Des maisons à vendre et une santé qui ne se rachète pas

Dans la vallée de l’Orbiel, les inondations survenues dans l’Aude en décembre 2018 ont relancé les tensions autour de la pollution engendrée par l’ancienne mine d’or de Salsigne. Celles-ci n’épargnent pas les nouveaux arrivants, qui ne sont pas toujours informés des risques liés à leur installation.

Dans le complexe sportif de Conques-sur-Orbiel, la voix de Jean-François Juste résonne. En ce dimanche matin, plusieurs centaines d’administrés aux têtes grisonnantes l’écoutent adresser ses voeux pour l’année 2020. Au fond du gymnase, quelques gamins jouent en silence, tandis que le ton monocorde du maire, qui semble découvrir ses notes, achève d’assoupir les moins assidus. « Tout est mis en oeuvre pour que la vallée et ses habitants soient en sécurité », garantit l’édile. Bien sûr, la tragédie qui s’est déroulée dans la nuit du 14 au 15 octobre 2018 est abordée au bout de quelques minutes.

Ce soir là, l’Orbiel, qui sillonne la vallée éponyme, était sortie de son lit pour se transformer en vague assassine de 2 mètres. Tandis que l’Aude comptait ses morts - 15 dans tout le département -, très vite, un autre problème s’est posé. De l’arsenic et quelques 22 autres métaux lourds sont stockés dans ce petit coin de paradis, au Nord de Carcassonne. Les inondations ont charrié ces millions de microgrammes de déchets toxiques, jusqu’à ce que ceux-ci s’infiltrent dans les sols. Résultat : 58 enfants présentent à ce jour des taux d’arsenic 2 à 3 fois supérieur au seuil tolérable pour un adulte, fixé à 10 μg/g par l’Institut National de Recherche et de Sécurité (INRS).

Mickaël François est assis au troisième rang. Les chaises sont restées vides à ses côtés. De fait, beaucoup d’habitants refusent de lui adresser la parole depuis qu’il a décidé de déchirer le silence qui règne comme une chape de plomb. « Ils vont tirer la tronche quand ils me verront débarquer », s’était-il réjoui la veille, dans sa maison qui offre une vue imprenable sur la vallée de l’Orbiel.

Installé dans cet ancien bastion communiste depuis 2015, Mickaël fait partie des nouveaux de Conques-sur-Orbiel. Autrement dit, ceux qui osent élever la voix contre l’arsenic et dénoncent le silence des élus. Et si beaucoup d’entre eux sont déjà partis, Mickaël, lui, assure qu’il restera. « Si on s’en va, qui va se battre pour la vallée ? », lance-t-il sans attendre de réponse. Quand la salle s’anime enfin pour se hâter vers le buffet, Mickaël François, père de trois enfants contaminés, est déjà parti.

“Une mine à la Zola”

Dans cette vallée, nombreux sont ceux qui ont été charmés par les villages pris dans la Montagne noire et ses châteaux cathares en ruines qui, comme à Lastours, se dressent à son sommet. Tous connaissent Salsigne, et sa mine d’or légendaire, fermée depuis 2004. Pendant plus d’un siècle, elle a été la plus importante d’Europe et fait vivre les habitants de la vallée.

« C’était une mine à la Zola, décrit Frédéric Ogé, ancien chercheur au CNRS et spécialiste de la pollution des sols. Dans les années 40, les mineurs étaient les mieux payés de France. » Ici, on dit que les anciens ouvriers, qui représentent la majorité des habitants actuels de la vallée, sont mariés à Salsigne. Jamais ils ne diront du mal de leur gagne-pain. Pourtant, à la mine, beaucoup sont morts. Et ceux qui restent sont souvent rongés par le cancer, notamment de la vessie et des poumons ; sans qu’aucune étude n’ait jamais été faite. « L’omerta, c’est la rançon à payer pour l’emploi », assène le chercheur.

Car l’usine associée à la mine produisait entre autre de l’arsenic. Au point d’occuper le rang de premier producteur mondial. Aujourd’hui, l’arsenic contenu dans des alvéoles, se trouve sur l’ancien site minier, géré par le Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM), un service de l’Etat. Protégées par des géo-membranes, elles sont censées être étanches pendant 150 ans. « Quinze ans après, ça fuit », déclare laconiquement Jean-Louis Tessié, adjoint au maire de Lastours et membre de l’association Terres d’Orbiel.

En tout, 14 millions de déchets toxiques s’entassent pour former les collines de Montredon, de l’Artus, et de Nartau, dont la traînée blanche d’arsenic pur, à l’air libre, est la photographie d’une gestion catastrophique des déchets de l’usine. À son pied, un simple grillage se doit d’empêcher le poison de se déverser dans l’Orbiel. Pourtant, entre 3 et 8 tonnes s’y retrouvent chaque année.

