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Billet de blog 7 nov. 2022

Claire Vandendriessche
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Pourquoi y a-t-il de plus en plus de transitions masculinisantes chez les jeunes ?

Les hommes trans transitionneraient de plus en plus tôt. Certains y voient le début d'une "crise sanitaire", qui s'expliquerait par un surdiagnostic de dysphorie de genre chez ces jeunes couplé à l'effet de la misogynie. Les données disponibles nous font en réalité dissiper ces explications, et mettent en avant le retard pubertaire des femmes trans tout comme la transmisogynie qu’elles subissent.

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Manifestation de l'ExisTransInter, 2022

Les personnes assignées filles à la naissance seraient-elles plus propices à suivre des parcours de transition de genre ?

Le 27e symposium de la WPATH qui s'est tenu à Montréal en septembre dernier a permis de vérifier ce que beaucoup de clinicien·nes constatent dans leur pratique quotidienne : à parcourir les communications qui se sont tenus dans la conférence, il existerait plus de garçons que de filles parmi les adolescent·es transgenres qui ont recours aux structures hospitalières. Certains observateurs y voient le signe d'une "contagion sociale", qui toucherait davantage les personnes assignées filles à la naissance.

Etat des lieux du ratio de genre

Selon Jack Turban, auteur d'une étude parue en 2022 dans la revue Pediatrics, portant sur des adolescent·es vivant aux USA, cette crainte n'a pas lieu d'être dans la mesure où le ratio de genre avantage les filles trans (assignées garçons à la naissance, ou "AMAB" - assigned male at birth) par rapport aux garçons trans (assignés filles à la naissance, ou "AFAB" - assigned female at birth). Il trouve en effet un ratio AMAB:AFAB de 1.5:1 en 2017, et de 1.2:1 en 2019. En termes plus simples, cela signifie que 40% des ados trans en 2017 étaient AFAB, et étaient 45% en 2019.  La même étude permet d'identifier un taux de harcèlement scolaire et en ligne plus important pour les ados transgenres que pour les ados lesbiennes, gays ou bisexuel·les cisgenres, dont les taux de harcèlement sont par ailleurs supérieurs aux ados cisgenres et hétérosexuel·les. En outre, les taux de tentatives de suicides étaient plus grands pour les ados transgenres que pour les ados cisgenres. L'auteur voit mal, ainsi, comment une "contagion sociale" pourrait inciter des filles cisgenres à devenir des garçons trans alors même que le fait d'être trans expose à davantage de violences.

Si les taux plus élevés de victimation et de suicidalité des personnes trans par rapport aux personnes cisgenres sont en cohérence avec d'autres études sur le sujet, le ratio de genre trouvé par Turban fait lui davantage de débat. Dans une réponse en cours de publication, des chercheur·ses pointent les difficultés méthodologiques : échantillons de petite taille, grande variabilité du ratio de genre entre les Etats, et d'une année à l'autre, et une sur-représentation des Etats du Nord-Est des USA. Au final, ces chercheur·ses mettent en garde contre une sur-intérprêtation des données.

Une autre étude, portant sur l'évolution du ratio de genre assigné à la naissance dans les cohortes du célèbre centre d'expertise sur la dysphorie de genre d'Amsterdam, présentée au symposium de la WPATH par Thomas Steensma, démontre au contraire un accroissement de la part d'ados transmasculins (AFAB) à travers les années. Sur 6680 personnes trans reçues au centre entre 2000 et 2019, d'âges allant de 3.5 à 77.5 ans, on retrouve des ratios de genre très fluctuants d'une catégorie d'âge à l'autre (cf. Graphique ci-dessous).

Source : Steensma et al. (WPATH 27th Symposium)

Si les ados transmasulins (10-19 ans) sont majoritaires, ce n'est pas le cas chez les adultes, où les personnes transféminines sont majoritaires dans les cohortes. Sur l'ensemble, le ratio AMAB:AFAB est de 1,3:1 (soit 43% de personnes AFAB).

Un autre fait intéressant est l'évolution observée par Steensma, du ratio de genre à travers les cohortes (cf. graphique ci-dessous) : dans quasiment toutes les tranches d'âge, il y a une tendance des ratios de genre, sur les années 2000-2019, à favoriser les personnes transmasculines (déclin du ratio AMAB:AFAB en dessous de la valeur de 1, partie gauche du graphique), bien que celles-ci demeurent minoritaires dans toutes les catégories d'âge au-delà de 25 ans (ratio AMAB:AFAB toujours supérieur à 1, partie droite du graphique). Pour Steensma, la progression de la proportion des personnes transmasculines n'est donc pas un phénomène uniquement présent chez les adolescent·es : les adultes aussi sont concernés, bien que le phénomène soit moins marqué.

Source : Steensma et al. (WPATH 27th Symposium)

Cette tendance à la progression de la part de personnes transmasculines s'observe également à la clinique du GIDS de Londres, sur les années 2009-2019, qui reçoit des enfants et adolescent·es trans ou en questionnement de genre. Les données incluent tous les jeunes qui ont été accueilli·es à la clinique, sans nécessairement avoir été accompagné·es dans un parcours de transition. Cf. graphique ci dessous.

Source : GIDS

Comme à la clinique d'Amsterdam, le taux de personnes AFAB est passé en dix ans d'une minorité de personnes AFAB, à une majorité, jusqu'à atteindre près de 73% des accueils en 2018. 

