Exilées et exilés entre répression d’État et accueil citoyen (Athènes)

Au centre d'Athènes, l'Hôtel City-Plaza abrite plus de 400 exilées et exilés. Ils sont au nombre des 55 000 réfugiés retenus en Grèce à l’issue de la fermeture de la « route des Balkans » et de l’infâme accord de blocage signé entre le Conseil européen et la Turquie. Cet accueil citoyen est en contraste avec la politique de tri, de répression et d'expulsion des migrants imposée à la Grèce par l'UE

« No pool, no minibar, no room service, but still the best hotel in Europe », telle est la nouvelle devise de l’Hôtel City Plaza à Athènes, situé 78 rue d’Acharnes (les lecteurs d’Aristophane apprécieront !) au nord de la Place Omonia entre le quartier d’Exarchia et celui d’Attiki. Donc « Welcome to the City Plaza. Greece’s refugees hotel ». Depuis le 23 avril en effet l’hôtel, inoccupé depuis six ans, abrite près de 400 exilées et exilés, parmi lesquels 185 enfants et 22 familles monoparentales : beaucoup de Syriens, mais aussi des Afghans, des Kurdes, des Palestiniens, des Irakiens et des Pakistanais. Ils font partie, on s’en doute, des 55 000 réfugiées et réfugiés retenus en Grèce à l’issue de la fermeture de la « route des Balkans » et de l’accord signé le 18 mars entre le Conseil européen et le premier Ministre de Turquie (remplacé depuis).

Fin mai, débarquement au Pirée de même qu’il y a près de soixante ans pour le lycéen qui passait d’un coup, par le même alphabet, de la lecture de l’Odyssée en salle de classe à une publicité pour les ciments « Héraclès ». Le changement de décor est drastique. Aux quais encombrés par les ballots à charger sur des vieux vapeurs et parcourus par des petits tramways verts auxquels s’accrochaient des enfants se sont substitués des larges môles dûment sécurisés et envahis des poids lourds et des voitures embarquant sur d’énormes ferry-boats ;  les halles aux légumes et au poisson fleurant bon les olives, les épices et les salaisons ont fait place à l’immeuble administratif qui, resté longtemps à l’état de carcasse rouillée, obstrue la perspective sur l’Acropole que signalait aux marins convergeant vers l’Athènes classique l’éclat de bronze de la statue d’Athéna ; quant aux marchands de souvlakis, de loukoums ou de pastèques qui hélaient les voyageurs en partance pour les îles de l’Egée selon des horaires très aléatoires, ils sont remplacés par les migrants réduits à des conditions de survie entièrement précaires auprès des tentes bleues rendues familières aux Parisiens par les campements homologues de La Chapelle, de la station de Stalingrad, du Jardin d’Éole.

Plus loin, le long de la côte dorée d’Athènes, l’installation de 1500 migrants, hommes, femmes et enfants, dans le stade olympique de feu l’aéroport d’Elliniko évoque plutôt la promiscuité, la précarité, l’insalubrité et la sécurisation policière marquant la « jungle » de Calais.

