Il ne faut pas désespérer des lucioles

Ils ont 20 ans, et le 5 septembre 2015, ils se sont révoltés devant ce qu'ils ont vu. Ils ont 20 ans, et depuis ce jour là ils ont décidé d'agir.

Ils ont 20 ans, et un jour de septembre 2015, ils se sont révoltés devant ce qu'ils ont vu. Ils ont 20 ans, et depuis ce jour là ils ont décidé d'agir. Ils ont 20 ans et ils sont à présent 200 à s'investir dans une association, leur association, « Refugee Hep », créée à partir de rien pour venir en aide à tous ces hommes, ces femmes et ces enfants qui ont échoué sur les trottoirs de notre capitale, fuyant la guerre ou la famine, et à qui nous refusons toujours un accueil digne. Ils ont 20 ans, ils sont tous étudiants à Sciences-Po Paris, ont décroché prix et subventions, jusqu'à transformer leur association en une sorte d'ONG miniature. « Ne pas désespérer des lucioles / je reconnais là la vertu. / les attendre les poursuivre les guetter encore » écrivait Aimé Césaire. Rencontre avec Yann, Tina, Déborah, Adèle et Adriano, une jeunesse chanceuse, mais qui a du cœur et des tripes.

Opération #RefugeeHelp en 2016 © Sciences Po Refugee Help Opération #RefugeeHelp en 2016 © Sciences Po Refugee Help

 

Tout commence une nuit d'Août 2015. Le 5 exactement. Ce soir là, Sara, étudiante à Sciences-Po Paris, sort boire un verre avec des copains, dans un bar chic au bord de Seine, en face de Bercy. Celui-ci est situé au premier étage et possède une magnifique terrasse carrée, qui donne en contrebas sur un espèce de puits noir, une courette en fait, où les fêtards jettent parfois leurs mégots. Sara danse, la nuit est belle... C'est alors qu'en se penchant par dessus la balustrade elle aperçoit dans la cour des rangées de tentes et de nombreux jeunes hommes debout autour d'elles, visiblement dérangés par la musique trop forte. Très choquée, la jeune fille rentre assez tôt chez elle. Elle ne peut s'empêcher de penser à ce qu'elle vient de voir. Qui sont ces hommes qui ont l'air de ne pas avoir guère plus que son âge? Pourquoi sont-ils là ?

Elle pianote sur Internet et apprend qu'il s'agit d'un camp de migrants, des Soudanais et des Érythréens. Elle poste le lendemain matin un message sur les réseaux sociaux de Sciences-Po. Elle raconte. Demande qui parle arabe et qui peut l'accompagner, ces gens ont sûrement besoin d'aide. En moins d'une journée elle reçoit pas moins de 300 réponses. Dont celle de Tina, 23 ans. « J'étais dans ma salle de bains, je nettoyais mes robinets. J'ai tout lâché et réagi aussitôt. J'aimais bien mes cours, mes profs, mais il me manquait un engagement. J'avais déjà effectué un stage de cinq mois en Israël pour Amnesty International avec les réfugiés arrivés à Tel Aviv après le printemps arabe. J'avais 18 ans et ça m'avait beaucoup marqué ».

Tina est aujourd'hui en deuxième année de master « Droits de l'Homme et droit humanitaire. » Elle se souvient: « J'ai répondu à Sara qu'il fallait évaluer les besoins sur place. Le surlendemain, c'était un mardi, on est allé à plusieurs rencontrer ces hommes sous le pont d'Austerlitz, il y avait aussi des Guinéens. On a posé des questions. On a croisé des citoyens, des associations qui amenaient de la nourriture, mais on s'est vite aperçu que les deux plus gros problèmes étaient à la fois l'accès aux droits et les besoins d'urgence : certains hommes avaient la gale, d'autres dormaient sans sac de couchage et la plupart ignoraient tout des démarches à suivre pour demander le droit d'asile ... Il fallait une équipe juridique, une autre pour collecter des produits d'hygiène, et soigner... »

La machine de guerre contre la misère est lancée. En deux semaines, une soixantaine d'étudiants se mobilisent d'une manière très active, montent une association interne à l'école en moins d'un mois, qu'ils baptisent « Sciences-Po Refugee Help », Sara en devient la présidente. Ils créent dans la foulée un site internet dédié, commencent à se coordonner avec les hôpitaux, montent les premières équipes, sollicitent des dons matériels en s'appuyant sur leur réseau tout en continuant leurs visites sur le camp. Les bonnes idées fusent : Une chaîne de grands hôtels est démarchée afin de récupérer shampoings et savons que les clients laissent après leur départ, et ça marche. Porte de Clignancourt quelques uns négocient sur les puces des lots de sous-vêtements invendus en fin de marché et ça marche… La grande école est un nom. elle ouvre toutes les portes. Les étudiants le savent. S'en servent. Il y a urgence.                       