En Suède, dont les données épidémiologiques sur l'ensemble de la population sont une référence internationale, le profil de l'évolution est similaire, comme en atteste le rapport sur "le développement du diagnostic de dysphorie de genre" de la direction suédoise de la santé et des affaires sociales. (cf. graphique ci-dessous)

Ce graphique montre, à gauche, l'incidence de diagnostics de "troubles de l'identité de genre" (ICD-10, F64) chez les personnes assignées filles à la naissance, et à droite chez les personnes assignées garçon à la naissance. Les deux graphiques montrent une élévation brusque de l'incidence de diagnostics en 2013. Cet essor est probablement lié aux évolutions politiques, culturelles et sociales en Suède, puisque 2013 est également l'année où les stérilisations forcées et de personnes trans souhaitant un changement de sexe à l'état civil ont été abolies. De même, avant 2013, les personnes trans ne pouvaient pas changer leur sexe à l'état civil si elles étaient mariées, ce qui ne fut plus le cas à partir de 2013. Ces réformes politiques et les débats sociétaux qui les ont accompagné ont sans doute contribué à ce que des personnes trans puissent s'assumer publiquement et entament des parcours de transition.

Source : Direction suédoise de la santé et des affaires sociales

Toutefois cela n'explique pas forcément le décalage observé dans l'incidence des diagnostics de troubles d'identité de genre entre les personnes AFAB et AMAB. Les personnes transmasculines sont en effet plus nombreuses à être diagnostiquées en 2018, l'incidence atteignant 60 cas pour 100.000 personnes dans la tranche des 18-24 ans, et 75 cas pour 100.000 personnes dans la tranche des 13-17 ans ; alors que l'incidence des diagnostics atteint respectivement 35 et 20 personnes transféminines pour 100.000 habitants.

On retrouve donc un ratio de genre assigné à la naissance d'environ 63% de personnes transmasculines en 2018 dans la tranche des 13-17 ans, et de 79% de personnes transmasculines dans la tranche des 18-24 ans. En revanche, dans les catégories d'âge supérieures, le ratio de genre semble plus équilibré et peu évolutif au cours du temps.

Au Canada, le recensement de la population en 2021 posait la question de l'identité de genre de la personne recensée, ce qui a fait l'objet de la note de blog précédente. Il s'agit d'une première mondiale, qui nous permet d'apprécier d'un angle plus déclaratif que clinique la population transgenre et non-binaire. Nous pouvons reprendre les données du Graphique 2 du recensement canadien, et en tirer un graphique du ratio de genre. (cf. ci-dessous)

Source : Statistique Canada (2021)

Pour réaliser ce graphique, la population non-binaire a dû être exclue de l'analyse car nous n'avons pas l'information sur leur genre assigné à la naissance.

Dans l'ensemble, il comporte une ressemblance frappante avec les données d'Amsterdam (Steensma et al.), à ceci près que l'identité de genre des personnes de moins de 15 ans n'est pas ici observable. Là encore, les populations les plus jeunes (moins de 25 ans) sont davantage transmasculines que les populations plus âgées, qui sont davantage transféminines. Sur l'ensemble des âges, les personnes transmasculines forment 47% de l'ensemble de la population trans.

En Belgique, depuis la loi 2018 permettant de simplifier considérablement les démarches de changement de sexe à l'état civil et de ne plus les conditionner à une stérilisation des personnes trans, on assiste à une élévation importante du nombre de changements de sexe à l'état civil, comme en attestent les données issues du registre national(cf. graphique ci-dessous).

Source : Données du registre national de Belgique

Ce graphique illustre également un changement dans le ratio de genre des personnes obtenant un changement de sexe à l'état civil : jusqu'en 2018, on observe une forte représentation des femmes trans par rapport à l'ensemble de la population trans, et depuis 2019, une progression de la représentation de personnes transmasculines, au point même que sur les trois dernières années, le ratio de genre se trouve parfaitement équilibré entre femmes trans et hommes trans. Sur l'ensemble des années, il y a 43% d'hommes trans ayant obtenu un changement de sexe à l'état civil dans la population trans.

Concernant les tranches d'âge, les données de 1993-2021 de changement de sexe à l'état civil permettent d'obtenir des ratio de genre contrastés selon l'âge (cf. graphique ci-dessous).

Source : Registre national de Belgique

Celles-ci font apparaître clairement un ratio de genre au profil plus transmasculin pour les moins de 25 ans (64% de personnes transmasculines), contre un profil plus transféminin pour les 25 ans et plus (31% de personnes transmasculines). Au vu de la forte augmentation des modifications de sexe à l'état civil des personnes transmasculines à partir de 2019 (cf. graphique précédent), il est possible que le profil plus transmasculin chez les jeunes trans reflète un phénomène plutôt récent.

Et en France ? Le rapport relatif à la santé et aux parcours de soin des personnes trans, remis par Picard & Jutant en début d'année au Ministère de la Santé et des Solidarités, évoque les données de la sécurité sociale relatives au nombre de demandes d'ALD (affection longue durée) pour transidentité. "Selon la CNAM, en 2019, pour la première fois, le nombre de demandes et d’avis favorables concernant des hommes trans (FtM) a rejoint celui des femmes trans (MtF)". Ainsi, en France aussi, comme à Amsterdam, existerait cette tendance à une progression de la part des personnes transmasculines dans la population trans. Toutefois, nous ne disposons pas de données relatives aux demandes d'ALD réparties par genre, spécifiquement chez les adolescent·es. 

L'ensemble des données présentées laisse entrevoir tout de même plusieurs tendances :

  • Une progression de la part de personnes transmasculines dans la population trans au fil des années (Amsterdam, Angleterre, Suède, Belgique, France)
  • Dans les cohortes récentes, un ratio de genre fluctuant autour de 50% de personnes transmasculines sur l'ensemble des âges (Amsterdam, Canada, Belgique, France)
  • Dans les cohortes récentes, on observe davantage de personnes transmasculines que de personnes transféminines dans les tranches d'âge jeunes (Angleterre, Amsterdam, Suède, Canada, Belgique) ; et inversement davantage de personnes transféminines que de personnes transmasculines dans les tranches d'âge plus âgées (Amsterdam, Canada, Belgique)

Un rééquilibrage en cours du ratio de genre

Les données de cohortes d'Amsterdam permettent d'observer clairement une tendance globale au rééquilibrage du ratio de genre dans la population trans : celui-ci, il y a encore une douzaine d'années, favorisait nettement les personnes transféminines. Aujourd'hui, dans les pays où les tendances sont observables, le ratio de genre fluctue autour de 50%, masquant toutefois des déséquilibres entre les âges (nous y reviendront plus tard).