“Personne ne nous a rien dit”

« J’étais impressionné par cette mine quand je me suis installé ici, se souvient Denis Morel. Je me disais ‘ils ont même réussi à faire des montagnes’ ! » Originaires du Vaucluse, Denis, Cindy et leurs trois enfants, habitent la commune de Mas-Cabardès depuis 2012. De leur maison, on voit l’Orbiel dévaler paisiblement les canyons. Mais dans ce coin de “paradis”, la pollution est omniprésente : dans l’air, dans l’eau, dans la terre. Quand Cindy a accouché à l’hôpital de Carcassonne, aucun médecin ne l’a informée des risques liés à la pollution et des quelques recommandations de l’Agence régionale de santé (ARS). Jusqu’à ce que son fils Benoît, 9 ans, se plaigne de douleurs à la gorge et au ventre, et que Lucas, 7 ans, présente des tâches inquiétantes au niveau du cou. Quand elle et son mari apprennent que leurs trois enfants présentent des taux d’arsenic affolants, ils tombent de haut. La petite dernière, Léa, a seulement 3 ans et un taux trois fois supérieur au seuil national.

« Personne ne nous a rien dit quand on a acheté la maison. Ni le maire, ni l’agence immobilière, ni le notaire ne nous ont informé du fait qu’on était sur une zone à risque », déplore le couple. Et ils assurent qu’ils ne se seraient jamais installés à Mas-Cabardès, s’ils avaient su. Alors, pour “protéger les enfants”, une seule chose reste à faire : partir. À contre-coeur, les Morel ont mis leur maison, si coquettement décorée pour Noël, à vendre. “Maison vendue ou pas, on partira”, martèle Denis. En attendant, les enfants ont l’interdiction de jouer dehors, et la petite Léa est déscolarisée.

Pourtant, dans un courrier daté du 19 novembre 2007 et adressé aux maires de la vallée de l’Orbiel, le préfet de l’Aude enjoignait ceux-ci à informer chaque personne projetant de s’installer sur le secteur, dans les termes suivants : “Je demande donc à la direction départementale de l’Equipement en charge de l'instruction des autorisations d'urbanisme sur votre commune, d'introduire systématiquement la rédaction suivante dans les arrêtés qui seront proposés à votre signature : « le demandeur est informé d'une possible contamination des sols par divers métaux lourds (arsenic et plomb notamment). De plus, selon les articles L125-5 et R125-24 du Code de l’environnement, “un diagnostic état des risques et pollutions fondé sur les informations transmises par le préfet du département, doit être annexé à la promesse de vente (ou, à défaut, à l'acte de vente) ou au bail”.

Sophie Elizéon, préfète de l’Aude entrée en fonction en octobre 2019, confirme que ces arrêtés sont toujours en application. Mais selon elle, « si on regarde bien les dispositions du code de l’environnement », informer les acquéreurs et locataires de l’existence de la pollution est

« nécessaire » mais « pas obligatoire ». « Il s’agit de trouver l’équilibre entre la nécessaire information et la volonté de certains maires de ne pas voir la population de leur territoire s’en aller, et celle de certains propriétaires de ne pas voir leurs biens être dévalorisés par une information de ce type là », concède-t-elle.

Un vice du consentement

Le problème, c’est que les notaires ne transmettent pas tous ces informations aux acquéreurs. Pour David Deharbe, avocat en droit de l’environnement, il s’agit d’un dol,“un vice du consentement dont la manoeuvre consiste à dissimuler des problèmes très graves sur un terrain”. Et les élus ne rectifient pas forcément le tir. “Chacun doit se demander quand il s’installe quelque part, dans quel secteur il met les pieds”, accuse Jean-François Juste, se présentant comme “totalement transparent depuis le début”. “On prévient aussi sur le site web de la mairie”, s’empresse d’ajouter Jean- François Saury, adjoint à la mairie de Conques-sur-Orbiel. Pourtant, sur le site, aucun risque lié à la pollution n’est mentionné.

Et quand Mickaël François vient se présenter à la mairie en 2015 pour obtenir des informations sur le terrain qu’il souhaite acheter, Juste se montre muet sur la question. Idem deux ans plus tard, à sa demande de permis d’aménagement pour une piscine dans son jardin. Mais depuis qu’il sait que ses deux enfants sont contaminés à l’arsenic, Mickael ne les laisse plus jouer dehors.

Du côté des agents immobiliers, l’information n’est pas non plus toujours transmise. “Je n’ai reçu aucun consigne pour informer les acquéreurs”, affirme Laurence Régis, mandataire rattaché au réseau Expertimo. Son numéro de téléphone est resté affiché plus d’un an, à l’entrée de Conques- sur-Orbiel, pour vendre un commerce sinistré par les inondations. “En général, les gens sont au courant des risques”, déclare-t-elle avant de concéder qu’un “notaire sérieux doit le stipuler, diagnostic à l’appui”.

