Mes p’tites indignations 1/2

En pérégrination au supermarché du « coin de par chez moi », j’ai soudain l’idée saugrenue de chercher un peu de littérature pour ma chère Tigrounette.C’est que du haut de ses quatorze pâquerettes, elle dévore ses livres… au sens propre. Même les bouquins en carton plastifié garantis « baby resist » finissent par rendre l’âme au bout de quelques semaines face à l’enthousiasme débordant des quenottes de sa Majesté.

En pérégrination au supermarché du « coin de par chez moi », j’ai soudain l’idée saugrenue de chercher un peu de littérature pour ma chère Tigrounette.

C’est que du haut de ses quatorze pâquerettes, elle dévore ses livres… au sens propre. Même les bouquins en carton plastifié garantis « baby resist » finissent par rendre l’âme au bout de quelques semaines face à l’enthousiasme débordant des quenottes de sa Majesté.

 

Je mets donc le cap vers le rayon de littérature enfantine en espérant – stupidement, je l’admets – trouver LA perle rare : résistante et suffisamment captivante pour que ma (très !) remuante progéniture veuille bien cesser temporaire d’escalader le mobilier du salon. Car du tigre, elle a l’énergie, la résistance et la vaillance. Nulle bosse, nulle chute, nulle réprimande ne la dissuade de s’attaquer à l’Everest que représente le bureau paternel et ses Saints Graal, respectivement la souris de l’ordinateur et le smartphone de son geek de père.

 

Mais je m’égare…

 

Me voici donc devant le rayon des livres pour bébé lorsque je tombe sur ceci :

 

 

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Coincés entre OUI-OUI et Winnie l’Ourson (ces deux-là ont décidément réussi leur OPA sur le secteur de la petite enfance), six petits livres. Mécaniquement attirée par les couleurs très « girly » (foutue éducation !) je m’empare de l’un d’eux lorsque – horreur – je me rends compte du titre : Chloé joue à faire le ménage.

 

Je tique, je cille, ma mâchoire pend tandis que mon cerveau tente d’assimiler à toute vitesse l’information envoyée par mes globes oculaires. Joue à faire le ménage ? Sérieusement ???

 

Me remémorant les vaines tentatives (musclées ou perfides) de ma mère pour m’intéresser un tant soit peu à cette discipline, je reste sur le c… séant.

 

Je repose vivement le livre dans le rayonnage et souffle sur mes doigts encore brûlant tandis que – curieuse – je jette un coup d’œil aux autres bouquins.

 

Ainsi donc, pendant que Chloé « joue à » faire le ménage, que Lola joue à la dînette et Lisa, à la maîtresse, ces messieurs Pierre, Gaston et Lulu peuvent faire des trucs supers cools comme piloter un hélicoptère, un avion et une grue ??? Ben merde alors !

 

Révolte ! Rébellion !!! Vite : photo ! (ça, c’est la résolution de mes trente ans : une révolte, une photo. Les Dieux nous ont équipé de smartphone, c’est pour que nous nous en servions !)

 

Dégoûtée, je quitte bien vite un rayon aussi mal fréquenté. Il n’empêche l’Affaire continue de trotter dans ma tête. De retour à la maison, je jette un coup d’œil à ma photo pour connaître l’éditeur : Fleurus.

 

Mu par un masochisme certain, je décide de consulter leur site Internet en lien ICI. Vous ne voulez pas cliquer ? Ce n’est pas grave car je ne vous épargnerai AUCUN détail.

 

Chloé, Lola et Lisa font donc partie de la collection « P’tites filles » dans laquelle leurs copines (Jade, Lilou et les autres) « jouent » à la poupée, à la fée, à la princesse, à la marchande, au docteur, à la coiffeuse et à la vétérinaire. J’ai checké et je n’ai rien oublié. Au programme donc de ces demoiselles : robes, tutus, mises en plie, tâches ménagères, et soins des autres (animaux ou enfants). Toutes activités sans débauches d’énergie excessives qui s’exercent dans le cadre feutré d’un local fermé (maison, magasin, cabinet…)

 

Parce la collection « P’tites filles » de Fleurus est « une adorable collection pour les petites filles, qui aiment s'amuser en imitant les grands » dixit le petit descriptif sur Internet.

 

Donc les petites filles, ça s’amuse en imitant les grands. Dont acte !

 

Et pendant ce temps, que font leurs copains de la collection « P’tits garçons » ? Ils conduisent du lourd, du très très lourd : hélicoptère, avion, ambulance, formule 1, moto… grand éclat de rire pour « le camion-poubelle de Marcel ».

 

Les « P’tits garçons » n’imitent pas, non ! Ils s'identifient aux héros et laissent vagabonder leur imagination (toujours dixit le descriptif du site).