« ça engloutit comme une machine à laver  »

Les débuts de l'engagement Sara, Tina et leurs copains sont enthousiastes mais rudes. Il faut tout apprendre sur le tas, sans compter. « Au départ, on était 80 % de filles, dont beaucoup en « droits de l'environnement et des droits de l'homme ». On envisageait de créer cette association le temps d'une année, jusqu'à juin 2016. Ce qui était très beau, c'était la spontanéité des élèves. Il n'y avait rien à signer, ceux qui le voulaient nous rejoignaient, c'est tout. Mais on a vite payé très cher notre présence sur le terrain, y compris avec les associations humanitaires.. Ah, ces filles blanches et naïves qui débarquaient ! On nous a mises en garde, on allait se faire tabasser… On a passé outre. On s'est peu à peu rendus aux manifs, dans les squats… Ma vie a changé. »

Tina, l'une des coordinatrices de "l'aide matérielle" © Sciences Po Refugee Help Tina, l'une des coordinatrices de "l'aide matérielle" © Sciences Po Refugee Help
Comme beaucoup d'autres, Tina s'investit totalement, apprend, décrypte, s'initie aux jargons juridiques, écoute les histoires toujours uniques, tente de répondre aux multiples urgences. Elle passe bientôt jusqu'à 20, 30 heures auprès des migrants chaque semaine, parfois plus. « ça engloutit comme une machine à laver », confesse-t-elle. Elle se rend à Austerlitz, mais bientôt aussi dans les centres d’hébergements, d'autres camps, Stalingrad, La Chapelle. Elle veut agir, réconforter, donner, se sentir utile. « L'une des histoires qui m'a le plus touchée, c'est celle de  B, un soudanais très calme qui avaient des cauchemars récurrents, des crises d'angoisses, je l'ai aidé à vider son sac et il m'a raconté toute son histoire, les tortures qu'il avait subies. On avait refusé sa demande d'asile, nous avons fait un recours il a fini par avoir son statut, a suivi des cours à l'Alliance française et, au mois d''avril cette année, il a trouvé un travail. C'est devenu un ami».

En un an, Tina perd dix kilos. «  Je devais être infecte, sourit-elle. Je ne supportais pas que l'on parle de l'immigration. Je disais : arrêtez de parler de ces gens comme si c'était des étrangers. Que savez-vous réellement de ce qui se passe ? » Tina alerte ses profs qu'elle emmène sur le terrain. Et l'année dernière, le jour de Noël , la jeune étudiante entraîne également son père médecin et sa mère place de la République pour apporter des couvertures aux démunis. « On y a vu des gens blessés par balles, par morsures de chiens, il y avait aussi des crises d'anxiété et de stress, une femme était en hypothermie… En rentrant mes parents m'ont dit : ça y est, on comprend ton engagement ». Aujourd'hui, presque deux ans après les débuts de l'association, Tina a appris à s'éloigner des endroits trop violents, ceux qui réunissent des migrants frappés de très graves traumatismes, elle a aussi appris à prendre de la distance. « On a sous-estimé le choc du terrain au départ, admet la jeune fille. Des psychologues nous viennent maintenant en aide en cas de besoin. On a beaucoup travaillé là-dessus. »

 De septembre 2015 à juin 2016, l'association s'agrandit. Mais l'été arrive. La structure des études est ainsi faite à Siences-Po : De nombreux étudiants quittent l’École pour un stage, ou trouvent un travail en troisième année, souvent à l'étranger. Qui pour les remplacer ? L'association est obligée de recruter chaque année de nouvelles équipes, un nouveau président. L'année dernière, c'est Yann qui est choisi.

