Faut-il qu'ils nous détestent

Le chômage atteint son niveau record avec 2.244.800 demandeurs d'emploi. Que propose le gouvernement pour leur venir en aide? Le chômage partiel. Qu'en pensent ceux qui gagnent, en silence, héroïques, le courage de continuer à vivre demain? Témoignage. Anonyme à sa demande.

Le chômage atteint son niveau record avec 2.244.800 demandeurs d'emploi. Que propose le gouvernement pour leur venir en aide? Le chômage partiel. Qu'en pensent ceux qui gagnent, en silence, héroïques, le courage de continuer à vivre demain? Témoignage. Anonyme à sa demande.

Faut-ils qu'ils nous détestent, ces politiques...

«Témoigner pour exister, Madame Gallois, il faut que je vous parle de mes études, de ma lutte pour accéder à une certaine culture. L'école est une machine qui détruit le savoir pour inculquer une normalité où les mots "différence", et "originalité" sont exclus. L'exclusion, c'est le mot de ces dernières années, de l'après-fascisme, les démons sont là...

Bac + 5 en poche, galère dans le monde inhumain de la grande distribution, petits boulots précaires et mal payés, aujourd'hui j'essaie de survivre dans un quart de temps de psychologue, 450€ par mois.

Mais mon père, quand tu me disais que m'élever dans la hiérarchie sociale en obtenant des diplômes me permettrait de vivre plus décemment que toi, qui avais travaillé depuis l'âge de 14 ans, que nous ont-ils fait? Ont-ils voulu à ce point, nous réduire à néant, comme des bêtes de somme, juste bonnes à se reproduire pour que puisse continuer leur règne?

Faut-il qu'ils nous détestent à ce point, ces politiques toxicomanes de l'argent et du pouvoir? Mon père, si tu étais encore là, ma détresse aurait pu nous tuer. Toi, un homme de gauche, pourquoi a-t-il fallu qu'ils bafouent les repères que tu m'avais donnés?

Tu sais, il faudra qu'ils partagent, ces donneurs de leçon, ceux qui veulent penser pour nous. Les richesses de la terre n'appartiennent à personne, le peuple humain a le droit de vivre. Je refuse de croire à leur idéal de jeunesse, je refuse leur monde capitaliste basé sur l'argent et la promesse du bonheur.

Tu m'as toujours dit que rien ne vaut la lutte. Je sais qu'il faut se battre encore et encore pour être respecté. Cette femme que je suis, elle a besoin d'aimer un homme qui en soit un, elle veut travailler, elle veut exister. J'accepte de mourir pour ces idées.»

Ceci est une lettre que je garde pour toujours. Et j'ai l'immense fierté qu'elle m'ait été adressée. Nous pouvons tous raconter la précarité qui se transmet de père en fils comme une fatalité. Raconter aussi se quelle façon on peut tout perdre, alors que rien ne le laissait présager. Raconter comment certains de ceux qui nous gouvernent confondent chômeurs et fainéants et considèrent les RMIstes et les bénéficiaires du RSA comme des assistés qui en demandent toujours plus. Ajouter une nouvelle définition au dictionnaire: «Chômeur: Forme nouvelle pour dire que vous êtes de trop et que le pognon ne se partage pas.» Même le Pôle Emploi est un leurre puisqu'il disparait chaque année plus d'emplois qu'il ne s'en crée. Sans oublier les tracasseries administratives qu'il engendre –préfecture, CAF, Sécu; surtout si vous vous retrouvez sans domicile fixe.

Le SDF au coin de ma rue s'appelle Emile. Je l'ai connu un jour où il tendait la main et où il m'a dit: «mais ce n'est pas pour boire, madame». Cela m'a mise hors de moi: «mais enfin, monsieur, pourquoi n'auriez-vous pas le droit de vous saouler comme tout le monde?» Depuis, je l'emmène parfois boire un coup au café. Il tient mal le vin rouge, Emile. Hier, méditatif, après avoir gardé en bouche une longue gorgée il m'a dit: «Dans mon cas, il n'y a pas 36 solutions, c'est voler, mendier, ou, plus noble, mourir»...

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