LA DEMISSION DE SAAD HARIRI AU LIBAN, UNE STRATEGIE DE DESTABILISATION SAOUDIENNE

Depuis la démission surprise du Premier ministre libanais Saad Hariri début novembre, de nombreuses spéculations animent les débats quant aux origines de cette décision et à la liberté de mouvement de ce dernier. Pour beaucoup, il s'agit là d'une instrumentalisation de l'Arabie Saoudite, qui déstabilise le Liban pour imposer son leadership au Moyen-Orient face à son concurrent régional : l'Iran.

Samedi 4 novembre, le Premier ministre libanais Saad Hariri annonce sa démission. Quelques heures après, c'est une véritable crise qui s'ouvre au Liban. Alors pourquoi un acte politique constitutionnel a-t-il provoqué un tel retentissement médiatique au Liban comme à l'échelle internationale ? 

Pour plusieurs raisons, la décision de Hariri porte en elle une lourde charge politique et idéologique. D'abord, il s'agit de bien comprendre la répartition du pouvoir politique au Liban, résultat d'un consensus institutionnalisé dans les coutumes depuis l'indépendance du Liban en 1945. En effet, pour maintenir une juste représentation des différentes communautés religieuses qui composent le Liban, l'attribution des hautes fonctions politiques ou plus généralement, des fonctions de direction, est donnée à des leaders de religions différentes. Le Président doit être maronite (chrétiens du Liban), le premier ministre sunnite, et le président du Parlement, chiite. Plus on descend dans la hiérarchie des fonctions, plus les leaders les occupant représentent les religions minoritaires. Ce consensus politique est censé maintenir un équilibre entre communautés et éviter les conflits, mais à bien des égards, il mène à une paralysie institutionnelle puisqu'il est toujours le fruit de longues négociations entre les différents camps. Ainsi, la démission de Hariri est de mauvaise augure et représente une source de déstabilisation importante dans un Liban qui s'apprête à voter pour les élections législatives en mai 2018. 

Par ailleurs, la démission de Hariri s'inscrit dans un arrière plan géopolitique et idéologique extrêmement fort, sur fond de guerre entre les deux puissances régionales : l'Iran et l'Arabie Saoudite. Il se trouve que Saad Hariri a une double nationalité libano-saoudienne, et qu'il entretient des relations très étroites avec le royaume saoudien, auquel il se soumet. C'est d'ailleurs de là, à Ryad, chez l'héritier au trône, le prince Mohammed Ben Salmane (MBS), qu'il annonce sa démission à son peuple libanais et au monde entier, et cela devant une chaîne de télévision saoudienne. Parmi les raisons qu'il avance, se trouve la trop grande influence du Hezbollah qu'a laissé entrer le Président libanais Michel Aoun. Ce groupe chiite, armé et financé par l'Iran, agit pour Hariri comme un Etat dans l'Etat et fait rentrer le Liban dans l'axe iranien. Ses interventions, en Syrie et au Yemen notamment, sont considérées comme inacceptables par l'Arabie Saoudite. Une influence qui est evidemment rejetée par les sunnites du Liban, représentés par Saad Hariri. Dans ce conflit régional où chaque camp tend à imposer son leadership au Moyen-Orient, eux se positionnent davantage en faveur de l'Arabie Saoudite. Sauf que le Liban a toujours tenu à rester à l'écart, en jouissant d'une relative neutralité sous sa couverture de consensus politico-confesionnel. Cet équilibre est dès lors rompu par la prise de position très claire de Hariri, qui reproche au pouvoir libanais d'accepter son ingérence iranienne, lui qui veut défendre les intérêts saoudiens. 

A ce moment là, c'est donc la crainte d'une crise considérable qui résonne au Liban, pays déjà habitué à des déchirements internes entre communautés. Une déflagration des conflits entre chiites et sunnites du Liban est fortement possible et le mot guerre est dans toutes les bouches. Ces craintes sont justifiées. Le Liban représente l'un des pays de la région dans lequel l'Arabie saoudite cherche à imposer son orientation, et il se pourrait bien que le pays du Cèdre soit le théâtre d'une guerre se jouant sur son territoire, à l'image du Yemen dont la guerre entre les houtis (combattants soutenus par l'Iran) et la coalition de pays arabes dirigée par l'Arabie Saoudite, représente le symbole concret d'une guerre idéologique. 

