Claude Calame
Directeur d’études, Écoles des hautes études en sciences sociales (EHESS, Paris). Membre du Conseil scientifique d'ATTAC, de la LDH, d'Ensemble (Paris 11e), de SolidaritéS (Suisse), de SOS-Asile (Lausanne) et du SSP/VPOD
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Billet de blog 7 déc. 2021

En France comme en Libye : un crime contre les personnes exilées

Dans la matinée du 24 novembre 27 personnes exilées ont trouvé la mort dans le naufrage de l’embarcation de fortune qui de Calais devait les conduire sur la côte orientale de l’Angleterre. De même que pour les migrants disparus entre la Libye et les pays méridionaux de l'UE, la France et la Grande Bretagne ne se sont-elles pas rendues coupables d'un nouveau crime contre l'humanité?

Claude Calame
Directeur d’études, Écoles des hautes études en sciences sociales (EHESS, Paris). Membre du Conseil scientifique d'ATTAC, de la LDH, d'Ensemble (Paris 11e), de SolidaritéS (Suisse), de SOS-Asile (Lausanne) et du SSP/VPOD
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Dans la matinée du 24 novembre 27 personnes exilées ont trouvé la mort dans le naufrage de l’embarcation de fortune qui, d’une plage voisine de Calais devait les conduire sur la côte orientale de l’Angleterre : parmi les disparus, cinq femmes et une petite fille.

            « La France ne laissera pas la Manche devenir un cimetière » a déclaré Emmanuel Macron de son autorité présidentielle au lendemain du drame. Il oubliait de mentionner que depuis 1999 plus de 300 migrantes et migrants ont perdu la vie dans leur tentative de rejoindre la Grande-Bretagne depuis le Calaisis

            Du centre d’accueil à la répression systématique

            Comment en est-on arrivé là ?

            En septembre 2002, Nicolas Sarkozy, alors Ministre de l’Intérieur, fait fermer puis détruire le Centre d'hébergement et d'accueil d'urgence humanitaire de Sangatte, à une dizaine de kilomètres de Calais. Ouvert en septembre 1999 et géré par la Croix-Rouge le centre a assuré en trois ans l’accueil d’urgence de plus de 60000 personnes exilées. Au moment de sa fermeture, 300 réfugiés afghans et 1000 réfugiés kurdes d’Irak furent autorisés à rejoindre des proches en Grande Bretagne alors que 400 migrants d’autres nationalités recevaient permis de résidence et permis (provisoire) de travail en France.

            C’est alors que, dans l’attente d’une opportunité de franchir Manche en se pénétrant sur un ferry ou en se glissant dans un camion franchissant l’Eurotunnel, les exilées et les exilés se disséminèrent dans la lande autour de Calais. Ils y improvisèrent d’improbables campements dans des conditions de sous-alimentation, d’insalubrité et de vulnérabilité inacceptables ; de nombreuses associations solidaires de bénévoles tentèrent d’y pallier, tant bien que mal.  Ces « jungles » furent évacuées et détruites en septembre 2009 sur l’ordre d’Éric Besson, alors Ministre de la migration et de l’identité nationale au sein du gouvernement Sarkozy.

            En dépit du changement de gouvernement la répression des personnes exilées se poursuit. En juin 2014, on assiste non seulement à l’évacuation de plusieurs squats de migrants installés dans Calais même, mais aussi à la fermeture de l’espace de distribution des repas. Dès l’automne 2014 se crée une nouvelle jungle autour de l’ancien camp de vacances « Jules Ferry », transformé en centre de jour ; sa capacité d’accueil est limitée à 400 personnes. Et au printemps 2015, toutes les personnes exilées à Calais sont contraintes à se regrouper sur ce terrain insalubre, en un véritable ghetto de migrants.

            Parallèlement le Premier Ministre Manuel Valls fait édifier au centre de la jungle un ensemble cellulaire fait de 125 conteneurs métalliques. Offrant des dortoirs à douze couchettes superposées, sans toilettes ni cuisine, ces conteneurs ne peuvent « accueillir » qu’un quart des 6000 à 7000 exilées et exilés tentant de survivre à Calais avant de trouver un moyen de traverser la Manche. Placé sous haute surveillance policière, ce « centre d’accueil provisoire » est rendu inaccessible aux associatifs. Et dès la fin de l’hiver 2016 la partie nord de la jungle est évacuée et rasée avant que, finalement, l’ensemble de la jungle soit à son tour vidée de ses occupants et que le centre concentrationnaire imaginé par Manuel Valls soit fermé et détruit. Depuis, à la suite de l’élection d’Emmanuel Macron, deux « Centres d’accueil et d’examen des situations » (sic !) reçoivent celles et ceux qui veulent bien courir le risque d’être envoyés en CADA (Centre d’accueil des demandes d’asile), de voir leur demande d’asile rejetée (pour plus de trois quarts des cas en 2020) et d’être finalement frappés d’une OQTF…

