Mini kit de survie en terrain sexiste

Je me sens toujours un peu démunie face aux propos sexistes/misogynes auxquels je peux être confrontée. Soit je ne trouve pas de réponse calme, mesurée, constructive et cinglante, soit j’y réponds mais je ne suis pas satisfaite par ce que j’ai dit. Alors je me suis dit que je pourrais mettre par écrit les réparties qui me paraissent idéales et que j’aurais voulu avoir.

En m’y attelant, il m’est apparu que certaines réactions communes revenaient souvent de la part de certains hommes à qui on parle de sexisme et de féminisme. J’ai donc fait une liste de quelques phrases-types. Et je vais y répondre point par point pour nous aider vous et moi à les ressortir le moment (désagréable) venu.

(Il n’y a pas d’ordre particulier)

1. Mais moi, je ne suis pas comme ça.

Très bien. Ce n’est pas ce qu’on a dit. On espère seulement de ta part une autre réaction que celle-ci, juste un peu de compassion et d’écoute.

Et on ne parle pas de toi en particulier. On parle d’hommes ou de femmes sexistes, on parle d’hommes ayant commis des violences sexuelles et on attend de toi un peu de compassion, d’empathie ou des propos constructifs sur la question. On attend de toi que tu nous soutiennes, que tu conviennes qu’il y a un problème.

Comprends-tu également que ta réaction est égocentrique ? Que tu ramènes le sujet à toi, alors que sans cesse la société ramène tout à l’homme, excuse et atténue ses responsabilités, quant au sexisme et aux violences que subissent les femmes et les hommes ?

2. On ne peut plus rigoler/On ne peut plus rien dire.

Alors ça j’aime. N’est-ce pas ce que certains nous répondent parfois quand nous n’apprécions pas tel propos ou geste sexistes ou tel attouchement ? Oui, j’aime devoir leur expliquer et réexpliquer en quoi cela ne devrait plus être admis de rire systématiquement des femmes (elles ont bon dos), d’imposer des blagues graveleuses et déplacées au moment inapproprié (mais est-ce approprié à un moment donné ?), ou encore de toucher une femme sans son consentement. Parce que tout ça, ces propos ou gestes sexistes, ces blagues ou ce harcèlement sexuel, voire ces agressions sexuelles, c’est pour faire rire ? Mais faire rire qui ? Les hommes ? Les femmes ?

Finalement, la question n’est pas s’il faut rire ou pas de quelque chose, oui on peut rire des femmes, pourquoi pas, mais elles ne devraient pas être systématiquement les cibles de blagues ou de réflexions touchant à leurs corps et son objectivation (parce que c’est souvent ce genre de chose) ou à leur soi-disant infériorité au genre masculin, alors que cela passerait beaucoup mieux si les cibles de ces réflexions étaient de façon égalitaire féminines ou masculines et faites de manière à faire rire tous les protagonistes et non les hommes seulement.

En fait et avant tout, rire doit toujours prendre en compte la sensibilité et le respect de l’autre.

3. Vous exagérez/Vous êtes paranos.

Alors ça, il n’y a pas mieux que des faits et surtout des chiffres (sauf si vous êtes face à un complotiste ou un extrémiste, souvent une seule et même personne, fuyez, c’est parfois impossible de parler avec eux, haha !) et vous pouvez vous aider de mon article Des chiffres, une bonne fois pour toutes ! ou de ses sources documentaires.

Qu’on vienne alors m’expliquer pourquoi tant de femmes ont déjà été victimes de harcèlement sexuel, d’agression sexuelle ou de viol.

Qu’on vienne me dire pourquoi je vis quotidiennement avec la conscience que je risque en marchant dans la rue d’être abordée, insultée ou objectivée par un inconnu.

Qu’on vienne me dire pourquoi il y a autant de féminicides.

Qu’on vienne me dire pourquoi il y a si peu de femmes au sommet de la hiérarchie tous secteurs professionnels confondus et même dans des métiers socialement (à tort évidemment) considérés comme féminins (cf. la cuisine par exemple).

Qu’on vienne me dire pourquoi il y a si peu de femmes à l’affiche de films, parmi les écrivains, parmi les figures de l’histoire occidentale, parmi les scientifiques reconnu.e.s, parmi les « grands hommes » du Panthéon.

Qu’on vienne me dire pourquoi dans les films une actrice entre 20 et 50 ans n’est jamais loin d’être considérée sous une forme sexualisée, voire finit presque systématiquement dans un lit.

Qu’on vienne me dire pourquoi systématiquement on juge le physique et le corps des femmes.

Qu’on vienne me dire pourquoi on compare presque systématiquement au genre féminin les personnes qu’on veut exclure, ridiculiser, insulter pour leur orientation sexuelle ou leur ethnie (cf. homophobie et antisémitisme).

