Cinemakhia
Abonné·e de Mediapart

4 Billets

0 Édition

Billet de blog 29 mai 2016

Cinemakhia
Abonné·e de Mediapart

Lesbos, quand l’Histoire se répète

Cet automne, le collectif Cinemakhia s’est rendu à Kleio, village au nord-est de l’île de Lesbos, en face de la Turquie, par lequel transitent de nombreux exilés syriens, afghans ou irakiens, et dont les ancêtres des habitants actuels sont d'anciens réfugiés. Cinemakhia explore ici comment le présent entre en résonance avec le passé.

Cinemakhia
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Posté sur la place du village, le collectif Cinemakhia enregistre les sons que l’on entend ici à Kleio. Quelques discussions par-ci par-là, parfois, un komboloï (chapelet) qui claque, des chats qui miaulent, des chiens qui aboient, mais surtout, les mouches qui volent. Il est deux heures de l’après-midi, le calme règne. Kleio est un village de quelques 300 habitants. Les murs de pierres grises, les rues souvent désertes, insufflent au village un calme teinté d’une certaine austérité. Tourné principalement vers l’agriculture et l’élevage, la population de Kleio est plutôt âgée, la jeune génération lui préférant désormais Mantamados, village un peu plus important à quelques kilomètres, ou Mytilène, la capitale de l’île.

Giorgos, le tenancier de la taverne principale du village, est là, assis sous l’ombre de l’immense platane qui trône sur la place du village. « Le platane a 765 ans », nous dit Giorgos avec fierté, « il a été planté par les Turcs pendant l’Occupation ottomane ».

Le platane centenaire, Kleio. © Cinemakhia

Au XVe siècle, les Turcs ottomans envahissent Lesbos qui ne sera libérée de la domination ottomane qu’en 1912. A Kleio, la présence turque est très forte : une partie du village appartient aux Grecs, l’autre aux Turcs. Mais malgré la fin de la Grèce ottomane, la communauté turque de Kleio reste implantée dans le village. Aujourd’hui encore, la population locale fait référence au « cimetière grec » et au « cimetière turc ». « A l’époque, les Grecs et les Turques vivaient en parfaite harmonie au village, jusqu’à ce que… ». Ici, la voix de Giorgos s’étouffe, ses yeux qui, jusque-là, fixaient la caméra, se perdent dans le vide.

De la même façon que les Turcs furent présents pendant des siècles sur le sol grec, on note la présence de Grecs en Asie Mineure à partir du XIe siècle. Au fil des siècles et des mariages mixtes, ces communautés orthodoxes s’enracinent dans ce territoire que la mer Egée sépare de la Grèce. Mais en 1919, éclate une guerre entre la Grèce et la Turquie où des millions de Grecs d’Asie Mineure sont exécutés et contraints à l’exil. Cet événement est connu en Grèce sous le nom de « Grande Catastrophe ». C’est dans ce contexte que débarquent par la mer les premiers réfugiés Grecs d’Asie Mineure à Kleio. Notre caméra reste fixée sur les yeux de Giorgos. Peu à peu, celui-ci reprend : « Ma grand-mère est venue de Smyrne avec ses frères, ses sœurs et sa mère. Son père, lui, avait été tué par les Turcs. Elle ne possédait plus rien, juste un bijou de sa mère qu’elle avait cousue dans le revers de sa robe avant de monter dans le bateau ».

Un an plus tard, en 1923, à l’issue de la guerre gréco-turque et de la signature du traité de Lausanne, un échange forcé de population est opéré entre les deux pays. Plus d’un million de Grecs d’Asie Mineure doivent quitter leurs foyers du jour au lendemain, et sont installés dans différentes régions de la Grèce. A Ayvelik ou Smyrne, les Turcs contraints de quitter la Grèce récupèrent les maisons abandonnées de force par les Grecs d’Asie Mineure. Du côté grec, l’échange de population est moins favorable aux prosfyges (réfugiés) qui affluent en nombre : à Kleio, il y a beaucoup plus d’arrivants que de partants. C’est à cette période que le village de Kleio connaît un pic démographique de 1350 habitants.