            On estime que désormais plus de deux mille personnes, dont au moins 300 mineurs non accompagnés, séjournent dans des campements plus que précaires dans et autour de Calais. Non seulement ces migrants sont en butte aux murs et aux barbelés dans lesquels on a successivement enfermé le port de Calais, les entrées du tunnel ferroviaire sous la Manche et surtout les parkings où attendent les camions avant leur chargement sur le train. Mais depuis de nombreux mois et désormais même en période de « trêve hivernale », ils sont en butte à la répression quotidienne des forces de l’ordre : destruction des tentes fournies par les associations, confiscation de leurs biens, usage de gaz lacrimogène, humiliations et harcèlement constants. Poursuivie pendant plus d'un mois dès le début octobre, une grève de la faim de trois citoyens militants avait pourtant largement interpellé les autorités et sensibilisé l'opinion publique sur la situation dont la mort de 27 personnes exilées a été la conséquence ultime.

            La même situation s’est reproduite à Grande Synthe. À la suite de l’élimination du camp humanitaire installé en mars 2016 par le Maire Damien Carême avec la collaboration de Médecins sans frontières, plus de deux mille réfugiés, en particulier kurdes, ont tenté de s’installer dans une forêt voisine ; hommes, femmes et enfants y subissent depuis évacuations et destructions successives. Le dernier démantèlement a eu lieu au seuil de l’hiver, le 16 novembre dernier.

Externalisation des frontières : la France comme la Libye

            Constamment réprimées, ces personnes ont été poussées à un exil aléatoire et risqué dont on connaît les raisons : les conflits armés dont les pays de l’UE sont sinon les acteurs du moins les complices (Irak, Afghanistan, Syrie, Yémen), sans aucun doute ; mais aussi les conséquences destructrices, pour les communautés humaines et pour leur environnement, d’un système économico-financier globalisé, fondé sur les principes d’un néolibéralisme imposé par un capitalisme dérégulé. Le vaste mouvement de la mondialisation au profit des plus riches a permis notamment aux pays de l’UE d’établir des rapports de domination néo-coloniale sur les pays les plus pauvres dont on exploite sans merci autant les ressources matérielles que les « ressources humaines ». 

            Des personnes donc cherchant un refuge dans les pays mêmes dont elles ont subi la domination ; des personnes contraintes de traverser un pays tiers pour atteindre le rivage d’une mer au-delà de laquelle se trouve le refuge espéré, dans un pays d’accueil où ils comptent souvent rejoindre parents ou proches.

             Au Sud, un trajet marqué par les violences à travers des régions désertiques puis les agglomérations ennemies d’une Libye livrées aux milices rivales, dans la perspective d’une traversée de la Méditerranée vers un pays de l’UE qui peut leur être fatale.

            À l’Ouest, un parcours hasardeux à travers les alpes maritimes, contrôlées par les forces de police prêtes à refouler migrantes et migrants, avant d’atteindre le rivage barricadé et étroitement surveillé d’une Manche où la mort peut empêcher exilées et exilés de rejoindre le pays de refuge, en l’occurrence la Grande Bretagne.

            Dans le second scénario la France occupe en somme la position que la Libye occupe dans le premier, et cela à différents égards. De même que les gouvernements aléatoires et autoritaires de la Libye, la France a accepté la réalisation sur son territoire d’une externalisation de la frontière d’un pays voisin. Cette externalisation dans le Calaisis de la frontière de la Grande Bretagne a été consacrée en particulier par les accords du Touquet, signés en 2003 par Jacques Chirac du côté français et Tony Blair du côté anglais ; et cela à la suite de la fermeture du camp d’accueil de Sangatte. Aux termes de cet accord de fait totalement asymétrique, les polices de France et d’Angleterre peuvent intervenir pour contrôler les migrants sur le territoire de l’autre pays. C’est finalement la France qui a assumé l’essentiel des contrôles et de la répression à l’égard des exilés désormais considérés comme des « clandestins ». Ainsi en 2014 le Ministre de l’Intérieur du gouvernement Hollande, Bernard Cazeneuve, obtenait 15 millions d’euros de son homologue britannique Theresa May pour bloquer par des palissades sécurisées l’accès au port de Calais et au tunnel sous la Manche ; les exilées et les exilés qui tenteront de les franchir pour parvenir en Angleterre, leur but de paix, seront réprimés sans ménagement.