Cette évolution est à mettre au crédit tout à la fois d'une plus grande visibilité des hommes trans dans l'espace public, et d'un développement de l'assistance médicale à la transition masculinisante. L'assistance médicale à la transition féminisante se développe en effet depuis un siècle, avec les travaux précurseurs de Magnus Hirschfeld en Allemagne, dans les années 1920, puis ceux de Harry Benjamin aux Etats-Unis, à partir de l'après seconde guerre mondiale. En miroir de ces développements médicaux, les femmes trans ayant bénéficié de cette assistance médicale ont été très visibilisées : c'est le cas de la peintresse Lili Elbe, patiente de Magnus Hirschfeld, qui décèdera toutefois des complications d'une greffe d'utérus, opérée à une époque où les greffes demeuraient très expérimentales, et parfois fatales. C'est le cas aussi de Christine Jorgensen, patiente américaine d'Harry Benjamin, opérée en 1952 d'une vaginoplastie, devenue la même année une icône transgenre, et qui s'investira pendant des décennies pour la visibilité et les droits des femmes trans.

En France, des femmes trans comme Coccinelle ou Bambi, opérées à la clinique du Parc de Casablanca, connaissent la célébrité dans les cabarets parisiens dans les années 1960. Coccinelle fait partie des premières femmes trans à bénéficier d'un changement de sexe à l'état civil, en 1959, grâce au travail de son avocat Robert Badinter, ce qui lui permet de se marier à un homme en 1962. Là encore, la médiatisation de ces évènements permet à beaucoup de femmes trans au placard de se reconnaître en tant que femme, et d'initier des parcours de transition. Face à la montée de la visibilité trans, la réaction des psychiatres et des milieux catholiques traditionnels s'organise, et en 1975, la Cour de Cassation interdit tout changement d'état civil, au motif nouveau "d'indisponibilité de l'état des personnes". Il faudra attendre la condamnation de la France par la CEDH en 1992 pour que le régime juridique autorisant les changements de sexe à l'état civil pour les personnes trans soit instauré, sous condition de stérilisation.  

Les années 1990 marquent en France le développement important des associations trans, et le début de la manifestation annuelle de l'Existrans. Leur travail de visibilisation, de dépsychopathologisation, et de reconnaissance des droits des personnes trans, aboutira en 2010 au retrait par la Sécurité Sociale de la transidentité comme maladie mentale, et surtout en 2017, après une nouvelle condamnation de la France par la CEDH, de la fin de la stérilisation forcée par les juges pour l'obtention d'un changement de sexe à l'état civil. Si nous n'avons pas de données pour la France du nombre de personnes trans, nous pouvons toutefois conjecturer, sur la base de ce que nous avons observé pour la Suède en 2013, ou la Belgique en 2018, ainsi que des observations communautaires, que la fin du régime des stérilisations forcées en France en 2017 a coïncidé à un essor considérable du nombre de coming out trans, et d'initiations de parcours de transition.

Les années 2010 ont aussi apporté plus de diversité dans les représentations des personnes trans : si jusque là, on parlait presque exclusivement des femmes trans, que ce soit à l'époque des cabarets, où dans la représentation des femmes trans travailleuses du sexe, on parle désormais plus qu'avant des parcours d'hommes trans. En 2019, la CNAM observait pour la première fois un équilibre entre le nombre de demandes d'ALD  de personnes transmasculines et de personnes transféminines, mais 10 ans plus tôt, une enquête de l'Institut de Veille Sanitaire révélait un ratio de 25% de personnes transmasculines. L'assistance médicale à la transition masculine connaît en effet un développement tardif. Commentant l'ère précédant les années 2010, le sociologue Emmanuel Beaubatie note par exemple :

"Dans la littérature médicale comme dans les représentations sociales et médiatiques, le changement de sexe est rarement pensé au masculin.  Aux hommes trans’ qui entraient en contact avec lui au sujet d’une chirurgie génitale de réassignation, Harry Benjamin répondait qu’il n’existait pas d’intervention possible dans leur cas. Pourtant, l’invention de la phalloplastie remonte à la fin de la Première Guerre mondiale : cette  opération visait alors à reconstruire les pénis des soldats mutilés. La vaginoplastie et la phalloplastie apparaissent quasiment à la même époque, mais ces deux chirurgies ne seront pas investies de manière équivalente au cours des décennies suivantes. Les technologies médicales destinées aux MtFs [femmes trans] sont bien plus développées que celles qui sont destinées aux FtMs [hommes trans], en particulier la chirurgie de réassignation de sexe. La vaginoplastie est pratiquée dans davantage d’hôpitaux et de cliniques à travers le monde que la phalloplastie ou encore la métaoidioplastie. Elle est également beaucoup moins onéreuse et présente nettement moins de complications postopératoires. Nombreux sont ceux qui voient dans cette asymétrie du travail de recherche et de développement technologique l’indice d’un sex ratio déséquilibré entre FtMs et MtFs : les hommes trans’ seraient moins nombreux, ce qui justifierait le faible intérêt du corps médical à leur égard.

[...]

Les femmes trans’ sont bien mieux connues que les hommes trans’. Plus encore, elles font l’objet d’une certaine fascination collective. Comme l’illustre le cas de Christine Jorgensen, l’abandon volontaire du sexe masculin est perçu comme un phénomène tout à fait sensationnel. Il n’y a pas d’équivalent FtM de Christine Jorgensen. Aucun homme trans’ n’a jamais été attendu par des dizaines de photographes et de journalistes au retour de sa phalloplastie."