Vanessa Mot, elle, n’a jamais vu la couleur d’un diagnostic. Elle n’a su qu’une fois son terrain acheté, en 2015. “Sur l’acte notarié, il n’y avait rien. C’est une fois que j’ai déclaré l’ouverture du chantier qu’il était fait mention, en petits caractères, des recommandations de l’ARS”. Son notaire est le seul de la commune. Sollicité, ce dernier n’a pas souhaité répondre.

“Personne ne voudra habiter à Conques”

Mais ce qui énerve le plus Vanessa, c’est la dissimulation par les pouvoirs publics. Alors qu’elle suit à la lettre les recommandations données par la préfecture - ne pas manger les légumes du jardin, ne pas boire l’eau du puit, se laver fréquemment les mains, etc. -, elle s’aperçoit que ses deux enfants ont respectivement 14 et 23 μg/g d’arsenic. Habitant sur les hauteurs de Conques, loin de l’Orbiel, elle en déduit que les particules toxiques sont charriées par le vent.

“Dans l’air, ça n’existe pas. La contamination se fait uniquement par ingestion”, coupe court au débat l’adjoint au maire. Un diagnostic expéditif pour une absence totale de tests scientifiques sur la pollution de l’air. Les jours de tramontane, “où il faut s’accrocher à sa portière quand on fait un plein”, nul doute pour cette habitante que les particules d’arsenic broyés, qui reposent à l’air libre sur l’Artus, s’envolent. Avant de partir définitivement de Conques-sur-Orbiel et fuir “cette mairie qui ne se préoccupe de rien”, Vanessa avait fait construire autour de sa maison une clôture pour s’isoler du vent.

“Vous allez faire perdre de la valeur à nos maisons avec vos histoires ! Personne ne voudra habiter Conques.” Par trois fois, des habitants de la commune ont menacé Mickaël François à la porte de sa maison. L’homme, un grand colosse, tatouage à l’épaule et yeux océaniques, regrette les tensions qui secouent le village depuis qu’il mène son combat pour faire reconnaître la contamination des enfants de l’Orbiel. “Il y a les anciens du village qui disent ‘on a toujours vécu avec et on n’en est pas morts’. Eux ne sont pas morts, mais moi j’ai des copains qui habitent ici et qui ont perdu des enfants quand ils avaient 15-16 ans.” Pour lui, il s’agit aussi de la ligne suivie par la mairie, qui dissimule pour préserver l’attractivité de la commune. Le mal semble fait : à Conques-sur-Orbiel, les habitations ont perdu de la valeur, au point que “Nord Carcassonne” remplace “vallée de l’Orbiel” sur les annonces immobilières.

“La préfecture ne veut pas protéger les habitants”

Lui a mis 12 ans à vendre sa maison... et y a laissé 140 000. François Espuche raconte les milliers de demandes, les centaines de visites, et les promesses de vente qui échouent finalement. Il se dit victime d’une régression hédonique, cette dévaluation d’un bien dès lors qu’un facteur négatif l’environne. Pour lui, elle serait causée par l’information du préfet datant de 2007 sur les risques de pollution. “La préfecture ne veut pas protéger les habitants mais les dissuader de s’installer pour ne pas avoir à gérer les plaintes. Au lieu de faire une cartographie précise des zones à risque, comme on lui demande depuis des années, elle envoie une note qui s’applique à toutes les maisons.”, déplore-t-il.

Pour François, l’arrêté sur l’interdiction de commercialiser des fruits et légumes, mais pas de les consommer, fait partie de la même stratégie. Appliqué depuis 1998, Espuche a réussi en 2016 à le faire annuler. “On a alors renversé la situation en disant que c’était moi qui ne voulait pas protéger les gens, pour pouvoir vendre ma maison.” Après avoir migré en Dordogne, l’ancien Conquois dérange toujours. Il est président de l’association des Gratte-Papiers qui documente la pollution liée à l’ancienne mine de Salsigne. Pour la suite, il craint des annulations de vente “en cascade” et des vendeurs qui “galèrent” comme lui à s’en sortir, alors qu’ils n’avaient pas été prévenus initialement.

Dans cette histoire, l’avocat Me Deharbe en est convaincu : il y a une carence fautive de l’Etat, depuis la gestion de la mine. De son côté, la nouvelle préfète de l’Aude estime qu’ « à sa connaissance », l’Etat a rempli son rôle. Avant de concéder : « Je sais qu’il y a eu un moment donné où des populations n’ont pas été informées ». Quoiqu’il en soit, François Espuche espère réunir d’autres habitants de la vallée de l’Orbiel afin d’engager un recours en responsabilité de l’Etat, pour les préjudices de jouissance de son bien et d’anxiété causés.

 

AMAËLLE BRIGNOLI

CLARA HAGE

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