            La France assure donc de manière uniquement policière l’externalisation de la frontière orientale de l’Angleterre de même que la Libye, par des moyens répressifs qui vont jusqu’à l’enferment des personnes exilées dans des camps aux conditions de détention violentes et indignes, assure l’externalisation des frontières méridionales de l’UE.

Répression des personnes exilées et crime contre l’humanité

            La sinistre analogie peut être hélas poursuivie quant à la manière dont s’est déroulé le naufrage de l’embarcation qui a coûté la vie à 27 personnes le 24 novembre dernier. D’une part, appelées successivement au secours, les garde-côtes et les forces de police françaises, puis anglaises ont tout à tour refusé d’intervenir dans les eaux territoriales prétendues appartenir au pays voisin[1].

            La comparaison est pertinente également pour le rôle joué par l’agence de garde-frontières et de garde-côtes de l’UE.  Avec un budget qui a passé de 60 millions d’euros à sa création en 2006 à 11 milliards d’euros pour la période 2021-27, Frontex collabore depuis longtemps avec les garde-côtes d’une Libye dont a arbitrairement étendu les eaux territoriales vers Malte et l’Italie ; et c’est l’intervention de la même agence que réclame le Président Macron en demandant au lendemain du naufrage dans la Manche « le renforcement immédiat des moyens de l’agence Frontex aux frontières extérieures de l’UE » ; cela pour éviter que la Manche devienne « un cimetière » …

            Quant à la réponse pratique du gouvernement français face au drame du 24 novembre elle vise uniquement les passeurs. Gérard Darmanin l’affirmé dans un tweet dénonçant « le caractère criminel des passeurs qui organisent ces traversées ». Il oubliait de mentionner que les voies légales réclamées depuis des années pour assurer le passage sûr des personnes exilées dans les pays de l’UE où elles cherchent refuge rendraient le recours aux passeurs totalement superflu.

            En fait avec quatre morts en 2019, six morts et disparus en 2020, et désormais 34 morts et disparus pour 2021, la Manche est déjà devenue pour migrantes et migrants une zone de non-droit. En particulier la  Convention internationale de 1974 pour la sauvegarde de la vie humaine en mer prévoit le sauvetage spontané des personnes en détresse maritime. 

            De même qu’en Méditerrané centrale et désormais au large des Canaries pour l’UE, les effets mortifères de la politique de fermeture et d’externalisation des frontières de l’Angleterre avec la collaboration de la France correspondent à un nouveau crime contre l’humanité. Rappelons une fois encore qu’au-delà de  la persécution d’un groupe ou du recours systématique à la disparition forcée, l’article 7 du « Statut de Rome » de la CPI (17.7.1998) qualifie aussi comme crime contre l’humanité « les autres actes inhumains de caractère analogue (i. e. : meurtre, déportation, emprisonnement, réduction en esclavage, torture, persécution, etc.) causant intentionnellement de grandes souffrances ou des atteintes graves à l’intégrité physique ou à la santé physique ou mentale » ; et cela « lorsqu’il est commis dans le cadre d’une attaque généralisée ou systématique lancée contre toute population civile et en connaissance de cette attaque ». Ce nouveau crime contre l’humanité devrait faire l’objet d’une dénonciation auprès de la Cour Pénale Internationale, dans une démarche analogue à celle entreprise par deux avocats en juin 2019 pour accuser l’UE de la disparition et de la mort de plus de 14000 personnes exilées depuis 2013 au large des côtes de la Libye.

            Voir :

https://blogs.mediapart.fr/claude-calame/blog/120120/les-effets-de-la-politique-migratoire-de-lue-en-mediterranee-et-en-libye-des-crimes-contre-lhuman

https://blogs.mediapart.fr/claude-calame/blog/080118/pres-de-40000-personnes-exilees-mortes-en-mediterranee-un-crime-contre-l-humanite

            Et il faudrait y ajouter la négation généralisée des droits individuels et sociaux des personnes contraintes à l’exil par les effets d’une politique néocoloniale dont les pays de l’UE sont des acteurs déterminants, avec les conséquences environnementales et sociales destructrices que l’on sait et que l’on a dénoncées à plusieurs reprises. Réprimer migrantes et migrantes, faire un crime de leur aspiration à un refuge, les laisser trouver la mort en mer correspond à un déni d’humanité.

Claude Calame

On verra aussi la bonne analyse de Carine Fouteau dans "Mediapart": https://www.mediapart.fr/journal/france/241121/exiles-morts-dans-la-manche-le-naufrage-de-la-france

[1] Pour le détail des opérations, voir : https://calaismigrantsolidarity.wordpress.com/2021/11/30/morts-et-refoulements-pour-cause-de-non-assistance-deliberee-dans-la-manche/

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