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Billet de blog 8 juin 2016

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« Face à Face » ou l’enjeu de l’accueil à Lesbos

L’arrivée quotidienne d’exilés venus « d’en face » confronte les habitants de Kleio, dans l’île de Lesbos, à l’enjeu de l’accueil. Ce « face à face » dévoile les tiraillements et les contradictions inhérents à tout acte d’hospitalité.

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© Cinemakhia

Si ce projet documentaire est d’abord né d’un désir collectif de nous questionner sur la problématique de la migration aujourd’hui, dans sa dimension politique, sociale et humaine, nos premiers voyages à Lesbos ont pourtant opéré un retournement du regard que nous n’avions pas prévu.

Les drames qui se déroulaient sous nos yeux – des centaines de femmes, hommes et enfants débarquant sur une plage, à la recherche d’une vie enfin supportable – nous ont naturellement captés, captivés. Pour nous autoriser à faire ce film, il nous a fallu sortir de ce rapt du regard, de cette fascination courante pour la souffrance. Il a donc fallu nous retourner, faire dos à la mer, inverser la question. En entrant dans les terres, nous nous sommes intéressés à ceux qui habitaient là et qui assistaient à ces arrivées quotidiennes depuis plusieurs années. En les écoutant, nous avons découvert qu’ils avaient beaucoup à dire. Notre documentaire est alors devenu un film sur les habitants de Kleio, petit village au nord de l’île de Lesbos.

Nous espérions saisir comment les habitants de Kleio parvenaient à accueillir, ou pas, les réfugiés. Avant même d’interroger les villageois sur cet accueil, nous avons été nous-mêmes accueillis par eux. La langue grecque, que certains d’entre nous parlaient, a beaucoup aidé. Parmi nous, deux collègues grecques de Corfou. Un pont soudain entre deux îles. Panos l’ancien et poète du village, Paris le boulanger communiste, Botis le tailleur de pierre, Kostas l’ancien soldat pendant la guerre civile… Chacun a un avis propre sur l’arrivée des migrants, venus « d’en face », et ses effets sur leur île, sur leur village. Tous nous parlent inlassablement du passé, de leur histoire. De l’exil de leurs parents et de leurs grands-parents, forcés à quitter la Turquie pour rejoindre la Grèce à l’issue de la guerre gréco-turque. De ces réfugiés grecs d’Asie Mineure qui ont souffert de pauvreté et ont connu le rejet et l’exclusion.

***

Les souvenirs de l’exil et la blessure du rejet sont encore à vif à Kleio. L’histoire du village, de l’île, du pays, s’entremêle avec les images du passé, de l’enfance, avec ces mots qui marquent une vie à jamais.

Giorgos, tenancier de la taverne de Klio © Cinemakhia

Giorgos, tenancier de la taverne du Platane, figure notoire de Kleio, se souvient: « Ma grand-mère était une réfugiée de Smyrne. Elle est venue avec ses frères et sœurs mais sans leur père, qui avait été tué par les Turcs. Les Grecs d’ici l'appelaient « poutanas meria », ça veut dire « celle qui vient du côté des putes », de la Turquie quoi.  C'est comme ça que les gens de Lesbos appelaient les réfugiés. Ma grand-mère était sage-femme, elle a fait accoucher plus de cent femmes dans le village et elle s'est peu à peu fait reconnaître. En échange de ses services, on lui donnait des oignons, de l'huile… Elle avait une mule. Quand on l'appelait, cela lui arrivait de partir en pleine nuit avec sa mule… »

