LIBAN : UN AVENIR OCCULTÉ PAR UN FORT CLOISONNEMENT SOCIAL

Le Liban, sorti de la guerre, doit à présent affronter des difficultés économiques de taille, lutter contre la corruption politique mais aussi résoudre les inégalités sociales et se réconcilier avec son passé. Ce contexte pesant génère une société segmentée, divisée entre ceux qui peuvent le fuir et les autres, ce qui réduit ainsi la capacité collective à s'accaparer des problèmes politiques.

Le Liban est un pays particulier au Moyen-Orient. Relativement stable par rapport à ses voisins, il a la spécificité de faire vivre en son sein différentes communautés - notamment musulmanes et chrétiennes - qui cohabitent en apparence harmonieusement. Mais une toute autre réalité se joue pourtant dans le pays du cèdre. Le Liban est dans une situation géopolitique tendue car tenu dans un équilibre de forces, menaçant de rompre à tout instant, entre Israel et le groupe armé libanais Hezbollah. Le conflit syrien est également une menace d'instabilité car les risques qu'il s'importe et déborde sur le territoire libanais est grand. Les combattants de l'Etat Islamique occupaient des zones au Nord du Liban à la frontière avec la Syrie. Il est également très segmenté par les clivages religieux qui empêchent la mixité sociale et livrent le pays à des tensions culturelles intestines. A cela, s'ajoute une crise migratoire sans précédent, provoquée par la guerre en Syrie, et qui place le Liban au premier rang des pays d'accueil de réfugiés, avec près d'un million de réfugiés syriens dans une population de quatre millions de libanais. Pour fuir ce contexte pesant, certains Libanais - les plus socialement privilégiés -, n'hésitent pas à s'échapper dans des pratiques ayant des effets isolants sur le reste de la population. Ils se cloisonnent dans un Liban à part, par les riches et pour les riches et semblent ne plus rien vouloir voir, ni avoir à voir avec l'extérieur de leur monde. La manière dont ils ménagent leur quotidien ressemble aux occupations occidentales et contraste ainsi avec les préoccupations d'un pays en développement.

 

Auparavant considéré comme dangereux, le Liban a désormais acquis une popularité surprenante. De plus en plus de jeunes souhaitent effectuer leurs échanges universitaires dans la très réputée Saint-Joseph de Beyrouth, une scène culturelle se développe et les night clubs envahissent le littoral. Jugé comme stable, ouvert aux différences culturelles, il fait figure d'exception au regard de ses voisins - hormis Israël - régulièrement en proie à des guerres civiles et autres conflits destructeurs, mais aussi à l'extrémisme religieux, à l'instar des monarchies du Golfe. 

 

Mais l'ancienne Phénicie est pourtant loin de son âge d'or. La "Suisse du Moyen-Orient", comme on aimait à la qualifier pour évoquer le Liban d'avant la guerre civile, ouvert à l'Occident et à l'Orient car doté d'un réseau bancaire très puissant, a perdu de son éclat. Après avoir traversé une longue période de guerre civile particulièrement désastreuse (1975-1990), puis la guerre de 2006 contre l'Etat israélien, le Liban garde bien plus de séquelles qu'il n'y paraît. 

 

Le manque d'infrastructures pour aménager le territoire et répondre aux problématiques urgentes de gestion des transports notamment - l'axe routier principal parcourant le Liban du Nord au Sud étant en permanence bouché -, la désertification du marché du travail, la corruption politique, la paralysie des institutions - le pays est resté sans président de 2014 à 2016 - et la crise migratoire actuelle, sont autant de problèmes dont le Liban peine à se débarrasser et qui ont des effets clivants au sein de la société.

 

Restant dans la lignée des pays émergents, dans lesquels les inégalités sociales sont toujours plus visibles que dans les pays développés, au Liban et même si une petite classe moyenne existe, quand on est riches, on est très riches et quand on est pauvres, on est très pauvres. En effet, de fortes inégalités marquent le pays et cela commence dès le début. L'expression la plus précoce qui en témoigne est celle de l'inégal accès à l'éducation chez les Libanais - les meilleurs établissements étant privés et particulièrement onéreux (compter entre 4000 et 7000$ par an à Beyrouth, pour la scolarisation d'un enfant, dès le primaire)-. Par ailleurs, cette première discrimination génère des effets persistants dans le temps puisque ces mêmes écoliers du privé sont ceux qui ont l'opportunité d'aller en Occident par la suite pour trouver du travail qualifiant. 

 

Puisqu'il semblerait que tout soit fait pour que se maintienne un écart entre les classes sociales, le clivage riche/pauvre se fonde en fait sur la possibilité qu'ont certains d'échapper à ces problèmes et le non choix qu'ont les autres à rester pétris dedans. Ceux qui peuvent se le permettre se mettent à rêver d'un style de vie plus somptueux, à la mode occidentale.  Chacun vit son propre American dream à la libanaise. Dans un monde à part, se déroule alors le spectacle d'une richesse qui s'expose, qui s'assume et qui revendique une différence sociale érigée comme une identité.

