les ont subis. Il fallait trouver une voie qui permette de confondre le corps des victimes et des tortionnaires dans ce film et c’est pour cela, qu’à mes yeux, le silence et la parole dans le film s’imposent avec la même valeur. C’est ce que propose aussi le rapport au hors-scène, c’est à-dire que les victimes sont hors-scène mais cela ne veut pas dire qu’elles sont moins présentes : c’est simplement que je n’avais pas d’autre solution pour les resituer dans cet événement.
Ce film assume d’être incomplet, il se propose d’être un élément qui doit conduire à d’autres formes de commémoration de cette mémoire-là, à d’autres réflexions sur cet événement exprimées du point de vue des descendants des victimes. Je l’entends plus comme un outil, un monument immatériel qui devrait permettre justement de prolonger ce travail mémoriel. Mon idée, c’est justement d’aller vers un projet ouvert qui serait une date commémorative du 19 octobre, qui n’est pas le 17 octobre, dont je ne voulais absolument pas m’approprier le symbole, par rapport aux victimes Je veux me placer plutôt à d’autres endroits que les commémorations officielles. Le 19 octobre 2022, j’ai adressé une lettre à Narimane Mari [réalisatrice du film Loubia Hamra (Bloody Beans) commémorant les 60 ans de l’indépendance de l’Algérie], que j’ai envoyé à 8h59, pour marquer un rendez-vous qui pourrait se faire chaque année et lui proposer l’idée de projeter nos films l’un après l’autre. 

Qu’est-ce qui vous a donné envie de vous inspirer du cadrage temporel d’On Kawara – qui retrace la banalité de son quotidien (notamment dans ses séries : I Read, I Met et I Got Up…) – pour en faire le point de départ de votre film et retracer les événements du 17 octobre 1961, qui sont beaucoup plus graves ? 

L’œuvre d’On Kawara crée un dispositif de rapport au temps historique unique. Dans ses Date Paintings, il réalise chaque jour une peinture qu’il accompagne d’un article de presse de la journée afin d’être placée dans une boîte qui va devenir le coffret de l’œuvre. Lorsqu’on s’intéresse à la lecture rétrospective de tous ces Date Paintings, nous avons une sorte d’encyclopédie de l’histoire de l’Humanité, ou en tout cas de la période qu’il couvre. Il choisit des actualités de manière subjective, qui reflètent l’état du monde au moment où il réalise son œuvre. Cela forme ainsi une sorte de narration de l’histoire et c’est une manière indirecte de traiter des événements que j’ai voulu utiliser pour ce drame historique. L’événement nous regarde autant qu’il est regardé : il s’agit bien d’une mise en scène, sobre et performée. Néanmoins, nous sommes synchronisés, par la date et l’heure, à celui-ci. Finalement, le « je » du je me suis levé (I Got Up) d’On Kawara, devient le nôtre.

Propos recueillis par Sabrina Jebari

Film projeté le Vendredi 31 mars à 18h30 au MK2 Beaubourg

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