Hariri se défend à la télévision saoudienne, il annonce même que sa vie serait menacée au Liban, rappelant ainsi le tragique destin de son père Rafiq Hariri, premier ministre lui aussi (et dont les intérêts étaient également très mêlées aux princes saoudiens), mort assassiné en 2005, en plein coeur de Beyrouth dans des circonstances qui restent aujourd'hui encore, peu élucidées. Les services secrets libanais ont tout de suite démenti cette affirmation, assurant du fait qu'aucune tentative d'atteinte à la vie du premier ministre n'était recensée.

Par ailleurs, au Liban, sympathisants comme opposants au Premier ministre sunnite, tous restent sous le choc d'une démission que rien n'annonçait, qui fut expéditive et surtout annoncée depuis l'étranger. Sans compter qu'aucun retour de Hariri au Liban n'est prévue ou annoncée, alors même que sa décision ne pourra être entérinée par le Président Aoun qu'en sa présence, ceci afin d'engager le processus constitutionnel : la gestion des affaires courantes du pays lui reviennent en attendant un remplaçant.

C'est alors que plane le doute d'une véritable mise en scène menée par l'Arabie Saoudite et dont le pantin principal serait le Premier ministre démissionnaire Saad Hariri. Doute qui s'accroit avec les jours qui passent et les déclarations successives de Hariri annonçant son retour au Liban, qui n'aboutissent à rien. Le premier ministre a beau twitter des déclarations rassurantes jointes à des photos de lui et MBS, en position d'égale à égale et discutant en bonne amitié autour d'une tasse de café, l'opinion publique ne prend pas. Dans tous les discours, Hariri est devenu l'otage de l'Arabie Saoudite et sa liberté serait même "restreinte" selon Michel Aoun. Pris en otage, il aurait suivi les instructions de Ryad qui profiterait des conflits provoqué par la démission du Premier ministre, pour s'imposer au Liban. Selon l'adage vieux comme le monde : "Diviser pour mieux régner", particulièrement résonnant dans cette région du monde, l'Arabie Saoudite a intérêt à semer la zizanie au Liban, pour mieux le gouverner après. Ayant déjà une main mise sur Hariri, ce dernier est apparu comme l'instrument le plus facile à manier dans l'affaire. 

Seulement, la convergence des discours politiques des leaders Libanais de tout bords perturbe le scénario, décrédibilise considérablement la stratégie saoudienne et sauve en quelque sorte le Liban. Refusant de rentrer bêtement dans les logiques du conflit, tous s'accordent à dire qu'il s'agit là d'une instrumentalisation visant à intégrer les conflits régionaux au sein du Liban. 

L'opinion internationale, et notamment la France, alliée historique du Liban, se dit préoccupée par la situation, tout en se refusant de pointer un coupable. De multiples intérêts les lient de facto à l'Arabie Saoudite. Le Président Macron, profitant d'un voyage aux Emirats Arabes Unis dans le cadre de l'ouverture du Louvre Abu Dhabi le 10 novembre dernier, s'est rendu à Ryad pour clarifier la situation et négocier la libération de Hariri. L'engagement français au Liban témoigne de l'histoire qui lie les deux pays. Mais on pourrait aussi y voir un enjeu politique : le Liban compte un millions de réfugiés Syriens et Palestiniens sur son territoire. Si la situation se dégrade au Liban, ces derniers sont susceptibles de migrer une nouvelle fois, en Europe, et notamment en France. Perspective qui n'arrange pas Macron et plus généralement les dirigeants européens.

Il est donc convenu que la France aura le rôle d'intermédiaire entre l'Arabie Saoudite et le Liban, et qu'elle accueillera, samedi 18 novembre à l'Elysée, le premier ministre Hariri afin de préparer son retour à Beyrouth, normalement prévu mercredi prochain, jour de la Fête nationale au Liban. 

Nul ne peut aujourd'hui spéculer sur les conséquences qu'entraînerait la confirmation de la démission de Saad Hariri au Liban. Dans ce contexte incertain, ce qui semble sûr, en tout cas pour l'ambassadeur libanais en France Rami Adwan, c'est que les élections législatives sont, quant à elles, prévues d'être tenues.

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