Ce n'est donc pas tant la progression de la part des personnes transmasculines dans la décennie 2010 qui interpelle, que la médicalisation précoce et la surexposition médiatique des femmes trans par rapport aux hommes trans dans les décennies qui précèdent. En cela, la décennie 2010 a été charnière, réduisant les déséquilibres de prises en charge comme le déficit médiatique des hommes trans. Le rôle qu'a pu jouer la fin des stérilisations forcées en 2017 dans le rééquilibrage du ratio de genre, mériterait d'être évalué plus spécifiquement. Les données suédoises et belges permettent de constater que ce rééquilibrage s'est opéré dans ces pays respectifs en 2013 et 2018, c'est-à-dire quand ces pays ont légiféré pour mettre fin au régime des stérilisations forcées. Les débats sociétaux entourant ces réformes ont pu mettre à jour la diversité des profils de personnes trans, y compris des hommes trans, et donner à ceux-ci une visibilité qu'ils n'avaient pas auparavant. En retour, le surcroît de visibilité des hommes trans a pu permettre à beaucoup d'hommes trans de sortir du placard et entamer un parcours de transition.

La fin du régime juridique des stérilisations forcées fait en effet naître une nouvelle icône médiatique : la figure de l'homme trans enceint. L'américain Thomas Beatie connaît une renommée internationale à l'aube des années 2010, et notamment en France en 2016 lors de sa participation à l'émission Secret Story. Les premières grossesses d'hommes trans sont l'équivalent, en termes d'impact médiatique, aux premières vaginoplasties de femmes trans. La fin de la condition de stérilisation des hommes trans pour obtenir le changement de sexe à l'état civil, en France en 2017, marque le début de leurs droits reproductifs, et partant, signalent à des milliers d'hommes trans au placard la possibilité de vivre une transition masculinisante sans devoir sacrifier leur droit fondamental à fonder une famille.

Toutefois, cela n'expliquerait pas pourquoi les hommes trans transitionnent plus précocement que les femmes trans. Pour cela, nous devons investir la question de la mobilité de genre dans une société patriarcale : est-il plus facile pour les hommes trans de transitionner que pour les femmes trans ?

Misogynie et transmisogynie : effets différenciés sur les transitions masculinisantes et féminisantes 

S'appuyant sur les données d'enquête de l'Institut de Veille Sanitaire, et l'analyse d'entretiens avec des personnes trans, Emmanuel Beaubatie observe :

"Les socialisations de genre peuvent être plus ou moins contraignantes. La plupart du temps, il est plus aisé de passer du féminin au masculin que l’inverse. Ce constat apparaît clairement dans les temporalités de la transition, les FtMs s’engageant dans leurs transformations plus tôt que les MtFs. Alors que les promotions de sexe sont relativement tolérées, les déclassements sont sévèrement sanctionnés, si bien que de nombreuses femmes trans’ renoncent à transitionner dans leur jeunesse.

[...]

Chez les femmes trans’, les premiers signes de féminité sont généralement perçus comme des signes d’homosexualité. Présumées gays, c’est principalement en tant que telles que les MtFs sont agressées et cela, avant même le début de leur transition. Les récits d’enfance et d’adolescence des femmes trans’ sont ponctués de violentes injonctions. Leur entourage, leurs parents et leurs pairs exigeaient généralement le bannissement de toute marque de féminité, la masculinité se construisant avant tout par l’exclusion de cette dernière.

[...]

[Les promotions de sexe sont mieux accueillies que les déclassements.] C’est aussi pour cette raison que les hommes trans’ n’attendent jamais un âge avancé pour se décider à transitionner. Aucune forme de stigmatisation et de violence n’est assez forte pour les dissuader de changer de sexe dans la jeunesse. Cette tolérance à leur égard est en partie liée au fait qu’ils sont initialement perçus comme des « garçons manqués ». Les filles garçons manqués sont moins suspectées d’homosexualité que les garçons efféminés et, lorsqu’elles le sont, cette homosexualité apparaît moins menaçante pour les autres filles que l’homosexualité masculine ne l’est pour les autres garçons. Au début, une petite dose de masculinité chez les filles peut même apparaître rassurante, notamment aux yeux des parents. Certains y voient une promesse d’intelligence ou un espoir d’émancipation, mais la tolérance a ses limites. Les FtMs aussi connaissent des rappels à l’ordre du genre. Selon le professeur en études genre Jack Halberstam, les femmes masculines se heurtent à une barrière de l’âge. Avec le passage à l’âge adulte, les garçons manqués, qui autrefois attendrissaient leur entourage, deviennent soudain problématiques. Ce phénomène s’inscrit dans un contexte plus général de durcissement des rôles de genre pendant les années lycée. Si la  masculinité rencontre peu d’entraves dans l’enfance, elle doit cesser à la fin de l’adolescence. Sous pression, les futurs FtMs peuvent parfois se résoudre à se féminiser. Toutefois, cette expérience est sans commune mesure avec la masculinisation que connaissent les futures MtFs qui s’engagent dans une première vie en tant qu’hommes."

L'analyse des données de l'Institut de Veille Sanitaire, et de ses entretiens avec des personnes trans, nous révèlent une asymétrie de traitement entre personnes transmasculines et transféminines : dans les deux cas, le stigmate de la féminité dans la société patriarcale joue en faveur d'une tolérance à la masculinité, qui permet aux hommes trans de s'affirmer plus jeunes, et qui empêche aux femmes trans d'exprimer leur féminité avec la même précocité.

Cette hypothèse, qui faciliterait relativement les transitions précoces des hommes trans à "fuir la féminité", par rapport à la plus difficile fuite de la masculinité des femmes trans, peut être validée par les différences observées entre l'âge de révélation intime de la transidentité (coming in) des personnes transmasculines vs. les personnes transféminines, et l'âge à laquel ces mêmes personnes dévoilent pour la première fois aux autres leur transidentité (coming out). Si les femmes trans font plus tard que les hommes trans leur coming out - préalable nécessaire à la transition - alors qu'elles découvrent leur transidentité (coming in) au même âge que les hommes trans, alors nous devrions observer l'effet de cette plus grande tolérance aux transitions transmasculinisantes précoces.

