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Billet de blog 2 déc. 2021

Le bocal de la mélancolie

Eric Zemmour prétend s’adresser à vous, à moi, ses compatriotes, à travers son clip de candidat. Vraiment ? Je lui réponds avec ses mots, ses phrases, un lien vidéo, et quelques ajouts de mon cru.

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 Aïe, aïe, aïe, malheureux Compatriote,

Depuis des années, un sentiment vous étreint, vous oppresse, vous hante. Un sentiment étrange et pénétrant, un mélange de peur et de haine. Vous marchez dans les rues de votre ville, des autres villes, et vous pleurez, vous sanglotez de voir ainsi mené à sa ruine notre si beau pays qui fut mais qui n’est plus. Votre ennui et votre malheur, vos yeux bordés de passions tristes déteignent sur votre champ de vision, suintent du moindre de vos propos. Vous regardez les écrans et l’on vous parle une langue étrange et pour tout dire étrangère, pauvre de vous, comme celle que vous nous avez infligée pendant des années sur les plateaux télé sans notre assentiment, votre patron préparait votre rendez-vous devant les français, dit-on.

Vous jetez un œil et une oreille (sic) aux affiches publicitaires, aux séries télévisées, aux matches de football, aux films de cinéma, aux spectacles, aux chansons et aux livres scolaires de vos enfants – et vous n’y voyez plus que désolation, grand remplacement, foulards, bagarres, incendies criminels, ce sont ces images que vous choisissez pour illustrer l’arrière-plan votre discours. Vous êtes las à l’infini et vous ne faites plus que jeter -un œil, une oreille, (sic) et le présent tout entier, alors qu’il nous faudrait des bras et des têtes pour agir pour aujourd’hui et demain, ce ne sont pas les défis qui manquent. ( Puis-je vous suggérer  de relire ce passage, on ne jette pas seulement un œil ni une oreille ( sic) à un spectacle, on le choisit pour qu’il nous plaise !) quant aux livres scolaires de vos enfants, qui semblent anachroniques à côté des affiches publicitaires de vos propos, des matches de foot ou des films, ils ne vous servent qu’à constater que tout est pourri, tout est gangréné y compris l’éducation, forcément l’éducation, administrée comme on le sait par des islamo-gauchistes, adepte de la théorie du genre, de l'écriture inclusive et j’en passe.

C’était mieux avant. Il vous faudrait du plaisir mais le seul que vous semblez prendre aujourd’hui c’est celui de tenter d’accéder au pouvoir. On l’a bien compris puisque vous l’avouez : vous avez attendu l’homme politique providentiel mais hélas il n’est pas venu, alors vous vous êtes décidé à y aller, c’est une chanson que l’on connaît déjà.

En attendant, si je vous suis encore, vous prenez des métros et vous prenez des trains, vous vous rendez dans des gares ou des aéroports, vous attendez vos fils ou votre fille à la sortie de l’école, vous accompagnez votre mère aux urgences de l’hôpital etc. etc, et vous avez l’impression de ne plus être dans le pays que vous connaissez- ( celui des roudoudous et des mistrals gagnants ?) car la violence est décidément partout, dans ces images que vous choisissez ad nauseum parmi celles qui tournent en boucle sur les chaînes d’infos, et que vous plaquez avec lourdeur derrière votre discours, c’est si facile, on pourrait à notre tour vous sortir mille et mille autres images qui disent le contraire, qui réchauffent le cœur, des images d’aujourd’hui, des images d’entraide, d’infirmières, de médecins, de professeurs, de syndicalistes, d’agents de la fonction publique dévoués, de citoyennes engagées, d’ados combatifs, bref d’une France solidaire, car elle existe, car elle vit, son cœur bat et tente de colmater les dégâts d’une société de plus en plus inégalitaire, c’est si facile de manipuler les images et les mots, souvenez-vous des lettres de Sibérie  de Chris Marker, réalisé en 1957, on n’a jamais fait mieux depuis, ni plus concis, ni plus explicite, sur la fonction des images, de la musique, du commentaire. https://youtu.be/x0NZZdZPSkw .

