Citoyenneté d'honneur à Tuna Altinel: valeurs démocratiques, valeurs universelles

Le conseil municipal de Villeurbanne vient de décerner la citoyenneté d'honneur à Tuna Altinel, mathématicien turc, maître de conférences à l'université de Lyon 1. Il y a deux ans, à l'occasion d'un déplacement en Turquie, son passeport lui a été retiré et il a été inculpé d'appartenance à un groupe terroriste. Un cas exemplaire de la répression du régime d'Erdogan à l’égard des universitaires.

Ce lundi 22 février 2021, le conseil municipal de Villeurbanne a donc décerné, par un vote unanime, la citoyenneté d'honneur à Tuna Altinel. Mathématicien d'origine turque, Tuna Altinel est depuis 1996 enseignant-chercheur à l'Université Claude Bernard Lyon 1. Il est actif sur  le campus de la Doua qui est situé dans la ville de Villeurbanne, la commune limitrophe de Lyon. Si son passeport lui a été confisqué à son arrivée à Istamboul le 12 avril 2019, c'est parce qu'il avait accepté de servir  d'interprète, en février 2019, pour une réunion tenue au Palais du Travail de la Mairie de Villeurbanne autour du massacre de 200 civils en février 2016 dans la ville kurde de Turquie Cizre. La réunion était organisée par les Amitiés Kurdes Lyon-Rhône-Alpes. Après son arrestation en mai 2019, presque trois mois de détention, et un procès pour "appartenance à un groupe terroriste, Tuna Altinel a été libéré, mais, en dépit de plusieurs démarches judiciaires, son passeport ne lui pas encore été restitué. De là le témoignage et l'appel publiés ci-dessous au nom des "Valeurs démocratiques universelles".

« C'est montrer notre soutien, notre reconnaissance vis-à-vis de Tuna Altınel. Travailler, circuler, s'exprimer librement sont des droits fondamentaux » a déclaré Cédric Van Styvendael, maire de Villeurbanne.

La privation de liberté dont Tuna Altinel est la victime en Turquie s'inscrit dans la politique de la répression menée depuis plusieurs années contre les Universitaires pour la paix. En janvier 2016, ces "académiques" (dont Tuna Altınel) avaient publié une pétition protestant contre les violences d’État qui, à l'instigation du Président Erdogan, commençaient à frapper  les villes kurdes du pays. Avec des dizaines de milliers d’autres fonctionnaires, des centaines d’Universitaires pour la paix furent limogés et privés de leur passeport. Plus de 700 d'entre eux ont été poursuivis en justice, toujours sous le même chef d’accusation : « propagande pour une organisation terroriste », avec des condamnations à des peines allant jusqu’à la prison ferme.

Le dernier épisode de la répression féroce dons les universitaires sont les victimes en Turquie a été marqué par les violences policières des étudiant-es et des enseignant-es manifestant autour de l'Université Boğaziçi à Istamboul. En réponse, le 1er janvier 2021, le Président Recep Tayyip Erdoğan a eu un recours à un décret urgent datant de  2016 pour nommer comme recteur de l'Université Boğaziçi un professeur membre de son parti, le Pari de la justice et du développement (AKP), islamo-conservateur…

Voir ce second appel: https://docs.google.com/forms/d/e/1FAIpQLSc_m3StSsK4Zm8Rp54aBMey5fgrCnEfX6_cMV5knhIsjaTrBA/viewform

 

Claude Calame

Cf.
https://blogs.mediapart.fr/claude-calame/blog/240120/en-turquie-la-liberte-dexpression-devant-les-juges-defendons-tuna-altinel

 

Valeurs démocratiques, valeurs universelles

Avant de commencer j'aimerais remercier la Mairie de Villeurbanne pour son soutien aux valeurs démocratiques, valeurs communes de toute l'humanité. C'est dans les locaux qu'elle prête aux acteurs de la société civile que tout a commencé.

Le 21 février 2019, l'association Amitiés Kurdes Lyon-Rhône-Alpes a organisé une réunion publique dans la grande salle du Palais du Travail de la Mairie de Villeurbanne avec l’autorisation  de   la   Préfecture  du   Rhône.   La   réunion,   intitulée   “Cizre,   histoire   d'un massacre”, portait sur le massacre de plus de 200 civils en février 2016, dans les sous-sols de trois immeubles dans la ville kurde de Turquie, Cizre (Djizré). Lors de sa guerre contre les insurrections dans des villes kurdes de Turquie, les forces de sécurité turques avaient commis une multitude de crimes de guerre, des exactions contre les populations civiles documentés par des organismes internationaux des droits humains. Les derniers jours des civils piégés dans les sous-sols de Cizre, suivis en direct grâce aux photos transmises par les victimes et aux témoignages, ont été le sommet et le symbole de ces exactions. Un symbole si gênant que l'état qui en était responsable a voulu en effacer toutes les traces au plus vite.L'objectif des Amitiés Kurdes Lyon-Rhône-Alpes en organisant cette soirée était de réaliser un travail de mémoire contre cet oubli imposé.