Pour cela, nous nous penchons sur les données de la EU LGBTI Survey II, de l'Agence européenne pour les Droits Fondamentaux (FRA). Celle-ci pose, dans son sous-échantillon de personnes trans, deux questions trans-spécifiques d'intérêt particulier. La première permet de définir l'âge du coming in : "À quel âge avez-vous réalisé pour la première fois que votre genre ressenti ne coïncidait pas à celui qui vous a été assigné à la naissance ?". Le deuxième permet de définir l'âge du coming out : "Quel âge aviez-vous lorsque vous avez dit pour la première fois à quelqu'un que votre genre ressenti ne coïncidait pas à celui qui vous a été assigné à la naissance ?". En développant les taux de réponses par tranche d'âge, pour la France, nous obtenons le tableau suivant :

Source : EU LGBTI Survey II (FRA)

 La lecture du tableau nous enseigne que 22% des femmes trans découvrent leur transidentité avant l'âge de six ans, mais seulement 6% d'entre elles la révèlent à leur entourage avant cet âge. Cet écart entre découverte intime et révélation externe est attendu, tant il peut être difficile de poser des mots sur la transidentité, et de les exprimer à son entourage (notamment les parents et la fratrie). Des écarts d'ordre similaire s'observent d'ailleurs chez les hommes trans : 20% découvrent leur transidentité avant six ans, mais ils ne sont qu'1% à le révéler aux autres avant cet âge.

Nous nous intéressons particulièrement au ratio de genre dans la population des mineur·e·s transgenres. En cumulant les taux de réponses jusqu'à l'âge de 17 ans, nous observons que 72% des femmes trans découvrent leur transidentité pendant la minorité, mais elles ne sont que 24% à la dévoiler dans cette période. En revanche, 86% des hommes trans découvrent leur transidentité pendant la minorité, mais ils sont près de 50% à la dévoiler dans cette période. Le coming in est donc plus précoce chez les hommes trans, mais le coming out l'est encore plus, comparé aux femmes trans. La proportion de femmes trans qui ont fait leur coming out dans leur minorité par rapport au total de femmes trans qui ont eu leur coming in pendant la minorité est donc de 24/72 = 33%, contre 50/86 = 58% chez les hommes trans. Le ratio de genre théorique est donc de 58/(33+58) = 63,56% de personnes transmasculines dans la population trans ayant fait leur coming out dans la minorité, lorsqu'on contrôle pour l'âge du coming in. En contrôlant des erreurs de cumulation d'arrondis dans le tableau, ce ratio de genre passe à 64,26% de personnes transmasculines.

Ce résultat s'observe également dans les autres pays couverts par l'étude de la FRA. On décline ci-dessous le tableau pour la Belgique, les Pays-Bas, la Suède et l'ensemble de l'Union Européenne :

Source : EU LGBTI Survey II (FRA)

D'un pays à l'autre, on observe une variation de l'âge auquel les personnes trans ont leur coming in : en Belgique, les femmes trans l'ont dans leur minorité légèrement plus fréquemment que les hommes trans, en Suède et aux Pays-Bas, c'est l'inverse. Ce qui est systématique en revanche, c'est que le coming out s'exprime dans la minorité plus fréquemment pour les hommes trans. En calculant à nouveau, selon la même méthode, les taux théoriques de personnes transmasculines ayant fait leur coming out dans la minorité contrôlés de l'âge du coming in, on obtient 71,62% d'hommes trans en Belgique ; 58,73% aux Pays-Bas ; 58,95% en Suède ; et 66,84% dans l'Union Européenne.

Ces résultats, pris globalement, confortent l'hypothèse de la plus grande difficulté pour les femmes trans dans leur minorité de pouvoir dire aux autres qu'elles sont trans, à population égale aux hommes trans (c'est-à-dire en contrôlant de l'âge du coming in). Autrement dit, si on suppose qu'il y a naturellement autant d'hommes trans que de femmes trans (hypothèse soutenue par le rééquilibrage en cours observé des ratios de genre dans la plupart des pays), la difficulté inhérente de transitionner précocement pour les femmes trans explique les taux très élevés de personnes transmasculines jeunes, à la fois dans les échantillons cliniques et dans les études populationnelles.

Cette hypothèse, soulevée par les travaux de Beaubatie, et avant lui de Julia Serano, d'une transmisogynie (une misogynie spécifiquement ciblée sur les femmes trans), est inextriquablement liée à la misogynie de la structure patriarcale. Celle-ci rend plus difficile les transitions féminisantes comparativement aux transitions masculinisantes. Mais cela ne signifie pas pour autant que la misogynie structurelle, en elle-même, est capable d'inciter des femmes (cis) à devenir des hommes (trans). Ou dit autrement : est-ce que les hommes trans ont une situation de vie plus enviable que celle des femmes cis ?

La misogynie n'explique pas les transitions masculinisantes

Il n'y a jamais eu de preuve causale venant étayer l'hypothèse que "les femmes deviennent des hommes" pour échapper au joug du patriarcat. Si certaines personnes transmasculines peuvent, du fait de leur vécu particulier, se retrouver dans cette affirmation, l'analyse des données sur l'ensemble de la population transmasculine vient la contredire : la vie quotidienne des hommes trans est en moyenne nettement plus dure que celle des femmes cis. Nous pouvons, pour nous en assurer, partir du point de départ, observé par Emmanuel Beaubatie, que beaucoup d'hommes trans, avant de faire le coming out trans, s'identifient dans un premier temps comme lesbiennes :

"Avant la transition, il existe trois grands types d’orientations sexuelles. Presque tous les futurs FtMs sont lesbiennes, mais seulement la moitié des MtFs est gay, tandis que l’autre moitié des femmes trans’ change de sexe sur le tard après avoir connu une vie d’homme hétérosexuel. Alors que le lesbianisme permet aux futurs hommes trans’ de commencer à s’éloigner de leur assignation de sexe d’origine, l’hétérosexualité comme l’homosexualité masculines tendent au contraire à réifier la masculinité des futures femmes trans’.