Qu’on vienne me dire pourquoi un homme, quelle que soit sa véritable orientation sexuelle, et franchement on s’en fout, est tourné en ridicule s’il exprime un tant soit peu des similitudes avec le genre féminin.

Qu’on vienne me dire pourquoi un acteur porno est ovationné et une actrice porno insultée, harcelée, outragée.

Qu’on vienne me dire pourquoi on retient les œuvres célèbres du mari plutôt que celles de la femme.

Qu’on vienne me dire pourquoi si peu de médecins s’intéressent à la gynécologie, à la médecine du plaisir féminin (coucou, clitoris, ça fait longtemps qu’on t’a oublié) ou aux maladies qui concernent exclusivement les femmes (cf. endométriose).

Qu’on vienne me dire pourquoi si peu de femmes, et donc encore moins d’hommes, connaissent relativement bien l’appareil génital féminin, l’existence et le « mode d’emploi » (hihi) du clitoris et leur propre plaisir sexuel.

Qu’on vienne me dire pourquoi il est drôle ou insignifiant qu’un homme soit agressé sexuellement comme si c’était impossible que ce soit le cas…

Si ce n’est pas parce que l’on vit dans une société patriarcale, si ce n’est pas parce que l’on vit dans une culture du viol qui déresponsabilise les violeurs, culpabilise les victimes et banalise les violences sexuelles, si ce n’est pas parce que l’on vit dans un système de pensée qui valorise l’homme viril, blanc, cisgenre et hétérosexuel.

Dites-moi.

4. Vous devriez être flattées (par le harcèlement de rue).

Alors, c’est comme pour les blagues graveleuses, je n’apprécie pas forcément les inconnus qui me donnent l’impression d’être un bout de viande ambulant dans la rue. Non, très peu pour moi, merci bien.

Et comme son nom l’indique, c’est du harcèlement. Un homme, un peu cinglé, qui m’aborde dans la rue une fois tous les trois ans, ok, mais plusieurs hommes qui, à tout moment, m’abordent ou me lancent un qualificatif graveleux ou un regard libidineux ou m’insultent, tout en sachant que je ne pourrais répondre sans être mise en danger, c’est du harcèlement et ça n’est jamais plaisant pour quiconque n’est pas masochiste.

5. Moi aussi, j’ai peur dans la rue.

Alors ça, c’est rare d’y être confronté.e, mais je l’ai eue de la part d’un individu extrémiste, profondément sexiste et de mauvaise foi, consciente ou non, à propos du harcèlement de rue et des risques d’agression sexuelle ou de viol auxquels sont confrontées les femmes. Ce « chouette » individu disait que lui aussi, quand il marchait dans la rue, avait peur. Attendez, attendez, je garde le meilleur pour la fin : il avait peur qu’on lui vole son portable.

Bon. Qu’on soit bien clair.e, oui en effet, les hommes peuvent être agressés dans la rue, et même, la nuit, les statistiques montrent que ce sont les hommes qui sont le plus victimes d’agressions, mais 1) c’est un effet de structure car les femmes sortent moins la nuit par peur d’être agressée, par habitude inculquée par la société et son éducation (une femme est en danger si elle sort la nuit à 3h du matin), 2) il est rare qu’ils soient agressés sexuellement, 3) il est rare qu’ils se posent autant de questions que les femmes quand ils marchent dans la rue la nuit et même le jour, quant à leur sécurité physique (cf. article Beaucoup trop de temps et d’énergie pour se protéger).

Ensuite et surtout, je vais dire quelque chose de surprenant : je préfère qu’on me vole mon portable (un objet, c’est emmerdant mais ce n’est pas traumatisant) plutôt qu’on me viole. Voilà, c’est peut-être excessif, mais c’est véridique et c’est du bon sens. Contrairement à ce que pensent des gens manquant cruellement d’empathie, une violence sexuelle vous accompagne toute votre vie (même si on peut arriver à vivre avec, c’est compliqué mais on peut y parvenir), un portable volé ça dure jamais très longtemps. Plus sérieusement, une femme qui se promène la nuit, dans un endroit désert ou un quartier dangereux, ne risque pas les mêmes choses qu’un homme, et le sait très bien, malheureusement.

6. Vous n’aimez pas les hommes.

Alors, celle-ci, c’est ma préférée. On dit souvent aux féministes qu’elles n’aiment pas les hommes. A ma connaissance, elles ne sont pas toutes lesbiennes. Et plus sérieusement, ce n’est pas vrai. Et je voudrais demander à ceux qui me disent cela pour me décrédibiliser ou minimiser, si, eux, ils aiment les femmes ? Par exemple, regardez la polémique entre Jean-Marie Bigard et Muriel Robin, qui répond à ses attaques sexistes en lui disant qu’elle a une fille et qu’il ne devrait pas plaisenter depuis trente ans sur le viol.

