Le testament de Mohamed

«Je pars en voyage, maman. Pardonne-moi. Les reproches et les blâmes ne me seraient d'aucun secours. Je suis perdu et mes seules mains ne peuvent plus rien retenir. Pardonne- moi si je n'ai pas agi comme tu me l'as appris et si je te désobéis.

«Je pars en voyage, maman. Pardonne-moi. Les reproches et les blâmes ne me seraient d'aucun secours. Je suis perdu et mes seules mains ne peuvent plus rien retenir. Pardonne- moi si je n'ai pas agi comme tu me l'as appris et si je te désobéis. Accuse plutôt l'époque que nous traversons en ce moment. Ce n'est pas moi le coupable. Je m'en vais maintenant et sans retour possible. N'oublie jamais que je n'ai pas pleuré et qu'aucune larme n'est tombée de mes yeux. Tous les reproches et tous les blâmes resteront inutiles tant que mensonge et trahison règneront sur la Terre de notre Peuple. Je ne me sens pas bien et je sais que je ne suis pas dans mon état normal. Je commence mon voyage et je me demande si c'est bien moi qui ai décidé d'entreprendre ce chemin vers l'oubli.»

 

Nous sommes le 4 janvier 2011, au centre de traumatologie des grands brûlés de Ben Arous, dans la banlieue de Tunis. Mohamed Tarek Bouazizi, dit «Basboosa» (celui qui attire les baisers) par ses proches et ses copains, 26 ans, ne prononcera plus d'autres mots. Il pense disparaître dans l'oubli, il vient d'entrer dans la légende.

 

A l'origine, Mohamed est un petit chômeur comme les autres. En Tunisie, l'âge moyen de la population est de 28 ans. Le taux officiel du chômage est de 13%. Celui des jeunes de 15 à 29 ans est de 72%. Cependant, la Tunisie est le pays le plus évolué, le mieux éduqué du Maghreb, avec un taux d'alphabétisation de 83%. Un grand nombre de jeunes, filles et garçons, poursuivent leurs études jusqu'à l'université puis, diplôme en poche, viennent rejoindre la cohorte des traîne-misères, assis du matin au soir dans les cafés. L'odeur du jasmin et de la fleur d'oranger, à chaque coin de rue, est celle de la désespérance des jeunes. Ils sont ingénieurs, urbanistes, avocats, comptables mais l'emploi paraît écarté de tout enjeu social, il n'est même plus ancré dans les mœurs.

 

Le débat n'existe pas. Le rêve non plus. Big Brother veille. Quoi que vous fassiez, il vous voit, il vous entend. Pour l'état civil, il s'appelle Ben Ali. Le Président. Le Dictateur. Le Prévaricateur. Face au malheur grandissant de son peuple, il applique la recette miracle pour museler toute tentative d'opposition: censure, arrestations, torture, meurtres. Il a également instauré la corruption en grande cause nationale. C'est d'ailleurs la corruption généralisée qui a tué Mohamed. Petit vendeur ambulant, faute d'avoir les moyens d'un backchich, la police casse sa balance et sa charrette à légumes avec une implacable régularité. Mohamed est acculé à une misère sans échappatoire. Mu par l'énergie du désespoir, il se rend à la préfecture pour tenter d'obtenir une autorisation officielle. On lui rit au nez, il est bousculé, frappé, insulté. Dégage le va-nu-pieds et ses trois courgettes, l'insolvable total. Mohamed est à bout. Il est dans l'état où les efforts de la mémoire et de l'intelligence échouent toujours. Il court acheter deux bouteilles de diluant pour peinture et s'en asperge. Droit debout, il s'immole par le feu devant la préfecture. Nul ne sait encore que la Tunisie vient de s'embraser. Nous sommes alors le 17 Décembre 2010. Il mourra le 4 janvier 2011. Probablement dans d'atroces souffrances. Il n'a pas eu droit au coma artificiel.

 

L'immolation de Mohamed aurait pu passer inaperçue. S'il n'y avait pas eu des millions d'autres Mohamed, aux droits bafoués, aux espoirs massacrés. Une immense vague de protestations va déferler sur tout le pays et bientôt s'étendre à d'autres nations arabes. Egypte, Yémen, Jordanie, Lybie, Syrie... Ce feu a allumé l'espoir d'une révolution politique entière qui se fiche sur l'instant du pain et de l'emploi. Une révolution non négociable qui plaide pour le collectif contre l'individualisme. Une révolution qui veut rassembler chaque peuple au-delà des clivages religieux. Dans le monde entier Mohamed est devenu le symbole de la souveraineté qui doit appartenir à l'ensemble des citoyens. Démocratie vivante, lois partagées, terrain commun où seront libres de s'exprimer les opinions les plus dissemblables, dans le respect d'autrui et d'une nouvelle Constitution...

 

Elle est en marche, la nouvelle constitution. Elle balbutie, elle hésite. Elle ne sait trop comment concilier le statut de la femme, le respect des minorités, la liberté religieuse. Ennahda, qui veut dire «renaissance», le parti des islamistes qui avait été interdits, emprisonnés sous Ben Ali a, tout à fait logiquement après tant d'oppression, refait surface. Pour ne pas dire occupé majoritairement le terrain. 90 salafistes siègent à l'Assemblée Constituante. Rachid Ghannouchi, leur chef, déclare que le français pollue la langue arabe. C'est probablement le désir un peu excessif de ressusciter une unité anachronique dans le pays. Il faut laisser du temps aux nouveaux dirigeants. N'oublions jamais que la Révolution française a pris cent ans pour parvenir à la République. Ghannouchi parle encore de «démocratie musulmane» mais comme on ne discute pas avec le divin, heu... on se pose des questions. Revenir à la charia laisserait présager d'autres Mohamed à venir. Le despotisme fait illégalement de grandes choses mais renoncer à sa liberté c'est renoncer à sa qualité d'homme.

 

Peuple tunisien, garde en mémoire le testament de Mohamed.

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