Le harcèlement de rue

Ou témoignage en version longue pour l’exposition «Souriez, vous êtes harcelées» de l’association Humans for Women.

Je pense que j’ai appris très tôt à intégrer quelle était ma place dans la rue en tant que femme et que je pouvais être abordée, embêtée. J’ai appris à intérioriser qu’en tant que femme, notre corps nous met en danger, même dans la rue et quand on sort la nuit on l’est encore plus. Dès le BAC, vers 18-19 ans, j’ai découvert le harcèlement de rue par le biais d’hommes qui m’ont abordée. J’ai intériorisé cela, dans mon éducation et dans la rue, c’était presque normal, fatal pour moi.

Les garçons au collège parlaient beaucoup de sexe. Il n’était pas rare de les entendre faire des conjectures sur ma sexualité, sous-entendre de me « niquer », comme si les filles/femmes étaient là pour ça (regardez dans les films, rien que le rôle des jolies actrices, elles finissent souvent dans un lit… Bon, c’est un autre sujet de débat). En courses d’orientation dans une forêt, une camarade de classe m’a dit qu’un garçon de notre classe allait me violer dans la forêt et qu’il fallait que je coure vite. On me demandait aussi régulièrement si j’étais épilée ou pas. Ça allait un peu mieux au lycée, même si tout au long du parcours scolaire, en tant que jeune fille, on est beaucoup jugée sur son physique, par ses camarades, je l’ai, pour ma part, bien senti (même si, bien entendu, c’est une tendance majoritaire, ce n’est pas systématique).

Pendant mes études, mes premières années d’indépendance, c’est là que j’ai expérimenté pour la première fois le harcèlement de rue. J’avais peur de rentrer toute seule de soirée, je me faisais raccompagner par une copine ou je dormais chez elle. Il m’est arrivé d’être abordée, sifflée, klaxonnée, mais le harcèlement passe aussi beaucoup par des regards. Des regards pas comme les autres. C’est pesant de voir, de sentir qu’un homme te mate lourdement sans discrétion (tant que je ne le vois pas, il n’y a pas de souci, s’il peut parfois m’arriver de mater un inconnu dans la rue, je le fais toujours sans qu’il me voie, par respect et en étant consciente que c’est une personne à part entière, c’est loin d’être une vision partagée par les hommes qui harcèlent dans la rue, qui regardent davantage le corps que la femme elle-même, et ce, sans discrétion). De la même manière, tu pressens, en tant que femme, qu’en croisant un homme sur le trottoir, il va potentiellement te regarder plus qu’il ne devrait ou t’aborder peut-être, et encore plus si c’est un groupe d’hommes dont la conversation va potentiellement se tarir, les regards vont potentiellement te suivre. Dans la plupart des cas, c’est ce que tu penses qu’il va se passer, ce n’est bien sûr pas systématique, mais c’est une pensée ancrée en toi, un risque, une charge mentale.

Ces temps-ci, j’ai adopté une attitude différente. J’évite les hommes physiquement. Presque TOUS, parce qu’on les voit de loin arriver les « relous », les « chelous », même si on peut se faire avoir, les apparences sont trompeuses… Il y a une inquiétude permanente qui me pousse à baisser le regard quand j’en croise dans la rue, ou à éviter de les regarder et à regarder droit devant moi, l’air sérieux. Du coup, je suis moins harcelée, car je marche vite, je prends un air déterminé, je ne leur renvoie rien. Quand je me surprends à regarder un homme, j’ai ensuite peur qu’il prenne cela pour une « invitation », une « ouverture ». Je culpabilise, je me dis qu’il faut que je regarde ailleurs tout de suite pour éviter ça.

Et même lorsque je sais qu’il ne va pas forcément se passer quelque chose, je vis avec ce risque, et parfois, même si je sais que j’ai autant le droit que les hommes de marcher et de flâner sur le même trottoir, je préfère changer de trottoir ou de rue pour ne pas me dire que je prends un risque, pour ne pas avoir à me poser la question, pour éviter d’avoir cette pensée, pour éviter cette charge mentale, quand le soir, épuisée par la journée de travail, j’ai envie d’être tranquille, que ce soit par rapport à cette pensée ou par rapport aux hommes que je croise. C’est préventif. C’est fou d’en arriver à ce point-là.

Bien sûr, être abordée dans la rue, ce n’est pas systématique. Bien sûr, il arrive que rien n’arrive, on n’est pas automatiquement abordée ou offensée dès qu’on pose un pied sur le trottoir… Mais le risque, la pensée même du risque que ça arrive, existe bel et bien. Et on se déplace avec ça en tête. D’où cette notion de charge mentale que je pense qu’on supporte dans la rue. Enfin, on n’oublie jamais qu’on est une femme, et tout ce que ça implique. C’est mon ressenti personnel.

