Le panache d’Anne Sinclair

Le 22 avril et le 6 mai, elle sera en direct sur BFM pour commenter les résultats du scrutin présidentiel. Malgré la honte, les ragots, les commentaires infamants, les jugements sur son couple – et sur elle, accusée par une certaine presse de complicité dans les mœurs dissolues de son mari.

Le 22 avril et le 6 mai, elle sera en direct sur BFM pour commenter les résultats du scrutin présidentiel. Malgré la honte, les ragots, les commentaires infamants, les jugements sur son couple – et sur elle, accusée par une certaine presse de complicité dans les mœurs dissolues de son mari. Elle aura tout connu dans l’escalade de la douleur pour un couple. Elle n’a jamais renoncé à le soutenir, elle n’a pas baissé les bras, elle n’a pas été se cacher, rien que pour respirer un peu. Face au monde entier, elle est restée à son côté, elle a gardé la tête haute. Et elle continue le combat..

Bien sûr que nous penserons tous à DSK quand elle sera à l’écran, le soir du premier tour. C’est lui qui s’imposera à nous, invisible mais présent comme jamais. Ce sera presque l’anniversaire (15 mai 2011) du jour où le grand favori des sondages sur le chemin de la Présidence est mort politiquement. Il aurait rassemblé une majorité triomphante. Mélenchon n’aurait jamais eu l’idée de le traiter de pédalo dans la tempête et Marine Le Pen n’aurait pas émis ses grosses bourdes sur la sortie de l’euro. Hollande n’aurait pas mimé, au chapeau près, les postures de Mitterrand, dont il n’a pas hérité grand-chose d’autre. Sarkozy n’aurait rien changé à la sienne, ce qui peut apparaître en l’occurrence comme une qualité.

Nous n’aurions pas été submergés par le pessimisme mais par l’espoir. Qui donc, mieux que le patron du FMI, était le plus capable de prendre la juste mesure de la crise internationale, le diagnostic le mieux adapté à notre situation d’appauvrissement et les rares mesures aptes à en limiter au maximum les dégâts ? C’était avant le désastre. Avant la Une des journaux du monde entier où il apparaissait comme un violeur, un furieux de l’orgasme à tout prix, à toute heure. Seul un petit cercle savait qu’il parvenait à composer, en surface, avec son handicap : une libido portée à son  paroxysme, telle une boussole dont l’aiguille aimantée à perdu le Nord. Il l’a payé plus cher que tout harceleur atteint de la même pathologie. Il a fait bien des victimes et il a fini bouc-émissaire de toutes les injures faites aux femmes.

Le scandale a aussitôt occulté le fait que Dominique Strauss-Kahn est l’un des plus remarquables  économistes au monde. Qu’il était  sur la liste des nobélisables, au même titre que Stigltiz, Prix Nobel 2001. Rien ne lui a été épargné, il a eu droit à une ration exceptionnelle d’humiliation, d’infamie, de déshonneur. A hauteur de sa chute, dira-t-on. Il est à terre. Pourquoi tenter de l’enfoncer davantage, avec cette ridicule histoire des parties fines au Carlton de Lille ? Pour une fois qu’il restait dans les rails, sans causer de dommage à quiconque :  les charmantes escort girls ne lui opposant pas de résistance particulière, vu que c’est leur profession, tout aussi respectable qu’une autre dès l’instant où elles l’ont choisie. Même si certaines ont décrit un « rapport brutal », il n’y a pas que des prix de vertu chez les partouseurs et, à 900€ la soirée coquine, on est loin de la morale des fidèles du métro-boulot-dodo.

Voilà donc notre homme mis en examen et en garde à vue pour proxénétisme aggravé en bande organisée. Le 4 avril, Mediapart a publié un excellent billet du philosophe Daniel Salvatore-Schiffer qui dénonce l’ignorance coupable de la langue française des trois juges enragés à poursuivre DSK. Il y donne la définition du Robert : « proxénétisme, le fait de tirer des revenus de la prostitution française ». Chef d’inculpation passible de 20 ans de prison et amende de 150 000 €. Et non avenu pour un Casanova (non, pas Casanova, il n’aurait jamais sauté sur Nafissatou Dialo), un coureur de jupons plutôt grave, ce qui est un gros problème mais pas un crime.

Certains puristes de la cause des femmes avancent que ses SMS et les témoignages des escorts girls révèlent un homme qui confond « chose »  et « femme ». Un mal assez répandu. Et « la chose » n’est-elle pas aussi un euphémisme pour désigner la bagatelle ? (J’appartiens au clan des féministes dont Jules Renard a donné la meilleure définition: « femmes qui savent que le Prince Charmant n’existe pas »).

Anne Sinclair le sait mieux que quiconque. Elle sait aussi que l’arme fatale qui a tué politiquement son mari est de ne pas avoir su séparer ambition élyséenne et sexe. Elle le prouve publiquement en s’affichant sur BFM en ces deux jours qui normalement –mais il n’y a rien de normal dans cette affaire – auraient été le triomphe de son mari. Elle signe ainsi son message secret : celui qui n’est pas là ce soir est cependant parmi nous. Cessons de le condamner à perpétuité. Gardons en mémoire ce cerveau magnifique pour qu’il puisse recommencer à penser les réformes indispensables à l’économie mondiale. Restituons à Dominique Strauss-Kahn la part d’honneur qu’il n’a jamais perdue, celle qui ne peut être justiciable d’aucune façon.

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