mot de passe oublié
1 euro 15 jours

Construisez avec nous l'indépendance de Mediapart

Accédez à l'intégralité du site en illimité, sur ordinateur, tablette et mobile à partir d'1€.

Je m'abonne
Le Club de Mediapart ven. 30 sept. 2016 30/9/2016 Édition de la mi-journée

Réconcilier la vie, la mort

Tout le monde a un secret. Et quand ce n’est pas un secret, c’est un regret, une parole jamais dite, une interrogation jamais résolue. Avec En souvenir d’André, Martin Winckler, médecin, apporte une réponse inoubliable aux questions que chacun se pose sur le moment ultime où l’esprit quitte le corps.

Tout le monde a un secret. Et quand ce n’est pas un secret, c’est un regret, une parole jamais dite, une interrogation jamais résolue. Avec En souvenir d’André, Martin Winckler, médecin, apporte une réponse inoubliable aux questions que chacun se pose sur le moment ultime où l’esprit quitte le corps.

Jamais, dans ce roman, n’apparaît le mot « euthanasie ». Balayés, les gardiens de la morale, l’Académie de Médecine, le Sénat et sa commission d’enquête, les associations religieuses, familiales, syndicales et de consommateurs, les législateurs divers. Pour Winckler, ils mélangent tout : les injections actives aux cancéreux en phase terminale, les clandestines aux grands prématurés, l’absence de traitement pour ceux qui n’ont rien demandé, la sédation miséricordieuse au profit des familles, les trafics de stupéfiants en ligne.

Le jeune médecin qui prend la parole tout au long de ces pages travaille dans une unité de soins palliatifs. Très vite, il sera amené à transgresser le protocole de la douleur généralement admis. Lui, ne trouve pas raisonnable de décider sans rien demander aux premiers concernés. Il y découvre aussi une situation ubuesque. Industriels qui distribuent à tout-va des antalgiques en échange de commandes, par l’hôpital, de médicaments moins actifs mais beaucoup plus coûteux, prescrits par des médecins bien manipulés. « Ce n’était pas seulement de l’hypocrisie mais une posture de pouvoir. » 

Quand on décide de devenir médecin, c’est souvent par désir d’empêcher les autres d’être malades et de mourir. Le temps de le devenir … on se retrouve terrorisé de savoir qu’on n’est pas soi-même à l’abri et que nos parents, nos amis, nos aimés n’échapperont à rien, eux non plus. Et si tant de médecins, et de législateurs, se montrent impitoyables envers ceux qui veulent mettre un terme à leur vie pour en finir avec l’angoisse et la douleur, c’est parce qu’ils sont incapables d’atténuer cette angoisse en eux-mêmes – selon Winckler.

En bouquet final, les dirigeants d’un grand laboratoire lui proposent de participer à un congrès à bord d’un bateau de croisière pour 6 jours, massages avec prestations spéciales et bronzage autour de la piscine en échange d’une conférence destinée à laver le cerveau de plusieurs centaines de cardiologues du monde entier et leur faire gober les mérites d’un nouveau médicament qui rendra leurs patients centenaires. Un peu abasourdi – il est encore jeune – il demande le montant des honoraires. « Fixez-le vous-même », lui répond-on. A dessein, il écrit une somme colossale sur un bout de papier. Acceptée. La honte. Le déclic.

Dorénavant, il mènera son combat, pour l’apaisement face au grand passage, avec une poignée de médecins et d’infirmières solidaires. Longtemps, dit-il, nous avons louvoyé entre l’incompétence des uns et la cupidité des autres. Peu à peu, ils seront plus nombreux à débrancher les gavages insupportables, les moniteurs stridents, les perfusions superflues. Ils coucheront les mourants sur des matelas plus confortables, des lumières plus douces, ils leur tiendront la main, humecteront leurs lèvres, masseront un dos, des fesses décharnées, ils les écouteront. Ils ne savent pas encore qu’ils ne sont que l’alibi d’un système.

Les grands patrons, ceux qui continuent, la main sur le coeur, à déclarer que le serment d’Hippocrate interdit d’interrompre le cours d’une vie, n’hésitent pas à envoyer une petite stagiaire ignorante planter une perfusion fatale à un moribond anonyme pour dégager un lit. Ils ne refusent pas une ultime injection à un grand banquier atteint d’un cancer généralisé. Certes, celui qui ne souffre ni moralement ni physiquement ne demande pas à mourir. Il le sait, ce médecin, il connaît les règles. Mais il va faire une découverte : parfois, tout ce qu’on fait pour soulager, rassurer, entourer ne suffit pas. Parfois la douleur n’habite ni le corps ni la pensée, « ce n’est plus exactement une douleur mais le vide laissé par un morceau de soi arraché à l’emporte-pièce ». Cela peut être une histoire qu’il faut transmettre.