Dans la mythologie gecque, Kleio, fille de Mnémosyne, est la Muse de l'Histoire, qui chante le passé des hommes et des cités. À ses attributs, on joint parfois la clepsydre, horloge à eau qui représente le temps passé, afin de montrer que l'Histoire embrasse tous les lieux et tous les temps. Pour les habitants du village de Kleio, le passé ressurgit à chaque arrivée quotidienne de migrants et entre en résonance avec la souffrance de leurs familles arrachées à leur terre. Comme si le temps n’existait pas et que l’histoire se répétait à l’infini, des milliers de personnes venues « d’en face » accostent de nouveau sur l’île, en quête d’un refuge. Comment échapper alors à la répétition ? Comment ceux qui furent autrefois rejetés peuvent-ils aujourd’hui décider d’accueillir ces nouveaux exilés? La parole et les actes de chaque habitant dévoilent alors les tiraillements et les contradictions inhérents à tout acte d’hospitalité.

Se rejoue ainsi la difficulté d’accueillir ceux qui viennent « d’en face ». Pourtant la situation à Lesbos aujourd’hui est radicalement autre. Des milliers de personnes traversent le village et l’île, mais n’y restent pas. Les rencontres avec les réfugiés sont furtives, au pied d’une fontaine où les marcheurs se reposent, sur un banc de la place du village. Mais les exilés repartent aussitôt pour parcourir les 50 km qui séparent Kleio de la capitale de l’île, Mytilini. Les liens se limitent souvent à des échanges pratiques: Paris le boulanger ravitaille certains réfugiés avec son pain, Themis les héberge dans sa taverne pour une nuit. Les exilés qui défilent sur les routes et sur les plages, tous les jours et toutes les nuits, ne restent pas suffisamment longtemps pour s’incarner aux yeux des habitants. Les arrivées nombreuses sont vécues comme « massives » et cet effet de massification effraie les habitants, tout en les protégeant paradoxalement d’une rencontre singulière, d’un « face à face » qui les obligerait à en-visager l’autre au lieu de le dé-visager, à lui redonner un visage.

Les exilés ne font peut être « que » passer, mais laissent de nombreuses traces, aussi bien dans le paysage que dans la mémoire des habitants. Chaque membre de la communauté se souvient d’un échange, d’une situation – parfois de vie ou de mort, comme lorsque Botis le tailleur de pierres a dû plonger dans la mer pour sauver des réfugiés de la noyade – où il a été confronté à cet étranger que représente l’exilé. Si le « face à face » est aussi difficile, c’est qu’il y a un enjeu d’accueil dans toute rencontre avec un autre, aussi brève et passagère soit-elle. La question de l’accueil nous concerne tous, à Lesbos comme ailleurs, et se révèle à chaque fois aussi impossible que nécessaire.

Accueillir l’autre, lui faire une place en et avec nous, c’est déconstruire l’illusion d’une identité autonome et séparée, pouvant se suffire à elle-même. Chacun de nous est constitué de plusieurs autres, et bien souvent, ce qui apparaît comme étranger résonne au plus intime de nous-mêmes. Devant l’autre, nous sommes toujours confrontés à un choix éthique fondamental: que faire de cet autre « en face » de moi ? Son visage est à la fois l’ailleurs et l’étranger absolu et, en même temps, c’est aussi moi. Puis-je accueillir l’autre ? Ai-je vraiment le choix ? Par sa présence, que je le veuille ou non, l’autre n’est-il pas déjà en moi et ne m’a t-il pas déjà changé ?

Dimitris, président du village, les yeux brillants de nostalgie, partage avec nous la première forme que devrait prendre l'accueil des réfugiés à Lesbos: « Mon grand-père était le gardien du phare. Avant les phares marchaient à la lampe à pression. Quand le soir tombait, ils allumaient et hissaient la lampe, pour que les bateaux puissent voir de loin. C'était ça le rôle du gardien de phare. Il restait là, vivait là, cultivait, il avait son tabac, ses animaux… C'était son activité, de surveiller les bateaux. C'était un travail monotone, mais il était le protecteur des marins. »

Aujourd’hui, malgré les mises en garde des habitants, le phare est automatisé. 

le phare de Klio © Cinemakhia

Lucia et Cinemakhia. 

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