A leur arrivée, les exilés grecs perçus par la population locale comme un danger, sont rejetés, parfois exploités. Giorgos poursuit son récit : « Les premières années, les réfugiés d’en face souffraient de la pauvreté. Les habitants de Kleio ne voulaient pas d’eux, ils avaient peur que les réfugiés leur prennent leurs propriétés. Puis, au bout de deux ans, cinq ans, dix ans, les locaux se sont habitués et ont fini par les accepter parce qu’ils ont compris qu’ils pourraient tirer profit des réfugiés. Les propriétaires terriens payaient les travailleurs 1 drachme par jour, tandis que lui en gagnait 50. »

Aujourd’hui, à Kleio, la moitié des habitants sont des descendants de ces exilés d’Asie Mineure. Ces réfugiés d’hier ont développé une identité particulière, où le sentiment d’exil côtoie le souvenir nostalgique de la terre d’en face, la Turquie. L’arrivée des migrants aujourd’hui entre en résonance avec l’histoire de ces familles arrachées à leur terre. « Tous ces gens qui arrivent en bateau puis marchent sur les routes me ramènent à l’histoire de ma grand-mère, à sa souffrance. Comment ne pas leur tendre la main ? », conclut Giorgos.

"En face" © Cinemakhia

Les échanges que le collectif Cinemakhia a pu capter entre les habitants du village montrent à quel point cette page de l’histoire est encore présente pour chacun d’entre eux et comment elle se trouve ravivée chaque jour par l’arrivée des migrants. Ces histoires se font écho et transforment la langue elle-même. Pour la première fois depuis des années, en Grèce, les migrants d’aujourd’hui, auparavant désignés comme « clandestins », sont désormais appelés « prosfyges », terme jusqu'alors réservé aux réfugiés grecs d’Asie Mineure.

Mélissa et Cinemakhia

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal
Viols, tortures et disparitions forcées : en Iran, dans le labyrinthe de la répression
Pour les familles, l’incarcération ou la disparition d’un proche signifie souvent le début d’une longue recherche pour savoir qui le détient et son lieu de détention. Le célèbre rappeur Toomaj, dont on était sans nouvelles, risque d’être condamné à mort.
par Jean-Pierre Perrin
Journal — Outre-mer
Karine Lebon, députée : « Ce qui se passe à La Réunion n’émeut personne »
La parlementaire de gauche réunionnaise dénonce le désintérêt dont les outre-mer font l’objet, après une semaine marquée par le débat sur les soignants non vaccinés et le non-lieu possible sur le scandale du chlordécone. 
par Mathieu Dejean et Pauline Graulle
Journal
Loi « anti-squat » : le gouvernement se laisse déborder sur sa droite
En dépit de la fronde des associations de mal-logés et l’opposition de la gauche, l’Assemblée a adopté la proposition de loi sur la « protection des logements de l’occupation illicite » à l’issue d’un débat où le texte a été durci par une alliance Renaissance-Les Républicains-Rassemblement national.
par Lucie Delaporte
Journal — Asie et Océanie
Après les inondations, les traumatismes de la population du Pakistan
Depuis 2010, des chercheurs se sont intéressés aux effets dévastateurs des catastrophes naturelles, comme les inondations, sur la santé mentale des populations affectées au Pakistan. Un phénomène « à ne surtout pas prendre à la légère », alerte Asma Humayun, chercheuse et psychiatre à Islamabad.
par Nejma Brahim

La sélection du Club

Billet de blog
La vie en rose, des fjords norvégiens au bocage breton
Le 10 décembre prochain aura lieu une journée de mobilisation contre l’installation d’une usine de production de saumons à Plouisy dans les Côtes d’Armor. L'industrie du saumon, produit très consommé en France, est très critiquée, au point que certains tentent de la réinventer totalement. Retour sur cette industrie controversée, et l'implantation de ce projet à plus de 25 kilomètres de la mer.
par theochimin
Billet de blog
L’aquaculture, une promesse à ne surtout pas tenir
« D’ici 2050, il nous faudra augmenter la production mondiale de nourriture de 70% ». Sur son site web, le géant de l’élevage de saumons SalMar nous met en garde : il y a de plus en plus de bouches à nourrir sur la planète, et la production agricole « terrestre » a atteint ses limites. L'aquaculture représente-elle le seul avenir possible pour notre système alimentaire ?
par eliottwithonel
Billet de blog
Et pan ! sur la baguette française qui entre à l’Unesco
L’Unesco s’est-elle faite berner par la Confédération nationale de la boulangerie-pâtisserie française ? Les nutritionnistes tombent du ciel. Et le pape de la recherche sur le pain, l’Américain Steven Kaplan s’étouffe à l’annonce de ce classement qu’il juge comme une « effroyable régression ». (Gilles Fumey)
par Géographies en mouvement
Billet de blog
Pesticides et gras du bide
Gros ventre, panse,  brioche,  abdos Kro, bide... Autant de douceurs littéraires nous permettant de décrire l'excès de graisse visible au niveau de notre ventre ! Si sa présence peut être due à une sédentarité excessive, une forme d'obésité ou encore à une mauvaise alimentation, peut-être que les pesticides n'y sont pas non plus étrangers... Que nous dit un article récent à ce sujet ?
par Le Vagalâme