Attentats des 7/8/9 janvier: quel islamisme? quels enjeux?

Est-il opportun d'ajouter une réaction aux attentats des 7-9 janvier sinon que, la révolte, la répugnance, et le deuil acceptés, les sinistres attaques du début janvier nous invitent à jeter un regard sur nous-mêmes : interrogation sur ce qu'en Europe nous sommes devenus, sur le régime qui rend possibles de tels meurtres?

Est-il opportun d'ajouter une réaction aux attentats des 7-9 janvier sinon que, la révolte, la répugnance, et le deuil acceptés, les sinistres attaques du début janvier nous invitent à jeter un regard sur nous-mêmes : interrogation sur ce qu'en Europe nous sommes devenus, sur le régime qui rend possibles de tels meurtres?


Dans les différentes réflexions et prises de position qui ont circulé en particulier sur la liste du Conseil scientifique d'ATTAC, pas d'interrogation sur les motivations possibles des assassins si ce n'est par l'intermédiaire du livre de Fahrad Khosrokhavar, Radicalisation (Ed. MSH 2014).

Trois déterminations, qui se combinent dans une alchimie psycho-idéologique mortifère, peuvent être, me semble-t-il, mentionnées. Il y en a certainement d'autres encore, peut-être plus décisives:

– Tout d'abord les plus grandes manifestations de violence aveugle dans des "attaques ciblées" ce sont les stratèges des Etats-Unis et d'Israël qui en ont donné et qui continuent à en donner le cynique exemple en ce début de siècle, précisément  à l'égard de musulmans: attaques états-uniennes par drones interposés (on évite l'engagement de soldats qui pourraient se rebeller) contre les talibans et autres "insurgés" en Afghanistan et au Pakistan, ou contre des membres supposés d'Al Qaïda au Yémen, avec à chaque attaque des victimes civiles parmi lesquelles femmes et enfants; attaques israéliennes contre les dirigeants du Hamas dans la bande Gaza avec, là aussi, des victimes civiles (sans compter les centaines de victimes innocentes des opérations "plomb durci" ou "bordure protectrice"...). Et sans parler des 122 ressortissants de pays en général musulmans encore détenus, depuis plus de dix ans, dans la prison hors droit de Guantanamo.

– En quelque sorte en correspondance culturelle avec les actes de violence meurtrière dirigés contre des musulmans, il faut aussi tenir compte de la violence fictionnelle qui imprègne désormais la culture libérale anglo-saxonne, mondialisée, et ses représentations : scènes de violence extrême dans les films lancés à grand renfort de publicité par les puissants studios de Hollywood; actes de violence virtuelle par les jeux électroniques qui ont envahi les video games stores des Etats-Unis et désormais des pays d'Europe. Parce qu'il faut frapper pour vendre, la culture visuelle postmoderne, autant par le rythme des images que par le contenu des mises en scène, peut se définir comme un culture de la violence brute et gratuite, de la violence exhibée, asservie à l'idéologie du profit.

– Mais, si les grands pays européens se sont montrés en général complices et des guerres néo-coloniales menées au Moyen-Orient et de la pénétration de la culture anglo-saxonne de la violence, il faut compter, du point de vue du contexte socio-culturel interne à l'Europe, avec la politique conduite à l'égard des couches les plus défavorisées de la population. C'est ainsi qu'on a assisté, dans les périphéries des villes européennes exposant par ailleurs une richesse matérielle insolente, à la construction de cités ouvrières qui sont devenues des ghettos, réservés aux groupes les plus pauvres et les plus fragiles de la population. S'y retrouvent, parfois associés en communautés culturelles, les immigrés, souvent de longue date, et les migrants: victimes de relégation,  de marginalisation, d'exclusion; victimes d’humiliations, de stigmatisations et de dénigrements d'autant plus grands qu'immigrés et migrants ressentent plus fortement les effets de la précarisation généralisée des conditions de travail, de l'augmentation du chômage et du retrait progressif des services sociaux (pour laisser place aux seuls contrôles policiers et aux dispositifs répressifs). Prenant sans doute une couleur, voire une expression religieuse, la ségrégation est avant tout sociale.

