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Billet de blog 12 février 2024

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Pauvres créatures / "things" / femmes

Dans « Pauvres créatures » Yorgos Lanthimos brouille les pistes à souhaits - alors demandons-nous un peu sérieusement si sa Bella peut être un modèle d’émancipation féminine.

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Une femme c’est quoi?

Remettons les choses dans l’ordre chronologique : Victoria est un monstre qui ne veut pas être mère et meurt ; corps de femme avec un cerveau de bébé, Bella est ensuite la poupée que tout le monde veut se taper (d’autant plus excitante qu’elle est naïve) ; mais grâce à son cerveau, elle va réfléchir et terminer sa vie dans une communauté égalitaire. Happy feminist end?

Bella n’a pas accès aux émotions, ce qui l’empêche d’être affectée par tous les abus que subit ce qui ne serait que son corps. Toutes les agressions sont montrées avec légèreté, sans écho, parce qu’elle ne comprend pas ce qui lui arrive et s’en tient à l’expérience. Bella ne consent pas - et c’est la difficulté de cette notion - non pas parce qu’elle ne saurait pas dire « non », mais parce qu’elle ne sait pas ce à quoi on lui demanderait de consentir. Farouchement mécaniste, à l’image de son dieu père, elle est prête à tout accepter au nom de l’expérience. En tire-t-elle une connaissance? 

Conscience politique?

Bella connaît une sorte de révélation en découvrant que des bébés meurent de soif à Alexandrie. Sa réaction première est … de vouloir se jeter (à nouveau) dans le vide. Nous revoilà mélangeant supposé instinct maternel et pensée suicidaire.

Elle expérimente également un socialisme de bordel - mais il reste tout théorique. Si la dénonciation est claire, aucun passage à l’action ne se dessine. C’est que s’il faut tout expérimenter - comme la maquerelle le lui conseille - il n’y a pas de révolte nécessaire. Tout expérience donnée (par un dieu père?) est à vivre, sans que s’affirme quelque chose comme un choix. 

Libération ou émancipation? 

Les deux mots sont proches : il s’agit de s’affranchir d’une tutelle. Mais si Bella connaît une liberté sexuelle de petite fille sauvage - qui serait le fruit d’une éducation non contrainte, comme le fantasmait Margaret Mead à Samoas - son émancipation semble limitée : elle finit le film en buvant du gin et sa prouesse médicale consiste à greffer un cerveau de chèvre à son ex-mari. Certes, l’humour est un levier essentiel de tout affranchissement (mention spéciale pour la costumière, particulièrement inspirée). Mais Bella ne fait que refaire ce qui a déjà été fait (sur elle) cette fois-ci pour la dégradation de l’humanité. 

Reste une des questions complexes du féminisme contemporain : en régime patriarcal, est-il possible d’envisager une abolition de la domination au sein d’une hétérosexualité? Sachant que renverser la domination n’est pas l’abolir. 

Illustration 1
Souvenir des deux visages de l'androïde de "Metropolis", à la fois pure et putain © 20th Century Studio Fr

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