« J'ai appris à écouter et à gérer les émotions des autres, et puis aussi à ne plus me sentir coupable de ne rien faire. »

Yann a 21 ans, il est breton, étudiant en section affaires internationales, d'abord à la section de Reims. Après un stage au Texas avec des enfants réfugiés, il arrive à Paris. Il a choisi cette année tous ses cours en rapport avec l'immigration. En huit mois il va professionnaliser l'association, c'est à dire la charpenter solidement, la développer. En dehors de l'administration déjà en place, de l'aide juridique, de l'aide matérielle d'urgence, des cours de français, -aujourd'hui 15 par semaine- et des activités sociales, il va ajouter un programme de sensibilisation scolaire et un autre parrainage encore, réunissant un étudiant et un demandeur d'asile, qui se voient régulièrement, l'un aidant l'autre. Mais surtout il va accompagner la subdivision des équipes, chacune dirigée par un coordinateur. Les pôles deviennent indépendants, et décident librement des actions à mener, même s'ils restent constamment en lien avec tous les autres, à l'aide des réseaux sociaux, des assemblées générales et la proximité de tous, dans les cours.

Grâce à cette ligne directrice, les deux cents étudiants réguliers peuvent s'investir d'une manière plus efficace sans s'épuiser. Mais il a fallu aussi pour Yann passer par l'épreuve du feu. Car le jeune homme n'a jamais coordonné autant de monde, et comme Tina, il lui faut tout inventer, tout apprendre. « Le premier semestre, l'association m'a pris tout mon temps, raconte-t-il. J'ai suivi la première ligne directrice. Nous l'avons voulue apolitique, notre choix d'action se base sur le droit et la dignité des personnes. J'ai sillonné le terrain. En l'espace de huit mois on a constitué un groupe d'une dizaine de coordinateurs très soudés, nous nous sommes aidés, poussés en nous posant cette question : comment garder confiance en notre action? Nous avons mis en place des formations. J'ai appris à écouter et à gérer les émotions des autres. Je me suis aussi énormément investi à titre personnel. J'étais tous les jours sur le terrain avec l'équipe de maraude. » Un jour Yann se rend à quatre heures du matin pour donner une tente à une femme qui dort dehors avec son bébé… Un autre jour une association humanitaire, devant l'urgence, demande au jeune homme d’héberger un mineur chez lui. Il accepte, ne s'accorde plus de pause. « On a tous plus ou moins fait un burn out, en fin d'année dernière. La façon d'éviter ça, a été de se relayer et de décider de donner seulement deux heures par semaine chacun de son temps. » 

Yann, Président de l'association "SciencesPo RefugeeHelp" © Association Sciences-Po Yann, Président de l'association "SciencesPo RefugeeHelp" © Association Sciences-Po

Sur les camps, les étudiants sont marqués par certaines rencontres. Ils côtoient des hommes ayant été ouvriers, menuisiers, philosophes, chanteurs ou médecins dans leur pays, bref des morceaux de pays entiers. Au campement de Jaurès, c'est un berger afghan auquel Yann s'attache. « Il avait 19 ans, l'âge de ma sœur, et il était le plus motivé pour apprendre. Je lui ai donné des cours de français régulièrement. On n'avait même pas de livres à ce moment là. Je l'ai aussi accompagné pour sa demande à l'OFPRA, il est en toujours en attente d'obtenir son statut de réfugié. J'ai été pendant un temps le seul bénévole qu'il connaissait ici, les autres étaient salariés pour lui parler. C'est la beauté de la vie ».

Avec le temps, « Help » élargit son périmètre d'action, apprend peu à peu à s'appuyer sur le réseau d'associations existantes, à bien connaître le terrain, à se faire relayer pour les cas les plus graves. La priorité cette année est d'aider cinq centres d'hébergements sur la quelque quinzaine qui existe dans la capitale. Yann, Tina et les autres ont aussi alerté les pouvoirs publics sur les défaillances du système d'aide, sur les prêcheurs de Daech, aussi, qu'ils ont vu parfois dans les camps distribuer des tracts et tenter d'embrigader des hommes. On les a reçus à la Mairie de Paris, à la Préfecture, au Ministère de l'Intérieur. « Il y a énormément de défaillances, c'est ça qui me meut depuis le début de cette année. Par exemple, des fonds sont mal employés. Des pierres et des grilles empêchent les personnes de dormir au métro Stalingrad depuis 2016, ça a coûté beaucoup d'argent que l'on devrait utiliser pour aider… On s'est aussi retrouvés devant quatre mille personnes qui avaient faim, soif et froid, comment se coordonner avec les autres associations pour apporter une aide solide? On place des gens dans les hôtels mais ils ne peuvent pas manger, car les chambres n'ont pas de cuisine ou ils n'ont pas de coupons repas, comment fait-on ? »