[...]

Pour les futurs FtMs à l’inverse, le lesbianisme est le seuil de la transition. Cette orientation sexuelle leur permet de quitter la catégorie femme en tant qu’« Autre » du masculin. Selon Monique Wittig, les lesbiennes « ne sont pas des femmes » car elles échappent à la domination masculine dans la sphère domestique, conjugale et sexuelle. Elle se distingue en ce sens de la perspective de Simone de Beauvoir : chez Wittig, non seulement « on ne naît pas femme », mais on ne le devient pas forcément. L’orientation lesbienne constitue pour les futurs FtMs une prise de distance vis-à-vis des rapports sociaux de sexe et, plus spécifiquement, vis-à-vis de la place des femmes dans ces rapports sociaux. Ce phénomène se ressent moins dans les récits que font les hommes trans’ de leur homosexualité prétransition que dans ceux du rejet qu’ils avaient alors de l’hétérosexualité féminine."

Si Emmanuel Beaubatie constate une "ascension sociale" pour les personnes qui connaissent une transition masculinisante, celle-ci n'est que symbolique, pas matérielle. Là encore, les données françaises de l'étude de la FRA permettent de constater que dans la plupart des dimensions de la vie, les hommes trans, par rapport aux lesbiennes cis, sont punis de leur transgression de genre :

Source : EU LGBTI Survey II (FRA)

Les données françaises montrent que les hommes trans sont considérablement plus discriminés pour des motifs LGBTI-phobes que les lesbiennes cisgenres, dans tous les axes de discrimination enquêtés : travail, logement, santé, aide sociale, éducation, commerces, etc. Le harcèlement est plus fréquent, les violences physiques plus fréquentes, les conséquences psychiques de celles-ci plus importantes, la peur d'une réaction LGBTI-phobe de la police en cas de dépôt de plainte plus importante. Le seul contraste allant à rebours de cette observation est la question des violences sexuelles LGBTI-phobes : les lesbiennes cisgenres sont 20% à avoir déclaré que leur dernière agression était une violence sexuelle (ou une combinaison de violence sexuelle et physique), tandis que les hommes trans sont 16% à reporter la nature sexuelle de cette dernière violence. Cet écart, faible, s'expliquant sans doute au passing dont certains hommes trans bénéficient et qui peuvent les protéger des violences sexuelles dans l'espace public, ne suffit pas à atténuer l'impact que la transphobie produit sur leurs vies : leurs revenus sont plus faibles que les lesbiennes cisgenres, ils sont considérablement plus déprimés qu'elles, et leur satisfaction de vie bien moindre.

Du reste, cette transphobie impacte également les femmes trans, qui pour reprendre les termes de Beaubatie, subissent de plein fouet le "déclassement" lié à leur transgression de genre. Même en les comparant au groupe des hommes gay cisgenres, qui subissent, tout comme les femmes lesbiennes cisgenres, un stress minoritaire intense, les femmes trans subissent une dévastation considérable de leur niveau de vie :

Source : EU LGBTI Survey II (FRA)

Si la misogynie peut expliquer la difficulté des parcours transféminisants chez les jeunes trans par rapport aux parcours transmasculinisants, en aucun cas cette force patriarcale ne se suffit à elle-même pour contrebalancer l'effet inhibiteur que la violence transphobe exerce sur tout parcours de transition, masculinisant ou féminisant : la misogynie n'est qu'un des points de pression, avec la transphobie, que la structure patriarcale exerce pour maintenir la perpétuation des rôles de genre dans lesquels doivent s'inscrire les personnes assignées ainsi dès leur naissance.

La famille est en effet un des tous premiers lieux de pouvoir où s'exerce cette rectification des rôles de genre. L'enquête Violences et Rapports de Genre LGBT (Virage LGBT) de l'Ined, permet de mieux identifier, en France, l'état des violences intrafamiliales chez les jeunes LGBT, et plus particulièrement chez les jeunes trans :

Source : Virage LGBT (Ined)

Les résultats de cette enquête permettent d'identifier que 60,9% des répondant·e·s trans ont subi des violences, physiques, sexuelles et/ou psychologiques, de la part de membres de leur famille, contre 44,9% des répondant·e·s lesbiennes, gays, bies, cisgenres.

Cette transphobie spécifique dans le milieu familial explique en grande partie la perte du soutien affectif subie par les jeunes personnes trans, et le départ du domicile parental en raison de conflit :

Source : Virage LGBT (Ined)

21,9% des répondant·e·s trans ont en effet quitté le domicile parental suite à un conflit, pour 10,4% des répondant·e·s LGB cisgenres.

Beaucoup d'entre elles et eux se retrouveront par la suite sans domicile fixe, sans ressources familiales pour poursuivre des études, et discriminées considérablement dans l'accès au marché du travail. Sans lieu pour se ressourcer, l'épuisement lié au fait d'être une personne trans dans une société transphobe se fait ressentir à plein effet dans l'espace public, où 81,4% des personnes trans y ont subi des violences (contre 66,2% des LGB cisgenres), et une personne trans sur deux y subit des violences sexuelles (contre un tiers des LGB cisgenres) :

Source : Virage LGBT (Ined)

Transitions précoces des personnes transmasculines : autres facteurs explicatifs

La transmisogynie est un puissant facteur explicatif du retard que prennent les femmes trans dans leur transition par rapport aux hommes trans, souvent repris par les chercheur·ses sur le sujet, mais ce n'est pas le seul. Plusieurs autres phénomènes peuvent expliquer les coming out trans précoces des jeunes hommes trans. Nous distinguons deux hypothèses : (1) la plus grande psychiatrisation des jeunes AFAB ; (2) le retard pubertaire des jeunes assignés garçons par rapport aux filles, en moyenne de deux ans en France, associé aux effets plus dysphorisants de la puberté féminine par rapport à la puberté masculine. 

Un surdiagnostic de dysphorie de genre chez les personnes assignées filles ?