Dans ces conditions, les frères Chérif et Saïd Kouachi ainsi qu’Amedy Coulibaly sont les produits de ces quartiers délaissés par tous, sinon par la police (en l'occurrence dans Paris intra muros après un séjour comme adolescents dans un foyer problématique). A la base délinquants, musulmans d’observance pour le moins souple, ils se sont laissé endoctriner et radicaliser à l'occasion de leurs séjours en prison (voir la biographie des frères Kouachi publiée dans Le Monde du 8 janvier ; pour Coulibaly, Le Monde du 16 janvier). Dans cette mesure, l'islamisme radical et meurtrier avec son idéologie djihadiste ne peut guère apparaître que comme le foyer de cristallisation d’aspirations meurtrières (par revanche sociale?). Survenue dans leur biographie de manière secondaire, la motivation religieuse est sans doute subsidiaire et symbolique au sein de déterminations psycho-sociales plus complexes. Autant du point de vue des croyances que des pratiques qui définissent traditionnellement une religion, l’adhésion de ces assassins de banlieue, citoyens français, à l’islam djihadiste mérite d’être interrogée. De même que doivent être par ailleurs interrogées les différentes dérives radicales et fanatiques de l’islam qui se sont développées durant les trois dernières décennies.

Dès lors on peut se demander si les attentats ont été commandités, et par qui? L'appui immédiat de la Maison Blanche au gouvernement Hollande interroge. La pression sécuritaire s’est avérée d'emblée énorme: elle favorisera les mouvements et partis d'extrême droite tout en accentuant la conversion libéralo-sécuritaire du PS.

Quoi qu'il en soit, ceux qui étaient au premier rang de la manifestation du 11 janvier portent une bonne part de responsabilité dans ces sordides attentats:  non seulement Netanyahou (accompagné de son ministre d’extrême droite Liberman), mais aussi les champions européens de l’ « ajustement structurel » précarisant Juncker, Samaras et Merkel ; et Hollande lui-même qui, avec ses ministres Valls et Cazeneuve, suit à l'égard des exclus des banlieues la même politique de désengagement que son prédécesseur Sarkozy.

Ne nous laissons pas tromper par les appels à l'union nationale. A l'interne,  ils seront le prétexte pour faire passer toute les "réformes" profondément réactionnaires concoctées par un gouvernement converti à l'économisme néo-libéral. Les ministres "socialistes" sont devenus les acteurs d'une politique de libéralisme capitaliste au profit des plus riches; par la double exigence de la privatisation des services publics et de la flexibilisation des conditions de travail, elle ne fait qu'accentuer précarisations, discriminations  et appauvrissement des plus défavorisés. À l'externe, le gouvernement français participe largement à la politique de contrôle néo-colonial exercée par les Etats-Unis et leurs alliés européens, avec l'aide d'Israël, sur le Proche- et le Moyen-Orient musulman: politique impérialiste et hégémonique de domination économique, militaire et idéologique.  Et, pour faire bonne mesure, rappelons que, par le postulat d’un absolu et d’une vérité révélée, la violence dogmatique (sinon réelle) est en quelque sorte inscrite dans chacun des trois monothéismes qui sont les protagonistes sous-jacents des meurtres islamistes : défi énorme autant pour le principe de la laïcité que pour la liberté républicaine d’opinion.

Au-delà de la révolte, les sordides meurtres des 7, 8, 9 janvier renvoient au paradigme économico-politique qui nous est imposé, et par conséquent à nos propres luttes. En face des 17 morts dont nous portons le deuil (national), les 3419 migrants morts en Méditerranée durant la seule année 2014 n'ont pas provoqué la moindre manifestation.

Ceci dit de manière très informelle et à titre de simples hypothèses.

                                                                               Claude Calame

                                                                               (EHESS, LDH, ATTAC, Ensemble)

                                                                                                                                 17.1.15

 

NB

Quant au débat autour de la laïcité et des libertés qu’elles concède vis-à-vis des pratiques, des croyances et des institutions religieuses, il convient de rappeler l’article 1 de la loi du 9 décembre 1905 concernant la séparation des Eglises et de l’Etat :

« La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes sous les seules restrictions édictées ci-après dans l'intérêt de l'ordre public. »

Tout dépend donc moins de la définition que l’on se donne de la laïcité que de celle attribuée à l’ordre public.

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