Tout ceci, il va l’apprendre d’André. André a 10 ans de plus que lui. Atteint d’une maladie inexorable. Ses fibres musculaires meurent l’une après l’autre. Bientôt, il ne pourra plus faire le moindre geste, pas même celui de respirer. Il le sait, il était médecin. Autrefois, ils  avaient travaillé dans le même service, ils avaient été amis. André avait vécu des choses dont il était fier, il les avait racontées à ses enfants, d’autres qu’il regrettait. Il les avait consignées dans de petits cahiers. « Lis-les. Et puis je voudrais que tu m’assistes, je n’ai pas tout dit. Je sais qui tu es. Je sais ce que tu fais. Tu me comprends très bien. »

Bien sûr qu’il le comprend. André n’était pas le premier à lui demander de l’aide mais il avait toujours éludé. Jamais allé plus loin que calmer la douleur car la douleur est invivable et vous dépossède de la vie. Mais André n’est pas un étranger, André n’a pas mal… Conclusion définitive d’André : « allons, il faut bien que tu commences ».

Le jour convenu, il se rend donc chez André avec son équipement. Insère des ampoules dans la pompe à perfusion et règle le débit. Place dans la main d’André la commande. André est angoissé. Il n’a aucune peur de mourir mais il est arrêté par quelque chose qu’il ne parvient pas à formuler. Il ne veut pas s’assoupir, il veut parler. « Il m’a raconté la suite de son histoire. Celle qu’il ne voulait raconter à personne. J’étais trop ému par sa demande pour penser qu’il me suffisait de l’écouter. Son récit se déroulait sans mal. Il n’était plus dans l’angoisse. Il savait que je serais là jusqu’à ses derniers mots. » Après un long moment,  André se tait. Il ouvre les yeux une dernière fois et murmure « merci ». Et notre médecin entend le bip de la pompe qui se met en marche…

Le lendemain, il ne retourne pas à l’Unité, se dit malade et ne veut pas contaminer les autres. « Je n’étais pas tranquille. Je n’avais pas peur qu’on apprenne ce que j’avais fait, qu’on m’empêche d’exercer, qu’on me mette en prison. » Sa gêne est tout autre : le sentiment d’avoir été chargé d’une mission qui n’était pas la sienne. Cependant un soir, très tard, le téléphone sonne. Il pense à une urgence. La voix d’un homme à bout de souffle. Il veut le voir sur le champ : « l’épouse d’André m’a dit comment vous joindre ». Le dilemme est violent : « Je n’étais par leur juge, je n’étais pas l’arbitre. Je devais juste décider si j’étais prêt à l’assister ». En souvenir d’André, il ira s’asseoir au chevet de cet homme. Lui expliquera les effets des drogues, le fonctionnement de la pompe.

- Je voudrais que vous restiez avec moi jusqu’à ce que ce soit fini.

- Bien sûr, je comprends.

- Je n’ai pas peur de rester seul. Mais je veux vous dire pourquoi je m’en vais. Il faut que quelqu’un sache.

Après celui-ci, il pense que c’est terminé. Mais il y en aura d’autres. Ils se sont passé le mot, « en souvenir d’André ». Après chacune de ces interventions, il est épuisé. Il se réveille au milieu de la nuit et il tente de se remémorer leurs mots. Parfois, le bénéfice est magique. Parce qu’au chevet d’un grand malade, sa première phrase est toujours : je vais m’occuper d’abord de la douleur. Une fois soulagés, une fois délivrés de la souffrance, certains ont oublié la pompe. Ils se sont remis à sourire, à recevoir des visites, à jouer aux cartes avec leurs vieux copains. Quand on ne souffre plus, on peut continuer à vivre.

Et puis, comme dans tout bon roman qui se respecte, ce médecin va vivre une intense histoire d’amour. Et il ne pourra plus supporter d’assister les autres. Il a trop donné, il n’en a plus la force.

Nous le retrouverons âgé, muni d’un brave vieux cancer comme tout le monde. Paisible. Il a choisi son heure. Il connaît le mode d’emploi. Son fils, dont il ignorait l’existence, est auprès de lui. Que lui dire pour lui livrer combien il a souffert de son absence sans toutefois envahir sa vie ? « Je suis content que tu sois là. » Et il peut actionner sa pompe.

Dîtes seulement une parole et mon âme sera guérie. C’est peut-être cela, réconcilier sa vie avec sa mort. Monsieur Winckler, votre livre est magnifique. 

« En souvenir d’André », Editions P.O.L. 16€.

Cliquer ici pour lire les premières pages (pdf)

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.

Tous les commentaires

C'est dans votre esprit que doit se produire une "réconciliation". La vie et la mort sont indissolubles l'une de l'autre et sont l'expression absolue d'une globalité encore si peu intégrée dans les systèmes de pensée qui ne cessent de tourner autour du pot. Vivre et mourir , c'est une simple aptitude à l'amour qui englobe définitivement toutes choses..

Construisez l'indépendance de Mediapart

onze euros par mois

Souscrivez à notre offre d'abonnement à 11€/mois et téléchargez notre application mobile.
Je m'abonne

L'auteur

Claire Gallois

Ecrivain, juré du Prix Fémina

Le blog

suivi par 19 abonnés

Le blog de Claire Gallois