Concernant la première hypothèse, elle supposerait qu'il y aurait en moyenne un surdiagnostic psychiatrique des jeunes filles, et la dysphorie de genre n'échapperait pas à ce biais. L'impact du genre sur la psychiatrisation fait l'objet d'études qui laissent deviner des surdiagnostics possibles chez les filles, mais aussi chez les garçons. Dans sa thèse de médecine, Claire-Lise Alvarez reprend l'exemple de la dépression, plus fréquemment diagnostiquée chez les femmes que chez les hommes :

"Plusieurs auteurs suggèrent que ce biais diagnostique serait sous-tendu par les pratiques diagnostiques des médecins, qui auraient davantage tendance à diagnostiquer des problèmes psychologiques chez les femmes renvoyant aux notions de « biais implicite » (des attitudes et des stéréotypes qui affectent notre compréhension, actions et décisions de manière inconsciente) et de « discrimination statistique » (processus par lequel les cliniciens appliquent des informations concernant un groupe à un individu afin de réduire leur incertitude clinique)"

Mais le surdiagnostic de dépression des femmes ne doit pas faire oublier que les hommes seraient aussi en proie à des biais diagnostiques. Alvarez reprend par exemple le trouble de la personnalité anti-sociale, dont le diagnostic est plus fréquent chez les hommes que chez les femmes, tandis que celles-ci seraient plus affectées par le trouble de la personnalité histrionique :

 "Selon Widiger, il existerait également un biais concernant l’application des critères diagnostiques par les cliniciens, qui auraient tendance à s’appuyer sur certains symptômes qu’ils considèrent comme centraux et décisifs au diagnostic, au lieu d’examiner spécifiquement chaque critère. Cela aurait pour effet un sur-diagnostic des troubles de personnalité histrionique chez les femmes et antisociale chez les hommes. Il met également l’accent sur le fait que les diagnostics de certains troubles de personnalité requièrent un jugement complexe, subjectif et implicite plus ou moins important : les critères pour le trouble de personnalité antisociale seraient en effet bien plus faciles à déterminer, car correspondant à des actions concrètes (comme des conduites délictuelles), alors que les critères du trouble histrionique seraient bien plus soumis au jugement personnel du clinicien (comme un comportement séducteur)."

Un autre exemple de surdiagnostic psychiatrique concernerait l'autisme. Plus fréquemment dépisté chez les hommes que chez les femmes, il y aurait un sous-diagnostic chez les femmes. Dans sa thèse de médecine, Melal Sabrina observe :

"Il a été constaté que les femmes ont moins de chances de recevoir un diagnostic lorsque celui-ci est basé sur les instruments diagnostics standardisés. Une des raisons est que les outils diagnostiques actuellement utilisés sont plus adaptés au repérage des troubles des sujets masculins. En effet, cela semble logique car ces outils ont été développés à partir des phénotypes décrits par Léo Kanner en 1943 et Hans Asperger en 1944, à partir de groupes constituées presque exclusivement des garçons. De plus un biais de constatation est pointé dans les études cliniques sur les troubles du spectre autistique qui sont réalisées encore dans leur majorité avec une proportion plus importante de garçons ou d’hommes dans les échantillons, amenant à une meilleure compréhension du profil masculin, à partir duquel les outils d’évaluation se développent. Le profil féminin a été de fait moins exploré au vu du peu de femmes représentées dans ces études quel que soit l’âge."

Concernant la dysphorie de genre, rien n'indique que le diagnostic psychiatrique soit biaisé en faveur des personnes AFAB. L'étude de la FRA nous donne au contraire des indices d'un risque de sous-diagnostic. Celle-ci pose la question suivante aux répondant·e·s : "Auprès de combien d'équipes médicales / professionnels de santé, avez-vous confié être LGBTI ?". À cette question, les hommes trans sont 28% à répondre "auprès d'aucun" tandis que les femmes trans sont 13% à n'être out auprès d'aucun soignant. On retrouve les mêmes proportions sur l'ensemble de l'Union Européenne. Inversement, les femmes trans sont out auprès de tous leurs soignants pour 42% d'entre elles, tandis que les hommes trans ne le sont que pour 21% d'entre eux (respectivement, 45% et 22% dans l'Union Européenne). Le fait d'être plus fréquemment out en tant que personne trans auprès des soignants implique, pour les femmes trans, d'être mécaniquement plus sujettes à un diagnostic de dysphorie de genre, par rapport aux hommes trans. Les données européennes comme françaises pointent donc vraisemblablement en direction d'un sur-risque diagnostique de dysphorie de genre chez les femmes trans plutôt que chez les hommes trans, allant à l'encontre de notre hypothèse.

La puberté plus précoce et plus intense des jeunes assignés filles

Un autre facteur explicatif que la transmisogynie, avancé également par des chercheur·es interrogés à ce sujet lors du symposium de la WPATH serait le décalage pubertaire qu'il y a entre garçons et filles. Le déclenchement de la puberté est en effet un phénomène très souvent dysphorisant chez de nombreuses personnes trans, qui peuvent mettre alors plus facilement des mots sur les caractéristiques genrées de la gêne qu'iels ont pour leur corps. Il est possible que le caractère plus marqué de la puberté chez les personnes assignées filles, comme la survenue des premières règles ou la poussée mammaire, ait un impact plus dysphorisant que chez les personnes assignées garçon, et en résulte une plus grande appréhension des évolutions du corps chez les jeunes transmasculins par rapport aux jeunes transféminines.

En parallèle de cette plus haute intensité de la puberté chez les assignés filles, le fait que celle-ci survienne plus tôt que chez les assignés garçons nous oblige à évaluer l'impact de ce décalage pubertaire aurait sur les ratios de genre théoriques de personnes faisant leur coming out.