Rappelons qu’aux termes de l’"accord" du 18 mars dernier, le Conseil européen a acheté la rétention en Turquie des trois millions d’exilées et d’exilés contraints d’y survivre dans des camps ne répondant que très partiellement aux critères du HCR. Après les trois milliards d’euro promis en octobre 2015, ce sont trois nouveaux milliards qui ont été posés sur la table pour que la Turquie ferme aux réfugiés sa frontière avec la Grèce (et par conséquent avec l’UE) ; de plus, elle acceptera tous les migrants refusés de Grèce dans la mesure d’un renvoi contre une nouvelle admission, mais uniquement jusqu’à concurrence de 72000 nouveaux demandeurs d’asile.… Le résultat de cet odieux marchandage, contraire aux fondements même du droit d’asile, ne s’est pas fait attendre ; il est double. D’une part, pour permettre les refoulements, la Turquie est déclarée « pays sûr » ; cela en dépit de la guerre civile engagée depuis des mois par le Président Recep Tayyp Erdogan contre la minorité kurde, avec désormais des milliers de victimes civiles dans les villes de l’est de la Turquie jusqu’en Syrie nord-orientale ; cela en dépit de la répression féroce à l’égard de tous les opposantes et opposants à ce régime autoritaire et policier : journalistes, universitaires, avocats que l’on n’hésite pas à emprisonner sous l’inculpation de terrorisme. D’autre part, la Turquie à son tour s’est employées à « sécuriser » sa frontière orientale avec la Syrie par une barrière défensive analogue à celles  tour à tour érigés depuis l’année dernière par la Hongrie, la Slovénie, puis la Bulgarie et la Macédoine, et finalement même l’Autriche. Le mur anti-exilés turc est désormais muni de dispositifs de tir automatique et tout dernièrement des gardes de la frontière n’ont pas hésité à abattre huit réfugiés qui tentaient de la franchir. Tout cela avec la complicité tacite de l’UE.

            Mais revenons en Grèce. L’accord avec la Turquie n’est pas tombé du ciel. Il est à l’évidence la conséquence directe de la fermeture progressive de la route des Balkans. Cette fermeture découle du passage pendant l’été 2015 de près d’un million de réfugiées et réfugiés tentant, depuis les îles de la mer Égée proches de la Turquie, de rejoindre une Allemagne devenue temporairement plus accueillante. Le premier pays à résister fut la Hongrie ; ni la Commission européenne ni le Conseil européen n’ont jamais protesté, ni empêché ces fermetures de frontières contraires aux accords de Schengen. Par ailleurs, pour enrayer les passages entre la Turquie et la Grèce via les îles de la mer Égée, Angela Merkel et François Hollande ont proposé l’institution en Grèce de « hotspots » : un euphémisme bien anglo-saxon pour désigner des centres de tri – d’un côté les réfugiés, de l’autre les migrants, c’est-à-dire d’un côté les demandeurs d’asile et de l’autre les « réfugiés économiques », d’un côté les bons en puissance, de l’autre les mauvais, les uns et les autres accusés d’immigration illégale et par conséquent considérés comme des criminels. L’ouverture des centres d’enregistrement et de tri s’est accompagnée de la promesse de 160 000 « relocalisations » de réfugiés dans les différents pays de l’UE. Jusqu'ici à peine 3000 personnes ont été accueillies (soit moins de 2 %); et, en la matière, la France une fois encore montre le mauvais exemple (991 réfugiés au 13 juillet pour une promesse de 30 000…).

            C’est ainsi que, par exemple, sur l’île de Lesbos, l'ancien camp militaire de Moria a été converti en octobre 2015 en centre d'accueil et d'enregistrement pour les réfugiés. Il est désormais un centre de détention fermé où croupissent dans des conditions de promiscuité, de manque d’hygiène et d’alimentation déficiente plus de 2800 hommes, femmes  et enfants (dont une centaine de mineurs isolés) originaires en majorité de Syrie, mais aussi d’Afghanistan et du Pakistan. Tout récemment, trois avocats mandatés par le GISTI ont dénoncé auprès de la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) la sous-alimentation, l’absence de service médical, les traitements dégradants, les atteintes à la vie physique et psychique, et l’arbitraire juridique auxquels sont soumis les 2500 autres migrants parqués dans les deux camps de l’île voisine de Chios [1].

