Une femme est toujours jugée pour ce qu’elle fait de son corps

C’est un des plus grands lieux communs que de constater que de tous temps, les femmes qui se prostituent concentrent le plus de critiques de la part de la société, et contre toute attente, davantage de la part de femmes que d’hommes. Je voudrais partir du sujet de la prostitution et d'autres exemples, pour ensuite montrer la prise de liberté si dangereuse, si chère payée, des femmes de disposer de leur corps comme elles l’entendent et comme dans mon billet Je suis une femme et j'aime le sexe ! par bon sens et un peu par provocation, soulever l’impossible dilemme des femmes quant à leur corps : jugées soit trop libres soit trop coincées ; jugées sur un sujet tellement personnel et intime que cela ne devrait qu’être que les femmes elles-mêmes qui décident et non la société, son mari, son frère, son père, son tuteur légal ou ses congénères féminines.

Par esprit religieux ou par féminisme notamment, certaines femmes condamnent la prostitution. Soit. C’est un débat comme un autre, bien que je pense, et on a pu mesurer l’efficacité dans les pays qui l’ont légalisée (Danemark par exemple), que le maintien de son illégalité n’est pas la meilleure solution, ni pour la réduire, ni pour protéger les femmes et les hommes (car il y en a quelques uns) qui l’exercent. Mais, ces femmes jugent, voire blâment avec violence, davantage les femmes qui se prostituent que les hommes qui font appel à leurs services. Ces critiques acerbes se trompent d’ennemi. Même, sous couvert de se dire féministes, elles font au contraire preuve du sexisme qu’elles condamnent chez la société et chez les hommes.

En effet, parmi les femmes qui se prostituent, certaines l’ont délibérément choisi, et dans ce cas je ne vois pas où est le problème, tant qu’elles ne m’obligent, pas moi, personnellement, à faire de même. Cela relève ici de la liberté individuelle et ni moi ni personne d’autres qu’elles n’avons le droit de les juger pour cela. D’autres, au contraire, ne l’ont pas choisi, ont été embrigadées par des proxénètes ou poussées par la misère ou leur milieu, et dans ce cas, les juger, les condamner, sans rien faire pour les en garder ou les protéger, constitue pour moi de la cruauté, un manque criant d’empathie et de discernement et un refus de voir plus loin que son intolérance. Je me désole d’en passer par des mots aussi durs, mais n’est-ce pas cruel de rajouter à la détresse de jeunes femmes qui se prostituent sans l’avoir réellement décidé, des jugements à l’emporte-pièce et le refus de les aider, de les protéger, de punir les coupables de violences sexuelles à leur égard (sachant que les prostituées portent encore moins plainte) ?

De plus, pourquoi critiquer les femmes qui se prostituent et jamais les hommes qui font appel à leurs prestations ou la société qui permet une forme d’exploitation et de commercialisation du corps de la femme ? Parce que s’il y a prostitution, c’est qu’il y a demande… C’est se laisser emporter par la tendance largement partagée depuis des millénaires de juger une femme sur l’utilisation voulue ou non de son propre corps, c’est finalement faire preuve de sexisme. Cela fait partie du système de pensée de la société actuelle où une femme est systématique jugée, que ce soit par des hommes ou par ses paires, sur sa façon d’utiliser son corps, qu’elle l’ait choisie ou subie.

C’est pour toutes ces raisons que la légalisation, l’encadrement par la loi et l’instauration de dispositifs de protection sont pour moi nécessaires pour encadrer la pratique et protéger les prostitué.e.s. L’interdire ou condamner les clients des prostitué.e.s n’a jamais empêché la pratique de continuer et ne fait que renforcer la pratique, la rendre encore plus invisible (« oh mon dieu, cachez-moi ça ») et mettre encore plus en danger les femmes et les hommes qui se prostituent par choix ou sous la contrainte, risquant plus que les autres les violences sexuelles car il est bien connu dans les clichés que les prostitué.e.s sont d’accord avec tout (ironie).

En ce qui concerne les actrices porno, c’est sensiblement la même chose, même si je pense que la majorité l’ont choisi. Constatez par vous-même, les actrices porno qu’elles continuent de tourner ou qu’elles quittent le métier, font l’objet d’une grande opprobre sociale, qui, sauf erreur de ma part, ne cible jamais les acteurs porno. Non seulement elles sont harcelées sexuellement ou critiquées par les hommes, ayant été spectateurs ou non de leurs prestations, mais aussi jugées, condamnées, insultées, attaquées par des femmes, pour s’être soi-disant perdues dans l’immoralité, l’indécence, l’imprudence, l’outrecuidance d’avoir montré leurs corps et leur plaisir sexuel.