A chaque migrant sa recherche de solution, car c'est toujours une histoire, une vie qui est en jeu, qu'il faut adoucir, accompagner, sauver du pavé. L'association apprend à la dure à dresser ses priorités et à s'y tenir, il faut aussi mener de front ses études et la période des examens cette année a été particulièrement stressante, même si beaucoup se servent de leur expérience avec les migrants pour laisser des traces de leur action, poussés par leurs professeurs. Des écrits, essais ou études de cas sont rédigés, à partir de ce qui a été vu, entendu, constaté. Les différentes commissions autonomes allègent les tâches de chacun. Des amitiés fortes naissent entre les étudiants, qui ont appris à se soutenir et découvrent qu'ils peuvent agir très efficacement contre la violence du monde.

En même temps que l'aide sur le terrain, l'association s'empare de dossiers plus européens. Elle alerte sur les failles de la procédure Dublin qui immobilise et renvoie trop systématiquement les demandeurs d'asile chez eux ou dans les pays d'entrée. Elle émet aussi des propositions judiciaires ou plus exécutives pour faciliter leur installation ici. De nombreux étudiants sont des cracks en droit. Ils s'en servent.

« on a réussi un super buffet (….) des gens ont confectionné des plats de leur pays  dans une espèce de « Master chef !» 

Adèle et Anna, 22 et 21 ans se sont engagées, elles, dans les activités sociales, qui regroupent maintenant cinquante étudiants, elles y passent entre cinq à dix heures par semaine. Cinq équipes ont été constituées, qui interviennent dans les cinq centres d'hébergements. Chaque équipe organise une ou deux activités hebdomadaires pour apporter un peu de répit et de joie. Une subvention de la jeunesse et des sports a permis d'acheter maillots, shorts, chaussures et ballons afin de monter une équipe de foot et même une équipe de cricket mixte composée d'étudiants et de migrants. Les deux jeunes femmes se sont formées au visites guidées et un agenda des sorties à venir - musées, concerts, cinéma, anniversaires - est publié chaque semaine sur Facebook. Des ateliers de dessins pour les femmes et les enfants ont été montés, on fait aussi de la photo, de la poterie, des fêtes…

Dans les groupes, chacun se débrouille, invente, teste, propose, réalise.. Et les imprévus se gèrent dans la bonne humeur :« Nous avons organisé un premier repas à Noël dernier au centre Loiret avec des Érythréens, des Afghans et des Soudanais, et c'était un peu folklo, rigole Anna, qui a rejoint le groupe en en juin dernier. Nous devions cuisiner pour deux cents, on était douze volontaires. Mais lorsque nous sommes arrivés, il y avait en tout et pour tout deux petites plaques électriques par cuisine et aucun matériel au centre. On s'est débrouillés. Un café associatif nous a prêté casseroles et matériel et tout le monde s'y est mis, migrants, étudiants, et on a réussi un super buffet où chacun a rivalisé d'imagination, des gens ont confectionné des plats de leur pays , c’était une espèce de « Master chef! » ».

Adèle et Anna, engagées dans les activités sociales © Claire Ze Adèle et Anna, engagées dans les activités sociales © Claire Ze
Depuis, d'autres dîners ont été organisés à la Commune libre d'Aligre, un café resto autogéré du 12eme doté d'une belle cuisine, celui là, et l'association a pu témoigner devant les habitants du quartier et informer sur les situations des camps à travers une série de photos. Des liens se sont resserrés entre étudiants et migrants. « C'est très particulier, comme amitié, dit Adèle. On sait que l'on on compte beaucoup pour eux. On est souvent remerciés via Facebook. J'apprends aussi l'Arabe, et ça les fait rigoler. J'ai été super émue qu'un jour Hamed, que je connais bien maintenant, nous offre le Coran dans sa langue... Comment va-t-on faire pour leur dire au-revoir ? » Car Adèle, qui coordonne l'équipe, effectue déjà un stage à l'Alliance Citoyenne à Aubervilliers, d'autres suivront, peut-être à l'étranger… Et Anna sait que, dès le mois d'Août, elle sera loin: Au Mexique exactement. Elle y travaillera sur les disparitions, intégrée dans une petite ONG.