Ah ! Comme c’était mieux avant. Vous vous exprimez pendant dix minutes façon Charles De Gaulle et appel du 18 juin, micro vintage et bibliothèque fournie à l’arrière-plan et très honnêtement, à vous visionner ainsi, sur la longueur, vous me filez le bourdon, tout cela est si daté, si flétri, si peu fortifiant, vous me flanquez le cafard, vous me faites tomber dans le bocal de la mélancolie, a cadea in borcanul,de melancolie, diraient les  Roumains, l’image est si jolie que je n’ai pas résisté, ça me remonte un peu le moral, on a les joies que l’on peut dans de telles circonstances.

Et vous poursuivez votre texte, façon anaphore, façon Georges Perec après la figure de style de l’accumulation des horreurs vues en ville, et je poursuis avec vous, consciente que vous vous parlez aussi à vous-même en vous adressant aux français : Vous vous souvenez ainsi du pays que vous avez connu dans votre enfance, vous vous souvenez du pays que vos parents vous ont décrit, ( eh oui, le temps passe) vous vous souvenez du pays que vous retrouvez dans les films et dans les livres, le pays de Jeanne d’Arc et de Louis XIV – ( Et celui de Cro-Magnon et des grottes de Lascaux ? Eh oui, le temps passe toujours, compatriote, le temps passe toujours), le pays de Bonaparte et du Général De Gaulle, le pays des chevaliers et des gentes dames – Ah, ces gentes dames, qui n’osaient pas encore brandir un doigt d’honneur, vous faisant trébucher sur un autre doigt d’honneur, le vôtre, assorti d’un retentissant « Et bien profond » qui fera date au pays de Victor Hugo !    

Je pourrais poursuivre le petit jeu qui consiste à vous suivre mot à mot, phrase à phrase et à m’amuser ainsi à commenter le reste de votre intervention, mais j’ai peur moi aussi de tomber dans le bocal (de la mélancolie), et de lasser, avec nos villages et nos clochers, votre exil intérieur et les images que vous nous renvoyez systématiquement, grand remplacement, immigration, islamisme, radicalité. Dix minutes, c’est long, à l’oral, plus encore à l’écrit. Je ne dis pas qu’il ne faut pas réfléchir, je dis que vous nous matraquez.

Votre conseiller, interviewé par les journalistes d’infos après la sortie de votre « opus filmé » dit de vous que vous êtes un journaliste, un écrivain, que vous êtes un homme de mots, quand on lui pose la question de savoir pourquoi vous ne regardez pas les français quand vous leur parlez, pourquoi vous ne vous adressez pas à moi, finalement, compatriote.

Écrivain, vraiment ? Ce ne sont pas quelques figures de style qui font l’écrivain… Vous êtes plat ! Ouvrez des livres ! Kundera, De Luca, tant d’autres ! Ils vous parleront de complexité, il vous parleront de poésie et d’humanité, cette humanité qu'il faudrait chérir plus que soi-même tant elle est malmenée… J’ai lu votre dernier ouvrage (oui, lu, pas acheté, faut quand même pas exagérer) et franchement je n’en ai retenu que la kyrielle de dîners en ville que vous enquillez les uns aux autres avec des « puissants » (un média dont je ne me souviens pas du nom a d’ailleurs dressé la carte de Paris des lieux de vos agapes, elle ressemble à un plan de métro avec toutes ses stations, tant les restos sont nombreux) …  J’ai lu votre dernier ouvrage, et je n’en ai retenu que des fautes de goût sévères quand vous décrivez par exemple et avec détail l’état de santé d’un homme politique en compagnie de qui vous dînez, ce qui ne nous regarde pas.

Où sont l’ampleur, la poésie, la verve, l’honnêteté, la compassion, le courage, pour une fois ramenez-nous Victor Hugo !

Et comme si tout cela ne suffisait pas, à la fin de cette journée vidéo, il y a encore cette interview que vous donnez à Gilles Bouleau sur TF1.

Vous y semblez mal à l’aise, mais vous êtes persuadé qu’elle sera votre tribune, le deuxième étage de votre fusée, comme on dit dans les états-majors, vous y exposerez vos propositions. Las ! Gilles Bouleau fait son travail. Il ouvre votre « livre » et pose les questions qui fâchent, votre rapport aux femmes, aux musulmans, votre aptitude à gouverner pour tous, etc, etc. Mais… Mais voilà que vous lui répondez que tout ça, c’est du passé. Que l’écrivain, le polémiste, le journaliste, aujourd’hui c’est fini, et que celui qui dorénavant s’exprime, c’est le candidat à la candidature suprême.