Pour les premiers, je les trouve bien ingrats, quand, pour certains d’entre eux, ils ne se sont pas gênés pour se palucher devant leurs vidéos et ils étaient bien contents, si je puis me permettre. Quant aux secondes, là encore, par pruderie religieuse ou profane ou par prétendu féminisme (ce n’est pas le mien), elles se sont laissées aller à juger comme la face du monde depuis des millénaires d’autres femmes pour avoir été « trop libres » de leur corps. Alors, pour leur gouverne, il faut aussi savoir que, comme pour la prostitution, le milieu est laissé à l’abandon politique et les femmes qui s’y adonnent, ne sont pas toujours respectées et bien traitées comme dans certaines productions (pornographie féministe, merci beaucoup), elles sont aussi davantage victimes de violences sexistes et sexuelles dans leurs pratiques quotidiennes, déjà qu’elles ne sont pas toujours montrées de façon respectueuse et égale à leurs homologues masculins sur les vidéos…

Alors pourquoi, bon sang, ne nous emparons-nous pas des sujets de la prostitution et de la pornographie pour encadrer les pratiques tout en encourageant, en ce qui concerne la pornographie, une liberté respectueuse des individu.e.s et de la diversité des pratiques, des genres, des orientations sexuelles (bon on enlève les zoophiles et les nécrophiles tout de même, si vous le voulez bien, on sait pas si l’animal ou le défunt est réellement consentant) et en protégeant les prostitué.e.s au lieu de les laisser dans l’oubli et le danger permanent.

Plus généralement, les pratiques sexuelles des femmes ont toujours été jugées, voire condamnées. Qu’elles se prostituent, tournent dans un porno, collectionnent les amants d’un soir ou disent un peu qu’elles aiment le sexe, les femmes risquent de concentrer l’opprobre sociale, quand ce ne sont pas les foudres divines, et les violences sexuelles en primes pour être vues comme des « salopes consentantes à tout et n’importe quoi avec n’importe qui et n’importe quand », tandis que les hommes risquent au pire d’être traités de « salauds » ou de « gros dégueulasses » par certaines femmes minoritaires, et au mieux d’être affublés du qualificatif édulcoré de « dragueur lourd », de « Don Juan », d' »homme à femmes », de « séducteur », etc.

Enfin, ce sujet me fait aussi penser à cette propension qu’a la société à juger les femmes pour la façon dont elle s’habille, se couvre ou se découvre. Je pense notamment à toute cette polémique stérile et scandaleuse qui fait rage en France sur le voile. Même si je pense qu’il y a d’autres raisons plus religieuses et/ou racistes chez certain.e.s pour les critiquer à ce point, sous couvert de ce qu’ils comprennent (mal) du principe de laïcité, la condamnation du voile ou du burkini semble viser les femmes qui les portent, les culpabiliser, dans ce même réflexe inconscient ou pas et sexiste de juger une femme sur son apparence, sur sa manière de s’habiller et de disposer de son corps. Une femme voilée, soit, elle l’a choisi et on devrait s’abstenir de critiquer sans savoir, soit elle y a été plus ou moins contrainte par son entourage, sa communauté ou d’autres personnes, et les blâmer pour cela est rejeter la faute sur la mauvaise personne, est culpabiliser encore et encore les femmes, par habitude et dans le cadre d’un inconscient collectif qui les juge quoi qu’elles fassent. Cela vaut aussi pour le burkini. Si je me baignais toute habillée sur une plage un jour, viendrait-on m’arracher mes vêtements ? Bien sûr, il y a, en plus du sexisme, une dimension de racisme et d’intolérance visant le voile et la religion musulmane dans ce débat, mais qu’est-ce que ça change que je me baigne en pantalon, bikini ou à poil ? A l’inverse, si je me baigne nue, je risque les voyeurs et les pervers et d’être culpabilisée ensuite pour les avoir provoqués. Que dois-je porter alors ? Un bikini ou un maillot une-pièce. Veut-on cantonner, par là, les femmes à un seul rôle prédéfini, à un seul chemin duquel il est risqué socialement de s’éloigner pour toutes femmes ? Je me pose la question. Je force le trait pour montrer l’absurdité des contraintes qui pèsent sur le corps des femmes. Encore trop de diktats et de jugements, en plus des canons de beauté actuels impossibles à tenir, pèsent sur le corps des femmes. Tout ça pour garder une mainmise dessus, pour garder le pouvoir sur leur liberté.

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