Par ailleurs, à la frontière avec la Macédoine, la presse s’est fait l’écho des conditions indignes qui, pendant tout l’hiver, ont régné dans le campement improvisé d’Idomeni. S’y sont accumulés plus de 10 000 migrants, en général des familles, bloquées par la fermeture de la voie des Balkans. Dans le courant du mois de mai, le camp a été évacué et détruit. Les réfugiés d’Idomeni ont été déplacés dans des camps militaires et des entrepôts gérés par l'armée, dispersés sur tout le territoire du pays, pour la plupart à l’écart des centres habités. Une telle mesure de répression et d’invisibilisation des exilés évoque la stratégie suivie quelques mois auparavant par le gouvernement français à Calais : sur ordre du Premier Ministre on a évacué et détruit violemment la partie la plus « urbanisée » de la « jungle » dans laquelle les autorités avaient elles-mêmes poussé à se regrouper, à l’écart de la ville de Calais, les 3500 puis 6500 migrantes et migrants tentant de rejoindre l’Angleterre. De même qu’à Paris pour les campements successivement improvisés à La Chapelle, sur le Quai d’Austerlitz, à la station de métro Stalingrad ou auprès du Jardin d’Éole (sous le signe des trois « d » : déchets, détritus, déjections), chaque expulsion et destruction se solde par une opération de dispersion des réfugiés et migrants dans des « centres de répit » : CAO – Centres d’accueil et d’orientation, soit des centres d’attente et d’OQTF, répartis sur tout le territoire, à l’abri des regards.

Mais l’analogie ne s’arrête pas là : dans le Calaisis comme en Grèce on assiste à un externalisation interne d’une frontière de l’UE. À Calais, c’est le Ministre de l’intérieur qui en septembre 2014 accepte, contre monnaie trébuchante et sonnante, d’empêcher migrantes et migrants de passer en Grande-Bretagne : on barricade le port et l’accès au tunnel, et on soumet migrantes et migrants à un harcèlement policier constant. En Grèce, c’est un gouvernement fragilisé par les exigences d’un troisième plan d’austérité économique et financière qui est contraint par le Conseil européen de retenir les réfugiés venus de Turquie. De plus, cette externalisation interne de la frontière orientale de l’UE est assortie de la nouvelle externalisation à proprement parler que représente le récent et infâme accord UE- Turquie.

Voulue par l’UE, la militarisation dégradante et répressive des contrôles dans les passages maritimes et des conditions de détention des migrants s’appuie en particulier sur l’agence policière Frontex, sinon sur les forces de l’OTAN. Déclarée en Méditerranée centrale, face à la Libye, sous prétexte de lutte contre les passeurs, la guerre menée par l’UE contre les réfugiés et les migrants se poursuit désormais en mer Égée, entre la Grèce et la Turquie. Jusqu’à la fin mai 2016, le nombre des exilés et exilés ayant trouvé la mort dans un naufrage en Méditerranée s’élève, selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), à 2443 – en augmentation de 34% par rapport à la même période en 2015 où on a compté, pour toute l’année, 3770 morts et disparitions [2].

Face aux conséquences destructrices, quand elle ne sont pas létales, de la politique concertée de fermeture militarisée des frontières de l’UE à l’égard des exilés fuyant les situations de guerre et de persécution dont l’UE est en général la complice, la solidarité locale et internationale de la société civile est tout à fait remarquable. À Calais même, pour ne prendre que l’exemple côtoyé à quelques reprises, le travail de soutien de plusieurs organisations locales est d’autant plus frappant quand on connaît la situation de précarité économique et sociale que connaît la région. Ces groupes citoyens sont appuyés par différentes ONG anglaises dont les CRS, à plusieurs reprises, ont détruit les abris installés au profit des migrants. Le 18 juin ( !) dernier, la Préfecture du Pas-de-Calais a même fait bloquer à Douvres le convoi humanitaire de 250 véhicules qui apportait aux exilés tentant de survive dans la « jungles » des dons récoltés dans toute l’Angleterre [3].