Ah mais non, ah mais pas du tout ! : Que reste-t-il alors de vous si vous reniez ainsi le passé, enfin je veux parler du vôtre, pas celui de Vercingétorix ? Que reste-t-il de vous si l’on ne peut plus se souvenir de votre rapport aux femmes, de votre doigt d’honneur bien profond mais aussi et surtout de vos affinités pétainistes et de vos deux condamnations pour incitation à la haine raciale comme le rappelle Bouleau ? Rien. N’est-ce pas se tirer une balle dans les deux pieds ? C’est Marine Le Pen qui se frotte les mains.

Et si vous appreniez un peu à rire, d’un rire haut et clair, ou même d’un rire tragique ça vous donnerait de l’allure, compatriote, il paraît que vous allez avoir un enfant, il faut qu’il puisse espérer, car qu’est-ce qu’un enfant sans espoir, qu’est-ce qu’un adulte sans espoir ? Un homme qui prend la mer pour fuir et qui se noie.

De notre côté nous avons quelques batailles à mener (je peux vous donner des adresses, nous sommes sans doute les champions du monde des assos en tout genre, vous verrez, les français sont généreux, vous en ressortirez tout ragaillardi, donner aux autres rend heureux). Le passé ne revient jamais, l’enfance non plus, comment comprenez-vous la vie ? Que savez-vous encore de ceux dont vous utilisez l’image pour porter votre discours, Brassens ou Barbara pour ne prendre que deux exemples ? Que savez-vous de leurs combats pour changer leur vie de mal parti pour l’un, de femme victime d’inceste pour l’autre, que savez-vous de leurs combats ? Ils ont su transformer leur détresse en lumière, et ils nous l’ont donnée. Ils ont su nous faire goûter leurs mots et des émotions qui nous grandissent et ils ont été d’un courage que vous ne semblez pas connaître. Vous n’avez pas le droit de vous en servir pour votre propagande.  

Je vous laisse. Dans les jours qui viennent j’irai acheter deux livres pour soutenir mon libraire français, faire la tambouille avec des potes de 25 balais comme tous les samedis pour ceux qui ont faim, qui viennent d’Irak, d’Afghanistan, du Sénégal ou d’ailleurs, et qui échouent sur nos trottoirs faute de partage, m’exercer à la calligraphie avec Shu-Ling, pratiquer le Qi Kong avec Mohamed, avant d’aller travailler à déconstruire quelques clichés auprès de journalistes puisque c’est en partie mon métier, et oh ! j’oubliais, ma voisine Hayet doit aussi venir m’aider à transporter quelques objets dans ma cave et je lui offrirais à déjeuner en compagnie de son adorable petite fille Samia -Euh, non, Julia, bref, je n’ai plus le temps de vous écouter, compatriote, j’ai trop de choses à faire, à vivre, à chanter… Le monde est moche ? Mais oui, le monde est moche, il est même très, très moche pas besoin d’avoir un œil de lynx pour s’en rendre compte, mais l’attitude, compatriote, l’attitude fait tout. Et s’il vous faut un punching-ball, pourquoi n’allez-vous pas à l’essentiel, à la finance, vous savez, celle que François Hollande qui maniait si bien l’anaphore avec son « Moi Président » avait décrété son ennemie ? Pourquoi ne vous attaquez-vous pas à l’argent ? Chaque être humain a besoin de pain de considération et d’un horizon à la place des ghettos dans lesquels on les oublie, pas seulement de passé. 

Vous voulez sauver la France, affirmez-vous. Mais nous n’avons pas besoin de sauveur, les français se tuent à vous le dire à chaque élection, puisque le premier parti de France est celui des abstentionnistes : nous avons bien plutôt besoin de nous retrousser les manches, d’être courageux et de parler pour convaincre que votre voix ne peut que désunir.

J’ai soif de beauté. Je la cherche, je la trouve. Je cherche la bonté. Je la veux, je la trouve. On est tous un jour ou l’autre grand-remplacé, parce qu’on meurt, comme les plantes, les animaux, les pays, les peuples, les civilisations, comme tout ce qui vit, mais la lucidité n’empêche pas de chanter, histoire de ne pas trop se détester et de ne pas ajouter de la haine à la haine le temps de notre courte vie. Je refuse le bocal de la mélancolie, qui mène tout droit au chemin de la haine. La lucidité n’empêche pas de se battre, et les batailles apportent des joies dans ses victoires, même et surtout si nous n’avons plus d’illusions.

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