Migrant-es et Frontex: la politique des barbelés aux frontières de l’UE et la mythologie gréco-romaine

Qui est confronté depuis des années aux barrières et mesures policières opposées à exilées et exilés aux frontières de l'UE ne saurait rester insensible à un fait de langue paradoxal. Alors que l’on dénigre l’enseignement du latin et du grec dans les collèges, les dénominations antiquisantes connaissent dans ce domaine une étonnante vogue. A cet égard, l’agence Frontex a sans doute la palme.

 

Agence européenne pour la gestion de la « coopération opérationnelle » aux frontières extérieures de l’Union européenne, Frontex apporte un soutien logistique aux polices des pays concernés. Sont essentiellement visés : migrantes et migrants. Il s’agit de leur interdire l’accès aux différents pays de l’Union européenne en les privant d’une possibilité d’immigration considérée comme illégale. On renforce donc les barrages et les contrôles répressifs le long de frontières que l’on tente d’externaliser. Les pays voisins de l’Union tels le Maroc, la Libye, l’Égypte ou la Turquie sont appelés à retenir les exilés, réfugiés et migrants, et à les renvoyer dans leurs pays d’origine !

            Avec un budget annuel se montant désormais à plus de cent millions d’euros, Frontex a tour à tour lancé les opérations policières intitulées Ariane (contrôle de l’immigration illégale depuis l’Ukraine vers la Pologne), Pegasus (contrôle des aéroports de l’Autriche à la Suède en passant par la Grèce, l’Italie, l’Espagne et le Portugal), Héra (contrôle de l’immigration « irrégulière » depuis les Iles Canaries et le Sénégal), Hermès (maîtrise des flux migratoires illégaux de l’Algérie à l’Égypte vers la Sicile et la Sardaigne), ou, selon la double attribution de ce dieu, un Poseidon land pour la surveillance terrestre et aérienne des frontières de la Turquie avec la Grèce et la Bulgarie, et un Poseidon sea pour le contrôle des côtes de la Turquie et de l’Égypte pour empêcher l’immigration en Grèce. S la dernière née de ces opérations à la dénomination hellène : Sophia pour un renforcement militaire du contrôle de la Méditerranée centrale sous prétexte de lutte contre les passeurs.  Sous le couvert du polythéisme gréco-romain se dessine une sinistre géographie des contrôles policiers, renforcée par l’érection de murs de Ceuta et Mellila en face de Gibraltar au fleuve Evros dans le Nord de la Grèce ; s’y ajoutent désormais un mur en Bulgarie, la barrière renforcée entre la Serbie et la Hongrie, les barbelés entre l’Autriche et la Slovénie…

            Et que dire de l’usurpation du mos majorum romain pour une vaste opération, à l’automne 2014, de contrôles policiers menés dans tous les pays européens ? Cible avouée : les filières et réseaux de passeurs ; résultats de fait : l’arrestation de 20000 migrants en Europe et dans les pays limitrophes pour 250 passeurs… Et durant l’hiver dernier l’opération Triton, sous l’égide de Frontex, s’est substituée à une opération italienne d’accueil plus généreux avec, pour autre résultat, la mort de plus de 2000 migrants, femmes et enfants inclus, à l’occasion de différents naufrages en Méditerranée centrale.

            Mais, aux yeux de l’helléniste, le comble du cynisme dans l’euphémisme a été atteint en été 2013 avec l’opération Zeus Xenios, lancée par le gouvernement grec à la solde de la troïka européenne. Au nom du dieu de l’hospitalité des centaines de migrants sont harcelés et battus par la police (avec l’aide des milices d’Aube Dorée), enfermés dans des camps de rétention/concentration, et finalement expulsés d’une Grèce à nouveau sous le joug des institutions bancaires européennes.

            Sous les noms des dieux et des héros grecs et latins, une politique visant en définitive à nier ce à quoi les anciens Grecs tenaient le plus : la qualité d’être humain.

 

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