Et que dire, après les gens de Lesbos, des Athéniennes et des Athéniens qui, en dépit de la précarité matérielle et sociale à laquelle les ont réduits les trois plans d’austérité imposés par la Banque centrale européenne, la Commission européenne ou l’Eurogroupe et le FMI, ont apporté un soutien sans faille à l’ouverture, par exemple, du City Plaza. Non seulement ils ont fourni à plus de quatre cents hommes, femmes et enfants exilés un abri sûr, un espace privé et une alimentation régulière dans des services qu’ils gèrent avec les personnes concernées ; mais, en plus de cours pour les enfants, l’hôtel refuge offre une pharmacie et un service médical  auquel contribuent les médecins du quartier et une série de spécialistes qui ont répondu positivement à la sollicitation du collectif de soutien. Habillement, logement, alimentation, formation, santé ce sont les droits sociaux fondamentaux inscrits dans l’article 25 de la DUDH (un article consciemment ignoré en régime néo-libéral) : ils constituent la base matérielle de la dignité et de l’émancipation humaines. Il appartiendrait aux gouvernements de l’UE d’y consacrer les moyens qu’ils accordent au contraire à une politique inhumaine et mortifère de fermeture des frontières et de rejet discriminatoire et destructeur des exilées et des exilés.

On ajoutera, en bordure du quartier d’Exarchia, l’autre modèle de solidarité avec réfugiées et réfugiées que représente l’occupation du 5e Geniko Lykeio. Abandonné, ce lycée complète les six autres lieux autogérés accauillant migrnates et migrnats à Athènes et dans sa périphérie (le plancien squat étant celui  dela Rue Notara 26m situé dans le quartier d'Exarchis, dans le voisinagede l'Ecole Polytechnique). L'école abrite désormais dans des conditions matérielles décentes des familles provenant essentiellement de Syrie. Avec l’aide de quelques associations de jeunes Grecques et Grecs, les services de base y sont autogérés. Contrainte de fuir Damas et tentant de rejoindre des proches en Allemagne, la jeune enseignante rencontrée a la fierté légitime de me présenter à ses cinq jeunes élèves : dans la petite salle de classe et de rencontres sobrement réaménagée, ils attendent avec impatience la prochaine leçon d’anglais élémentaire. « Essential is education » : sous le voile, la conclusion est accompagnée d’un regard entendu de complicité pédagogique. Tout est dit : « anthropopoiésis », construction sociale et culturelle de l’être humain, contre négation oligarchique de l’humanité !

                                                                      Claude Calame

                                                                      Juin 2016

Pour une contribution au service médical du City Plaza, on peut passer par le Collectif « Solidarité France – Solidarité pour la santé » : https://solidaritefrancogrecque.wordpress.com/about/

 Ou :

 Contribute to the donations campaign for the best hotel in Europe!

The best hotel in Europe has opened! And that already in April. And since yesterday our donation campaign for the City Plaza Hotel in the city centre of Athens has been launched. We need donations so that the hotel can provide good food, clean corridors, a pharmacy, a hairdresser as well as language classes, a library and legal support for the 400 refugees. 

Here you will find the english call and with first signatures as PDF attached: 

http://best-hotel-in-europe.eu/

Here you will find the video clip of the campaign:

https://www.youtube.com/watch?v=bqsWqFGQiss

We call on you to spread our campaign to make it known, via Facebook, Twitter or in more traditional ways, on paper: there are postcards available in German and English as well as posters that we can send you:

https://www.medico.de/material/

“We live together – solidarity will win” is the motto of the City Plaza Hotel and to that end we all can and want to contribute. 

Greetings in solidarity

Welcome2Stay, medico international und Welcome to Europe

Site du City Plaza:  solidarity2refugees@gmail.com

 


[1] http://abonnes.lemonde.fr/international/article/2016/06/28/accords-ue-turquie-la-cour-europeenne-des-droits-de-l-homme-rejette-une-contestation-francaise_4959714_3210.html

[2] https://www.iom.int/fr/news/arrivees-de-migrants-en-europe-en-2016-204-311-deces-en-mediterranee-2-443. Voir à propos des migrants morts en Méditerranée et des responsabilités européennes la contribution toute récente de Charles Heller et Lorenzo Pezzani (30.6.2016) « Mourning the dead while violating the living » : https://opendemocracy.net/5050/charles-heller-lorenzo-pezzani/mourning-dead-while-violating-living

[3] https://nuitdebout.fr/paris/2016/06/18/communique-du-convoi-humanitaire-britannique-pour-calais/

 

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