 

Engins mécaniques, vitesse, techniques, et activités au grand air pour ces petits messieurs en devenir qui s’amusent en s’identifiant à des héros et en faisant marcher leur imagination.

 

Je vous ai dis que je ne vous épargnerai aucun détail et ce sera le cas, tenez vous le pour dit ! Car les éditions Fleurus ont commis deux autres collections du même goût :

« Mon rêve de » à destination des filles (mais si, vous savez bien que les filles, ça rêve !) qui soupirent en s’imaginant – encore ! – princesse, fée, actrice, chanteuse, danseuse, top model ( !!!), sirène et cavalière. « Une collection pour faire rêver les petites filles. Des couvertures avec des paillettes 100% petites filles. »

 

C’est sûr ! ça fait rêver. Amour, gloire et beauté !

 

Le pendant masculin de cette « adorable » collection, c’est « P’tit héros ». Toujours en quête d’identification à ses héros favoris, nos petits vaillants p’tits gars vivront les aventures : du pirate, du cow-boy, du chevalier, de l’indien, de l’aventurier et du super-héros.

 

De l’action, de l’aventure et des armes (si possible à feu, merci bien !)

 

Une chose me frappe à mesure que j’écris ces lignes : avez-vous remarqué que sur les huit « rêve de » à destination des petites filles, cinq des archétypes présentés sont ancrés dans le réel : l’actrice, la chanteuse, la danseuse, le top-model et la cavalière… ce sont des figures qui existent réellement. Seules la fée, la princesse et la sirène relèvent réellement de l’ordre de l’imaginaire.

 

Les pirates, indiens et autres super-héros – TOUS – relèvent tous soit d’un passé révolu (dans la forme présentée) soit d’archétypes parfaitement imaginaires. Aucun n’a d’existence dans le réel (et ne me sortez pas qu’il y a des pirates en Somalie et des Indiens dans des réserves parce que ce serait de la pure malhonnêteté intellectuelle).

 

19183943.jpgCe qui me renvoi à l’excellent film « La domination masculine » et son vendeur de jouets qui expliquait que les petits garçons imaginent des histoires de toutes pièces (ils peuvent mélanger des dinosaures et des batmobiles sans problèmes) là où les petites filles sont dans l’imitation de « maman » (sous-entendu : qu’elles ont moins d’imagination ? qu’elles sont plus dans le « réel » ?)

 

Et toujours ce même vendeur de pointer que les héros des petits garçons ont des supers pouvoirs : Spiderman, Batman, Superman… pouvoirs… pouvoir…

Là où les héroïnes des petites filles n’en ont pas : princesses et fées. Les princesses et les fées émettent ou exaucent des vœux (de préférence : jolie voix, joli teint, jolie robe et princes charmants, si possible dans cet ordre).

 

Dans cette histoire, je ne sais pas trop ce qui me met en rogne : que ces bouquins soient écrits par des femmes qui ne manqueront pas d’opiner benoîtement lorsqu’on leur parlera d’égalité de traitement salariale : salaires mais également accès de carrières (on devient coiffeuse à 600 € par mois, pas conductrice de grue à 1500 € !), accès à la formation, aux CDI temps plein… ?

Qu’il y ait de bonnes âmes qui ne manqueront pas de les acheter ?

Que ces bouquins participent aux renforcements des stéréotypes et empêchent de futurs adultes de trouver leur orientation professionnelle ?

Combien de conductrices d’ambulance, de pilotes de ligne ou de conductrices de grue ou de chariot élévateur ratent leur voie parce qu’on les a cantonné à des rôles passifs de princesses à sauver ?

Combien rate-t-on d’infirmiers ou de puériculteurs parce que les métiers du soin, c’est pour les filles ?

Combien d’hommes ne pensent même pas à réduire leur activité pour profiter de leurs enfants, pour les voir grandir parce que c’est la maman qui doit s’occuper des enfants – avec l’approbation farouche de ces dames qui râlent que leur homme ne font pas le ménage mais ne le laissent pas s’approcher de la machine à laver (« ben oui, il ne sais pas s’en servir ! Il ferait n’importe quoi ! »)

 

Oh, ne vous trompez pas ! Ce n’est pas la honte de jouer à la dînette. Ni à la marchande ou à la princesse. J’y ai joué plus qu’à mon tour avec un réel plaisir… accompagnée de plein de petites copines et de petits copains de jeu.

 

Mais j’ai un rêve un peu idiot. Celui d’une collection de livres pour enfants qui ne fera pas dans la ségrégation des genres. Qui titrera : « Paul et Chloé jouent à la dînette », « Marion, Lulu et la grue », « Maxence et Lilou, pirates des caraïbes »… Un truc sympa, qui favorisera le « vivre ensemble » des filles et des garçons. Et qui leur ouvrira grand, très grand, l’horizon…

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