Est-ce qu’ils aiment réellement leur mère, leur fille, leur sœur, leur cousine, leur épouse, leur copine, leur amie, quand ils refusent aux femmes les mêmes droits dont ils jouissent ?

Est-ce qu’ils les aiment réellement quand ils nient l’existence ou non de la volonté, du consentement, du désir d’une femme ?

Est-ce qu’ils les aiment réellement quand ils utilisent les qualificatifs de genre féminin comme des insultes contre des personnes qu’ils excluent ou ridiculisent pour leur orientation sexuelle, leur genre ou leur origine ethnique ?

Est-ce qu’ils les aiment réellement quand ils culpabilisent et jugent une femme victime d’agression sexuelle ou de viol en raison de son comportement, de sa nature, de son genre, parce que c’est une femme ?

Est-ce qu’ils les aiment réellement quand ils excusent l’homme qui l’a agressée ?

Est-ce qu’ils les aiment réellement quand ils leur refusent certaines voies professionnelles, certaines activités, certaines libertés ?

Est-ce qu’ils les aiment réellement quand ils nient chez une femme une partie de ses capacités intellectuelles ou caractéristiques psychologiques ?

Est-ce qu’ils les aiment réellement quand ils refusent de voir la réalité du sexisme en face et préfèrent nier ce dont elles sont victimes ?

Est-ce que leur mère, leur fille, leur sœur, leur cousine, leur épouse, leur copine, leur amie pourraient vraiment les aimer si elles savaient ce qu’ils pensent réellement ?

D’ailleurs, petite parenthèse : quand on dit d’un homme qu’il aime les femmes, je commence à me méfier… Cette expression est en général utilisée pour non pas forcément dire qu’il les respecte, bien au contraire, mais pour dire comme on dirait de quelqu’un qu’il aime les épinards, qu’il aime séduire les femmes et coucher avec. Flash info : une femme est une personne, pas un objet ou un aliment, merci.

7.Les femmes sont physiquement plus faibles que les hommes.

Oui, j’ai eu ça aussi. Je n’ai pas été épargnée comme vous le voyez. Et ça me fait une belle jambe de savoir ça. Alors, oui, ça peut servir dans le domaine du sport, il y a sous doute quelques différences à faire pour des raisons biologiques, mais jamais d’inégalité ni de discrimination, ça non !

Qu’est-ce que ça change du point de vue des droits des femmes à la dignité, à la liberté, au plaisir sexuel, au travail, à l’indépendance financière, etc. ? En quoi avoir moins de muscles (ou que sais-je d’autres, je ne suis pas experte scientifique) ou avoir ses règles une fois par mois nous empêche de jouer au foot, de diriger une équipe, de devenir cheffe d’orchestre, de jouir autant que les hommes, d’écrire des livres, d’animer une émission à la radio, de réaliser un film, de gagner des élections locales ou nationales, de cuisiner dans un restaurant quatre étoiles, d’être maîtresse d’ouvrage sur un chantier, d’être déménageuse, de jouer à des jeux vidéos hardcore, d’être globetrotteuse, etc. et tout ceci, sans qu’un petit malin vienne nous rappeler qu’on est femme et que, lorsqu’on est femme, on ne fait pas ces choses-là ?

Avec cet argument fallacieux et pas du tout constructif, on peut pousser loin la comparaison : regardez, un enfant, c’est plus faible physiquement qu’un adulte, est-ce pour autant admis de l’inférioriser, de lui faire subir des violences y compris sexuelles (et encore même là-dessus, on peut avoir des doutes car, même si la pédophilie est unanimement condamnée par la société, je pense, le tabou et le silence sur ces violences dans les familles sont encore bien entretenus et les condamnations judiciaires qui correctionnalisent les viols sur mineur.e.s et condamnent à des peines dérisoires et des accompagnements psychologiques insuffisants existent encore malheureusement…) ?

Est-ce que parce qu’un être vivant est plus faible qu’un autre, ça nous donne le droit de le martyriser et de lui dénier des droits qui n’ont rien à voir avec ses caractéristiques biologiques ? Vous allez me dire que c’est la loi du plus fort dans la nature… Oui, mais moi je croyais que les humains étaient censés être plus intelligents que ça et être doués d’empathie, de compassion, de coopération, comme finalement dans la nature aussi, où même les animaux ont de l’empathie au sein de leur propre espèce mais aussi envers d’autres espèces.

(Cette liste a vocation à être alimentée au fur et à mesure…)

Bon, certes, c’était un peu violent, mais c’est à la mesure de la violence que c’est de recevoir ce genre de réflexions quand on a besoin, en tant que femmes et hommes, que les injustices et les violences auxquelles on est confrontées soient enfin reconnues.

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