Le vice de la vertu…

Depuis que notre Président est élu, la phrase que l’on entend le plus souvent est : « Je respire mieux ! » Tout le monde est ravi de savoir que le voisin ne doit plus la ramener, ou filouter, histoire de créer de basses jalousies, un sentiment d’injustice ou d’exclusion. C’est un soulagement, un espoir, un grand pas vers la solidarité.

Depuis que notre Président est élu, la phrase que l’on entend le plus souvent est : « Je respire mieux ! » Tout le monde est ravi de savoir que le voisin ne doit plus la ramener, ou filouter, histoire de créer de basses jalousies, un sentiment d’injustice ou d’exclusion. C’est un soulagement, un espoir, un grand pas vers la solidarité. J’avais gardé en mémoire les paroles de Jean-Jaurès, l’icône de M. Hollande, celui dont il a vanté à Carmaux, lors de son dernier meeting de campagne, « la capacité à allier l’idéal et le réel » : « Il y a une force qui s’éveille, ce sont tous ces peuples, de toutes les races qui maintenant se réveillent, réclamant leurs droits, affirmant leur force »… Croirait-il nécessaire désormais de mettre son icône au placard ? Il a dit vouloir rayer le mot « race » du vocabulaire au prétexte que celui-ci pourrait être offensant. Mais il est beau, ce mot, il figure dans l’article Un de la Constitution : « La France assure l’égalité devant la loi de tous les  citoyens, sans distinction d’origine, de race ou de religion. » Ce n’est pas normal de s’en prendre au mot « race », même pour un Président normal. Il se veut exemplaire et nous sommes assurés qu’il le sera. Mais s’acharner à traquer la vertu, cela peut devenir un vice, à savoir, une habitude maniaque qui donne du plaisir.

Chaque membre du gouvernement a signé une charte de déontologie qui interdit toute conduite, tout privilège qui les écarterait du comportement du citoyen normal. Fini le bling-bling qui sonne comme des fausses pièces – Yamina Benguigui a promis de laisser dans un tiroir ses cascades de bracelets rutilants, à côté desquelles une Rolex fait figure de breloque achetée dans un vide-grenier. Voyages en train ou en métro pour les déplacements de moins de 3 heures, ce sont des gens délivrés des signes extérieurs de richesse qui nous gouvernent et se consacrent à leurs devoirs. C’est beau comme un rêve.

D’ailleurs M. Hollande nous avait promis de faire rêver la France – le rêve étant une hypothèse puisque nous ne le connaissons jamais que par le souvenir (Valéry). Première hypothèse, Bondoufle, Essonne, sur le site de Supratec. Devant 50 salariés, M. Hollande déclare : « Je suis allé à Washington, à Berlin, à Chicago, mon rêve était de venir à Bondoufle. » Aucun Président ni aucun adepte du camping n’avait encore rêvé de Bondoufle mais pour rêver grand, il faut commencer petit. Notre Président est un idéaliste, cela nous change, M. Sarkozy ne se serait pas fait piéger par BHL si celui-ci lui avait conseillé Bondoufle comme signal politique marquant. M. Hollande y est venu pour annoncer la mise en œuvre de sa grande innovation sociale, le contrat de génération. Et Bondoufle est une ville pionnière à sa façon, l’entreprise y développe déjà le tutorat, à savoir permettre à des personnes proches de la retraite de travailler avec de jeunes embauchés.  A Bondoufle, on est spécialisé dans la fabrication d’étiquettes et les assemblages par collage. Nul doute qu’il ne faille une longue expérience pour apprendre à coller. De plus, M. Hollande annonce qu’il va créer ainsi 500.000 emplois sur cinq ans. Cela s’appelle un vœu pieux et nous prions tous pour qu’il soit exaucé. Doux Jésus ! Oh, pardon, il ne faut plus dire « Jésus » cela risquerait d’offenser les croyants en Mahomet. Mais le « Jésus », c’est aussi un saucisson du côté de Lyon. Que faire ? Que dire ? Hé bien, méditer et agir pour que le changement se fasse en bonne intelligence, sans crispations superflues, il y en aura bien suffisamment  avec les sacrifices à venir.

Portée par l’air ambiant, moi aussi je respire mieux, je suis allée le 31 mai à la nuit au grand Parc de Sceaux où se donnait le splendide opéra de Verdi, Aïda, dans une mise en scène éclatante d’Elie Chouraqui. Soulevée (j’étais au dernier rang) par les voix qui s’élèvent « comme la flamme sur un orchestre sauvagement cuivré » (je ne sais plus de qui c’est), subjuguée par les pharaons géants qui dominent la scène, je me mets debout et que vois-je, au coin des pharaons ? Un attroupement de policiers. Je m’approche tout bas et chuchote à l’un d’eux : « Il y a beaucoup de mélomanes dans la police ? » Monsieur l’officier réprime avec tact un sursaut : ils sont là pour la sécurité de M. Valls, venu écouter sa femme, violoniste, qui joue dans l’orchestre. Et les deux belles voitures à l’écart, bien gardées ? Ben, des voitures de fonction. Et pourquoi deux ? Ben, ils sont deux, lui et sa femme…peut-être qu’ils ne rentrent pas au même endroit.

Et moi je trouve cela non seulement très charmant mais légitime. Pourquoi un malheureux ministre épuisé devrait-il prendre le RER pour l’un de ses rares moments passés avec sa femme ? C’est la communication appuyée sur « train, métro, boulot » qui semble mal ajustée. De même que la vertu peut frôler le vice, certaines annonces qui se veulent emblématiques n’en ont que la prétention. Qui saurait chiffrer, par exemple, le coût du train Paris-Bruxelles, pour le Président, par rapport à celui du même trajet en avion ? Si on imagine un wagon vide avant celui du Président, un wagon vide après, le temps passé par la sécurité à scruter ou scanner le moindre bout de banquette et les rouleaux de papier WC d’un TGV de 40 voitures… C’est peut-être cher payé un effet d’annonce.

La vertu est d’abord dans l’esprit des lois ou des commandements. C’est aussi une élégance du cœur. J’ai été élevée au couvent chez les chanoinesses de St Augustin. Quand une religieuse mourait, nous avions droit à de la crème au chocolat. Pour célébrer la joie que l’une d’entre elles soit au ciel. Elles étaient classe, mes bonnes sœurs.

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