Sappho et le genre: un nouveau poème?

Du Guardian au New York Times, du Telegraph à la Neue Zürcher Zeitung, on s’interroge. Un papyrus de provenance inconnue nous a-t-il dévoilé « a new Sappho » ?

Du Guardian au New York Times, du Telegraph à la Neue Zürcher Zeitung, on s’interroge. Un papyrus de provenance inconnue nous a-t-il dévoilé « a new Sappho » ?

À entretenir la curiosité, il y a naturellement l’origine floue du document, exhumé des sables d’Égypte pour parvenir à Londres dans une collection privée, anonyme : les étapes de ce cheminement nous échappent tout en laissant subodorer le biais du marché gris. Mais c’est surtout la figure de Sappho qui dès l’Antiquité a suscité passions et controverses : elle est la seule femme à avoir été retenue dans le canon des neuf poètes « lyriques » constamment réédités depuis la période alexandrine ; parmi eux figurent Anacréon, Pindare ou Alcée, son contemporain et collègue masculin à Lesbos.

 

                       (…)

                       Mais, ne cessais-tu de répéter, Charaxos allait arriver

                       sur un navire bien chargé. Cela, je pense,

                       Zeus le sait et avec lui tous les dieux.

                       Ce n’est pas à toi de le méditer.

 

                       Mais tu dois m’inviter et me presser à

                  adresser de nombreuses supplications

                       à Héra la souveraine : que Charaxos retourne ici,

                       ramenant son navire, sain et sauf,

 

                       Et qu’il nous retrouve en bonne santé.

                       Confions aux dieux tout le reste.

                       En effet rapidement le calme plat succède

                       aux grandes tempêtes.

 

                       Ceux à qui le souverain de l’Olympe

                       veut bien accorder un destin secourable

                       pour les tirer des difficultés, ceux-là

                       sont bienheureux et prospères.

                      

                       Et nous, quand Larichos aura relevé la tête

                       et qu’il sera devenu un homme,

                       aussitôt nous serons délivrés

                       d’un bien lourd souci (1).

Ni Larichos, ni surtout Charaxos ne sont pour nous des inconnus. Si la notice biographique qu’un lexique byzantin consacre à Sappho donne le premier comme son frère cadet, le second nous est familier par une anecdote que ne rapporte personne d’autre que l’enquêteur Hérodote (2, 135). À grand prix, la courtisane Rhodopis fut rachetée par un certain Charaxos, un citoyen de Mytilène, le frère de la poétesse Sappho. D’origine thrace, la jeune femme était l’esclave, avec le fabuliste Ésope, d’un homme de Samos ; de là elle fut emmenée en Égypte pour y faire le « métier ». Libre et d’une remarquable beauté, la jeune femme parvint à s’enrichir jusqu’à faire une dédicace au dieu de Delphes. En dépit de la réputation que la courtisane acquit ainsi dans toute la Grèce, Sappho, dans un poème « lyrique » (mélos), aurait couvert Charaxos de reproches.

            Lisons-nous désormais les  strophes du poème mélique allégué par Hérodote ?

Serait-ce à dire qu’à l’écart de toute relation amoureuse Sappho défend ici, avec l’aide des dieux, les membres de sa famille, de son génos ? Mais à qui correspond le tu destinataire de ces vers empressés ? Et qui en est le je, un je poétique qui rapidement s’élargit en un nous collectif ? Un je féminin invité à invoquer Héra plutôt que Zeus ? Davantage que l’hymne à Aphrodite qui ouvrait l’édition alexandrine des poèmes de Sappho, davantage que le fameux poème « il est égal aux dieux celui qui est assis en face de toi » (objet de plus de cent traductions en français), ces vers nouveaux évoquent les poèmes de combat d’Alcée : défense politique d’une hétairie contre le pouvoir des tyrans ; poésie du reproche plutôt que de l’éloge, dans une structure, un rythme et une diction poétiques qui impliquent une exécution chantée, souvent chorale.

La découverte est d’autant plus surprenante que le poème suivant, très fragmentaire, commence par une invocation à Aphrodite. Certes, Cypris  est déjà invoquée au début et à la fin d’un autre poème demandant à la déesse de la mer de ramener à bon port un frère qu’on a identifié avec Charaxos. Néanmoins, dans les bribes du second chant que l’on déchiffre avec peine sur le nouveau papyrus, Cypris est apparemment associée  au désir érotique ; c’est ce que l’on l’attend d’un poème de Sappho !

Ainsi le je puis nous poétique qui chantait le nouveau poème ne correspond pas à la Sappho d’une tradition pour le moins mouvementée : tour à tour la Sappho dont les courtisanes apprennent par cœur les poèmes dans la comédie nouvelle ; Sappho maîtresse d’Anacréon et d’Alcée dans la poésie hellénistique ; Sappho se jetant du rocher de Leucade en raison de son amour désespéré pour le jeune Phaon chez Ovide ; et tardivement la Sappho atteinte d’un amour « désordonné », l’amante des femmes (et non pas des jeunes filles), saisie par l’amour honteux mentionné par la notice biographique byzantine. Mais ce n’est pas non plus la Sappho d’une certaine modernité, confiant à ses vers des sentiments homoérotiques en des occasions privées : pas d’intimité spécifiquement féminine pour faire de la poétesse de Lesbos un auteur lyrique au sens romantique du terme.

Mais une Sappho peut-être plus proche qu’on ne pouvait se l’imaginer de son collègue masculin Alcée. Interventions chantées au banquet des hommes ? Une fois encore le critère du genre est déterminant, dans les différences certes, mais aussi dans les analogies ; il suffit d’éviter de le réduire aux oppositions structurales, naturalisées, qu’affectionnent ses détracteurs. En tout cas une Sappho, s’il s’agit bien d’elle, qui partage le même respect des dieux et la même conception quant au caractère éphémère de la condition de mortel et du bonheur humains. On se souviendra en définitive du témoignage de Socrate tel que Platon le met en scène dans le Phèdre (235c) : un nouveau discours sur éros ne peut que s’inspirer du sage Anacréon ou de la belle Sappho. La poésie grecque ne cesse de mettre en question les différences de « genre ».

 

 

(1) Pour une édition provisoire du texte, voir http://www.the-tls.co.uk/tls/public/article1371516.ece

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