« Nous commençons toujours par une présentation de la crise des réfugiés, (…) elle permet aux élèves de connaître la différence entre un immigré, un réfugié et un demandeur d'asile. »

Toutes les facettes des actions utiles sont envisagées à « Help », et les expériences antérieures de chacun viennent souvent enrichir la communauté. L'information est un souci constant au sein de l'association. Ainsi Adriano, 21 ans, est le coordinateur d'une toute nouvelle commission composée de quatorze étudiants : Celle chargée de la transmission auprès des plus jeunes générations. Il a conçu avec son groupe un programme pour les écoles et les lycées. Les étudiants y rencontrent les élèves des cours d'histoire-géo et de français, de la primaire à la terminale, en compagnie d'un réfugié. Le réseau Sciences-Po, là encore, est un sésame, qui a permis tout récemment d'entrer dans celui des écoles, un réseau pas si facile à pénétrer. Les directeurs de lycées répondent présents: « Pour l'instant, nous en sommes à cinq visites, l'objectif à terme est d'en organiser trois par semaine dans différents établissements, » prévoit celui qui a déjà travaillé sur une expérience similaire à Varese, en Italie. « C'est énorme mais j'espère qu'on va s'y tenir. Notre équipe a été montée il y a deux mois, on a vraiment déjà de bons résultats ». Les interventions, très structurées et même minutées, se divisent en deux, menées par différents bénévoles. La première concerne les primaires, la seconde les lycées. Le langage et la présentation sont adaptés à chacun.  « Nous commençons toujours par une présentation de la crise des réfugiés, efficace et directe, elle permet aux élèves de connaître la différence entre un immigré, un réfugié et un demandeur d'asile. Après, on leur parle du voyage, avec cartes et graphiques. Nous expliquons la situation dans les pays d'origine, pourquoi les gens fuient, leur arrivée ici, et les difficultés qu'ils rencontrent pour s'intégrer, les procédures administratives. Un réfugié vient ensuite témoigner, il raconte son histoire à lui, et à ce qui l'a amené en France. Enfin on donne des tuyaux simples sur les façons concrètes d'aider et d'informer, et on termine par une dizaine de minutes de questions d'élèves. Ils sont curieux, ils peuvent aussi parfois avoir des préjugés, on en parle. Ils sont à la fois très ouverts et réservés. Quand aux enseignants, c'est magnifique ! Ils nous demandent souvent un e.mail pour garder le contact. L'objectif de tout cela est de transmettre l'idée que les demandeurs d'asile sont comme nous, des êtres humains. Qu'ils ne vont pas forcément augmenter la criminalité. »

Refugee Help lance une campagne de crowdfunding pour continuer son action.

 Sciences-Po possède environ cinquante associations montées par les élèves. Cette année « Sciences-Po Refugee Help » a obtenu le prix de la meilleure association de l’École et celui de la meilleure association de France des Grandes Écoles, décernés tous deux par une grande entreprise. Entre les différentes subventions de la Mairie de Paris, de la Région et ces prix, les élèves ont pu réunir en 2017 quelques 14 200 euros, en partie déjà réinvestis en crayons, cahiers, manuels de Français langues étrangères, ardoises, matériels sportifs... Mais le financement reste difficile pour les actions de rue. C'est pourquoi « Help » lance une campagne de crowdfunding pour continuer son action. Le matériel d'urgence coûte cher -kits d'hygiène, dentifrices et brosses à dents- sous-vêtements, vêtements, local de dépôt à louer, plans traduits en arabe permettant aux migrants de connaître les endroits précis du quartier où se laver, où prendre ses repas... L'argent récolté permettra aussi dès la rentrée de réaliser d'autres projets, comme celui d'offrir aux demandeurs d'asile des cartes cadeaux de 10 à 15 euros, pour leur permettre davantage d'autonomie (achats de chaussettes, chaussures, sacs de couchage…)

D'autres actions sont aussi à l'étude, comme, pour les demandeurs d'asile les plus assidus en cours de français de se voir offrir le test obligatoire pour obtenir le diplôme d’études de langue française (DELF) et qui coûte quelques 150 euros par personne. Reconnu à l’échelle nationale et internationale pour l’étude du français en langue étrangère, ils ouvrent l’inscription à une université ou l’accès à un emploi en France, Suisse, Belgique ou au Canada.