Le déclenchement pubertaire est hautement évolutif au fil des décennies et à travers les pays, nous nous concentrerons donc plus spécifiquement sur les données françaises les plus récentes à ce sujet. Une enquête de l'Ined de 1994 faisait état d'une puberté démarrant vingt mois plus tôt pour les filles que pour les garçons : en moyenne à 13,1 ans contre 14,8 ans. Néanmoins, une expertise collective plus récente de l'Inserm (2007) fait état d'un début de puberté à l'âge osseux de 11 ans chez les filles, et 13 ans chez les garçons ; concernant l'âge réel, les experts de l'Inserm font démarrer l'âge de la puberté avec le développement de la glande mammaire (10,5/11 ans) chez les filles, et le développement du volume testiculaire (12/13 ans) chez les garçons. Pour évaluer l'impact sur les ratios de genre, nous décidons par la suite d'opter pour un seuil moyen de puberté de 11 ans chez les filles, et 13 ans chez les garçons.

Nous nous penchons sur la pyramide des âges de l'INSEE au de 2022, et plus particulièrement des âges de la minorité où les jeunes sont en moyenne pubères :

Source : INSEE (2022)

Nous observons qu'il y a 2.918.117 adolescentes mineures en France en 2022, c'est-à-dire, de femmes dans la tranche d'âge 11-17 ans. En parallèle de ce chiffre, il y a 3.069.115 jeunes hommes dans la tranche d'âge 11-17 ans. Le ratio de genre est donc de 48,74% de jeunes femmes sur l'ensemble de la population de 11-17 ans.

Si l'on considère que les garçons n'atteignent la puberté qu'en moyenne vers 13 ans, cela laisse 2.191.877 adolescents mineurs en France. Le ratio de genre passe alors à 57,11% d'adolescentes mineurs sur l'ensemble de la population adolescente mineure (hommes et femmes). Le décalage pubertaire explique donc un accroissement naturel de la part des femmes dans la population pubère mineure de 8,37 points de pourcents.

Cet effet est important. Si l'on suppose que le déclenchement pubertaire a des effets considérables sur la façon de percevoir négativement les évolutions de leur corps, les personnes transmasculines sont naturellement plus précocement exposées à ces changements corporels indésirés que les personnes transféminines. Cet effet naturel est susceptible de faire grandir les taux de coming in, de coming out, de diagnostics de dysphorie de genre, d'une grandeur d'ordre de plus de 8 points de pourcents. 

Néanmoins, il ne peut à lui seul expliquer les ratios de genre observés dans les différents pays étudiés plus hauts, atteignant parfois plus de 70% de jeunes transmasculins, comme en Suède. Il semble donc y avoir à l'œuvre dans ces hauts taux de personnes transmasculines une conjonction des phénomènes de décalage pubertaire et de transmisogynie

Conclusion : des phénomènes naturels et culturels explicatifs des transitions masculinisantes précoces

L'ensemble des résultats présentés dans cette note permettent d'agréger certains faits stylisés et d'esquisser des causes vraisemblables.

L'équilibrage des ratios de genre autour de 50% de personnes transmasculines sur l'ensemble des âges conforte l'idée que la transidentité est une évolution normale du développement humain dans un contexte d'assignation forcée des rôles de genre dès la naissance. L'existence de personnes trans, constatée dans toutes les sociétés humaines, jusque dans le code d'Hammurabi, est un invariant anthropologique des sociétés genrées. Dès lors qu'il existe un espace social du genre, il existe des positionnements dans cet espace, plus ou moins réprimés ou valorisés par la société. 

Dans cet espace, les sociétés patriarcales binaires exploitent durement les femmes, mais répriment aussi durement toute mobilité de genre. La misogynie, l'homophobie et la transphobie sont des oppressions spécifiques qui forcent l’humanité à jouer la partition patriarcale des sexes : aux hommes, le droit d’exploiter sexuellement et domestiquer les femmes ; aux femmes, le devoir de procréer et reproduire l’unité familiale. Et à tous·tes celles qui, par leur diversité, leur résistance, leur imployabilité, perturbent ce script : la déshumanisation, la criminalisation, la pathologisation.

L'homophobie et la transphobie, en ce sens, tendent à rendre très difficile tout écart à la norme de genre : l'hétérosexualité comme régime sexuel obligatoire procède du même mouvement oppressif que celui visant à empêcher les mobilités de genre, féminisante ou masculinisante. Les données montrent toutefois que les femmes trans subissent davantage encore que les hommes cis gay cette oppression patriarcale, de même que les hommes trans la subissent davantage encore que les lesbiennes cis. Contrairement aux idées reçues, notamment l'hypothèse de contagion sociale qui toucherait davantage les jeunes assignés filles, il n'existe pas de système incitatif patriarcal qui permettraient aux hommes trans d'échapper à la condition matérielle des femmes : la transphobie structurelle de la société interdit toute fuite de la condition féminine, et fait payer très cher ceux qui bravent cet interdit. 

En revanche, la misogynie de la société, et son pendant trans-spécifique, la transmisogynie, exercent sur les femmes trans une plus grande difficulté de transition que pour les hommes trans, ce qui se manifeste dans l'observation de transitions masculinisantes plus précoces pour les hommes trans. Mais cette relative difficulté se compense avec l'âge : les femmes trans transitionnent bel et bien, mais plus tard dans la vie. En témoignent la surreprésentation de femmes trans dans les catégories plus âgées aux Pays-Bas, au Canada ou en Belgique.

Le décalage pubertaire explique une autre grande partie de la précocité relative des transitions masculinisantes. Parce qu'ils connaissent une puberté plus tôt, et plus intense, les jeunes hommes trans peuvent ressentir et exprimer plus tôt l'inadéquation entre leur désir à se positionner librement dans l'espace social du genre, et la place qui leur a été assignée dans ce même espace. 

Ces facteurs tant naturels que culturels coïncident dans l'émergence des transitions masculinisantes chez les jeunes, et si la puberté relativement plus précoce des personnes assignées filles ne semble pas culturellement sensible, un levier important de progrès social demeure à activer pour réduire l'impact que la transphobie et la transmisogynie exercent sur les possibilités de transition tant des jeunes hommes trans que des jeunes femmes trans.

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