Sans surprise, le Consulat de Turquie à Lyon est intervenu auprès de la Préfecture du Rhône pour demander l'annulation de la réunion. La Préfecture n’a pas donné suite puisqu'il s'agissait d'un événement légal, organisé par une association française loi 1901, qui rentrait dans le cadre de la liberté d'expression. Alors ledit consulat s'est tourné vers des cibles plus précises, c'est à dire l'association Amitiés Kurdes Lyon-Rhône-Alpes et moi-même. Il a dénoncé l'association comme une “ramification du PKK”, a qualifié la réunion publique d'”événement PKK” et m'a décrit comme, je cite, « ... celui qui avait organisé l’événement et joué un rôle de premier plan durant son déroulement ; et affichant de plus une attitude antinationale sur les sites du PKK et arméniens.». Toutes ces dénonciations sont tirées d'une lettre datée du 27 février 2019, envoyée par le ministère de tutelle du consulat au Ministère de l'Intérieur Turc. J’ai découvert cette lettre bien plus tard dans mon dossier juridique. Mon crime   est  d'avoir   assisté   à   cette   soirée  comme  traducteur   d'un   témoin   direct,  Faysal Sarıyıldız, ex-député du Parti Démocratique des Peuples  (HDP), le troisième plus grand parti politique au parlement de Turquie.

Le 12 avril 2019, en profitant des vacances de printemps, je suis parti pour la Turquie. À mon entrée dans mon pays d'origine, mon passeport a été confisqué sans que l'on m'en donne la raison. Mon séjour forcé en Turquie venait de commencer.

Un mois plus tard, le 10 mai 2019, j'ai été arrêté et le lendemain mis en détention provisoire. Rapidement, un procès contre moi a été ouvert. Le chef d'inculpation était appartenance à un groupe terroriste.

J'ai   passé   80   jours   en   détention.   Pendant   cette   période   un   énorme   soutien international s'est formé et le 30 juillet 2019  j'ai été libéré à la première audience sans aucune restriction ni interdiction de quitter le pays. Mais ma demande de restitution de passeport auprès des autorités a été refusée. Comme motif on m'a dit que je  n'étais pas acquitté définitivement.

 
Je l'ai été acquitté en septembre 2020. Sans attendre j'ai de nouveau demandé la restitution de mon passeport. La réponse n'a pas changé! Cette fois-ci, aucun motif n'a été donné. En octobre dernier, un recours a été fait.  Comme chaque appel  ou  requête,  ce recours est appuyé  par  une campagne internationale de lettres envoyées à l'instance juridique ou bureaucratique concernée. Nous attendons toujours la réponse.

En parallèle, nous avons ouvert un procès au tribunal administratif pour demander l'annulation du refus de restitution de passeport. Celui-ci n'a pas eu meilleur sort. Son audience a eu lieu le 12 janvier 2021. Selon la loi, le verdict aurait dû être envoyé à mes avocat-e-s dans les 15 jours qui suivent. Or, 40 jours plus tard, le silence règne.

Ce silence est dû à une enquête dont personne ne semble  rien  savoir sauf les procureurs à Ankara. Mais leurs réponses aux demandes d'informations se limitent à nous faire savoir  que l'enquête est en attente et n'impose aucune restriction. Pas de restriction mais pas de passeport non plus! Mes droits constitutionnels de voyager et de travailler sont constamment violés parce que   j'ai   assisté   à   un   événement   de   témoignage,   de   mémoire   et   de   réflexion   sur   les responsabilités de l'état dont je suis citoyen. À mes yeux ce que j'ai fait relève des devoirs de chaque citoyen qui veut vivre dans un monde de paix, de droit et de démocratie. Celles et ceux qui partagent les mêmes convictions m'ont accompagné depuis le début: mes plus proches, mon université, mes collègues,   des sociétés de droits humains, des sociétés professionnelles, la Mairie de Villeurbanne, la Mairie de Lyon.

Forces démocratiques en France, j'en appelle à vous! Les Loups Gris1 qui sèment la terreur dans les banlieues de Lyon, le consulat qui dénonce ses propres citoyens, l'état qui asphyxie ses meilleures institutions universitaires et qui refuse de renouveler les permis de séjour des enseignants français de la seule université francophone sur son territoire ne sont que quelques aspects visibles de la même menace contre les valeurs universelles que nous défendons. C'est au nom de ces valeurs que je vous demande d'intervenir afin que finisse la rétention de mon passeport et que je puisse retrouver mon travail d'enseignant-chercheur au sein de l'Université Lyon 1, qui est mon foyer scientifique depuis bientôt 25 ans.

Tuna Altınel,

le 22 février 2021, à İstanbul

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