L'avenir de « Refugee Help » reste pourtant encore fragile. La difficulté est aujourd'hui de s'installer dans la durée. Une petite pousse de l'asso est née à Nancy, d'autres devraient voir le jour à Menton, Reims et Poitiers. Certains étudiants resteront sur le terrain tout l'été. Un laboratoire d'idées est envisagé dès la rentrée, il réunira sur Internet des chercheurs pluridisciplinaires et permettra de publier, de partager les écrits en rapport avec les migrations… Des groupes de paroles et de partage d'expériences seront proposés aux assistants sociaux, parfois démunis face aux droits des demandeurs d'asile. Les interventions dans les lycées et écoles devraient se multiplier. Sciences-Po soutient ses élèves. Mais la plupart des coordinateurs ont déjà fait leurs valises, il faut recruter de nouveau un président, fédérer de nouvelles énergies, seront-elles aussi solides ?…Certains souhaiteraient d'avantage politiser l'association et regrettent qu 'elle n'ait pas pris publiquement position aux dernières élections. Quelle ligne imprimera le nouveau président, les nouveaux arrivants ?

Quoi qu'il en soit, ceux qui sont passés par là ne l'oublieront jamais. Le monde et l'Histoire avec un grand H sont entrés par effraction dans leur quotidien, incarnés par des hommes de chair et de sang. Ils l'ont accepté, ils ont agi, ils agissent. Le vieux monde craque, l'Europe érige ses murs, la bataille est tragique, mais ils la mènent, comme des milliers d'autres citoyens à travers le monde. « D'ailleurs, nous sommes d'ici ! » pourraient-ils chanter, en écho à une formule magnifique glanée dans une manifestation par l'écrivain martiniquais Patrick Chamoiseau.

Tina travaille désormais au Comité International de la Croix Rouge à Genève, section communication. Yann vient de décrocher un stage à New-York et conçoit son avenir au Moyen Orient. « Ce n'est pas facile de lâcher, concède-t-il. Mais j'ai appris comment travailler en équipe, écouter, gérer les émotions, accompagner deux cents personnes, ce que je n'avais jamais fait, tout en étant, je crois, très utile. J'ai réalisé la chance que j'avais d'être à Sciences-Po, mais aussi ma responsabilité. Maintenant, c'est aux autres à prendre le relais.» Tous deux resteront en contact avec Paris, bien sûr, via le Facebook de l'association. Déborah, étudiante en première année, l'une des rédactrices d'un rapport sur l'application de la procédure Dublin en Bulgarie qui a fait jurisprudence, elle, retournera sur le terrain. Elle reste très investie dans la coordination de l'aide juridique, et poursuit l'année prochaine ses études dans la capitale. Elle veut encore élargir son champ d'activité en se rapprochant de l'OFPRA, du HCR, du Parlement Européen, et se dit très frustrée par la situation européenne. « On a l'impression de ne pas faire assez, on renvoie toujours des gens dans leur pays alors qu'ils voudraient vivre ici. On s'oppose à l’État, à l'administration mais on est un petit citoyen, on n'a pas toujours les moyens de dénoncer » Le pouvoir d'indignation et de révolte est pour certains intact, et s'élargit. « Notre association a politisé pas mal de gens, remarque Adèle pour conclure. On a appris à s'organiser collectivement sans profs, sans la tutelle de l’État, sans les parents. Dans la génération de nos parents c'étaient les syndicats. Nous, notre bataille, c'est celle-là ».

 

Le site de Refugee Help : www.refugeehelp.fr

Le Facebook de l'association : @sciencesporefugeehelp

Pour participer à la campagne de crowdfunding :

https://www.helloasso.com/associations/sciencespo-refugee-help/collectes/solidarity-in-action-solidarite-en-action

 

 

 

 

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