 

Avec un SMIC fixé à 450$ et un salaire moyen à 766$ par mois, le niveau de vie général est faible au Liban. Pourtant, les prix affichés révèlent un coût de la vie particulièrement élevé. Bien que le pays soit entièrement bordé par la mer Méditerranée, les plages sont très peu accessibles et leur fréquentation ne concerne qu'une minorité de la société libanaise. En effet, toutes sont privées (compter entre 20 000 à 35 000 LL l'entrée par personne, soit entre 10 et 18€ environ), hormis quelques-unes, sales et polluées, réservées généralement aux réfugiés syriens qui s'y retrouvent. 

 

Le coût de la vie est donc particulièrement discriminant et organise la société. Tandis que la bourgeoisie libanaise privatise les lieux qui pourtant appartiennent à tous, les autres sont forcés d'accepter des travaux ingrats et prennent en moyenne 30 000 LL (15€) la journée sans rechigner. Les Syriens, qui subissent par ailleurs un racisme très fort de la part des Libanais, sont surement les plus précarisés, car utilisés comme de la main d'oeuvre pas chère.

 

La volonté des riches de ne pas faire partie du paysage d'un pays présentant des insuffisances économiques est très forte. Ainsi, toutes les stratégies de cloisonnement social pour maintenir un entre soi bourgeois sont bonnes à prendre. Certains n'hésitent pas à s'isoler géographiquement dans des quartiers résidentiels fermés à la circulation et gardés 24/7 par une protection militaire. Dans les pratiques quotidiennes, le lieu de sortie privilégié des riches est les grands centres commerciaux, petits mondes à part où il est possible de faire toutes les activités possibles, du moment que le lieu est fermé et séparé de l'extérieur. 

 

Sur l'autoroute, les grosses voitures type Jeep -adorées par les libanais- surplombent le reste et sont l'expression privilégiée et convenue de reconnaissance d'un certain statut social. Dans ce petit pays, plus on est haut dans sa voiture, plus on est riches. Autre témoignage plus malheureux : l'exploitation des "bonnes", terme désuet mais couramment employé au Liban, qui désignent ces personnes, venues majoritairement des Philippines ou de certains pays d'Afrique, qui travaillent en tant que "femmes à tout faire" dans les familles bourgeoises. Certaines familles peuvent en avoir jusqu'à cinq ou plus. 

 

Les élites politiques peinent à soutenir une vision d'avenir qui engloberait la totalité de la population. Elles sont la version exacerbée du cloisonnement social libanais car sont issues de familles riches et ont une main mise solide sur le champ politique, qui empêche toute passation à la nouvelle génération. De plus, ce sont les mêmes aujourd'hui au pouvoir qui furent les acteurs de la guerre d'autrefois. Le refus d'aller de l'avant tout en retenant l'histoire passée est donc entretenu par cette classe politique. En témoigne la stagnation du projet de la "Maison Jaune", lieu historique en plein coeur de Beyrouth traversé autrefois par le tramway, devenu pendant la guerre civile un carrefour stratégique pour les conflits. Situé en zone charnière entre Beyrouth Est et Ouest, il abritait alors les snipers. Ré-investi aujourd'hui en musée et soutenu notamment par la mairie de Paris, ce bâtiment bien qu'achevé, peine encore à ce jour à ouvrir ses portes. L'architecte en charge du projet y voit clairement une censure des dirigeants politiques. Dès lors le travail de mémoire empêché, c'est toute l'aspiration à une réconciliation, ou du moins une unification sociale qui en souffre. 

 

Cet aveuglement volontaire des plus riches face aux difficultés de leur pays est un phénomène d'après-guerre et s'explique par l'incapacité actuelle de regarder leur histoire. Si beaucoup ont des solutions pour leur pays, on ressent un sentiment désabusé dès qu'il est question de mise en pratique. La possibilité qu'ont les citoyens de s'emparer des problèmes politiques est quasi nulle et les dirigeants peinent à répondre aux enjeux premiers. Ils n'ont pas non plus l'intention de céder leur place. La guerre pas si lointaine a décimé le pays et traumatisé la population. Comme pour nier la gravité du conflit, les libanais préfère même l'évoquer pudiquement en parlant des "événements". D'ailleurs au Liban, chacun a vécu sa propre guerre. Les ennemis furent aussi pluriels que les multiples appartenances culturelles. Mais la guerre a le même visage partout. Et comme tout traumatisme, il est plus aisé de le refouler dans un centre commercial luxueux plutôt que de le regarder chaque jour entre les murs criblés de balles de certains quartiers populaires de Beyrouth. Une femme me confiait : "Ici, on préfère oublier". Malheureusement, pour beaucoup, même l'oubli est un privilège. 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.