Au début, j’étais naïve, je n’avais pas spécialement cette charge mentale. Un jour, une voiture s’est arrêté à ma hauteur, je pensais que c’était pour me demander son chemin. Mais très vite, la situation change, on me demande mon numéro, on me dit que je suis charmante…

Le problème n’est pas que la rue, c’est une atmosphère, qui est véhiculée partout, dans les films, au travail (la « culture du viol ») et qui se ressent même dans la rue… Il m’est aussi arrivé de croiser des hommes qui parlent dans leur barbe quand ils arrivent à ma hauteur, c’est humiliant. Je me suis déjà fait traiter de pute dans le métro parce que je portais une robe, et je ne comprends pas pourquoi.

Le soir de la coupe du monde 2018, j’ai vu un homme courir nu, tout le monde riait, mais personne ne l’a embêté. Je me suis dit, une femme, si elle courait nue dans la rue ça choquerait, ça la mettrait en danger physiquement, elle serait insultée, mais un homme, lui ça fait rigoler, il ne se met pas en danger. Une autre fois je passe devant une épicerie en robe, et l’épicier me demande si je n’ai pas trop chaud. Je l’ai très mal pris. Quelques jours après, j’ai changé de rue, car je voulais être tranquille, et même là, sur l’autre rue que j’ai prise, un homme à l’entrée d’un restaurant m’a donné du « bonjour madame ». Aujourd’hui, ces remarques me touchent, me blessent. Même s’il s’agit de remarques sans connotation sexuelle ou sexiste ou sans insulte, le fait même de me parler, alors qu’on ne se connait pas et que si j’avais été un homme, on ne l’aurait pas fait, est un acte sexiste, un acte de domination, qui fait bien sentir que les hommes blancs, hétérosexuels et cisgenres dominent dans la rue et que les femmes n’ont pas leur place.

J’ai découvert mon féminisme en découvrant ma sexualité. J’ai été victime d’une violence sexuelle, et ça m’a envoyé une sorte d’électrochoc concernant la place des femmes. Pour moi le féminisme, c’est l’égalité, l’équité, pas la primauté d’un sexe sur l’autre : c’est pour ça que les hommes aussi doivent répandre le féminisme, ce n’est pas une revanche, nous sommes tous.tes touché.e.s. Je ne me cache pas de mes idées, et mon entourage les partage en général. On m’a déjà insultée de social justice warrior sur les réseaux sociaux. Depuis que je suis féministe, je vois du sexisme partout, il y en a partout. C’est culturel.

Par deux fois, j’ai réagi à des harcèlements : un épicier m’a jeté un regard, et je l’ai traité de connard. Un SDF m’a abordée avec des petits mots déplacés, et je lui ai dit de garder ses réflexions pour lui. Je crois qu’ils ne s’attendent pas la plupart du temps à ce qu’on leur réponde. En même temps, je me dis, comme beaucoup de femmes je pense, que c’est plus simple de passer outre, d’ignorer, de ne pas répondre, pour ne pas prendre le risque d’être pire qu’abordée : insultée ou agressée ; car quand on le fait, cela nous tombe dessus, nous prenons le risque d’être insultée, voire agressée. Et c’est là toute l’injustice. On est offensée une première fois, et si on se défend, on l’est une seconde fois. Et est-ce qu’on se sent défendues, soutenues, dans ces cas ? Je ne sais même pas.

Pour moi, la rue n’est pas un lieu de drague, enfin je veux dire, que ce harcèlement, ce n’est même pas de la drague en fait, il y a une manière de faire, plus polie, sans avoir l’impression d’être prise pour un bout de viande. Je ne me sens aucunement flattée, comme certain.e.s peuvent peut-être le penser, de me faire sifflée dans la rue, d’être abordée de manière insistante et impolie, d’être affublée sans préambule d’un « compliment » sur mon physique par un inconnu, d’être qualifiée de « bonne », « jolie demoiselle », « charmante », « chaude », « bébé », « salope », « pute »… Apparemment, ça peut en étonner certain.e.s. Etrange.

J’ai déjà été abordée par des jeunes hommes, tout à fait polis, respectueux, avec qui à aucun moment je me suis sentie réifiée, oppressée, acculée, offensée. En clair, j’estime avoir le droit à la tranquillité dans la rue. J’estime avoir le droit de ne pas même me poser la question des risques de harcèlement que je prends quand je marche dans telle rue, sur tel trottoir. J’estime avoir autant le droit que les hommes de marcher lentement, de déambuler dans les rues, sans marcher vite, sans baisser les yeux, sans regarder droit devant moi, sans éviter qui que ce soit, sans y penser. Mais par la force des choses, je continue à marcher vite, à regarder droit devant moi, à éviter tel homme ou groupe d’hommes.

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