Sappho de Lesbos confrontée à la sexualité et au genre: un autre poème érotique

Lesbos, c'est l'accueil que les habitant-es de l'île réservèrent en 2015 aux réfugié-es fuyant les destructions commanditées par le régime syrien. Lesbos, c'est le camp insalubre de Moria où sont désormais enfermés près de 15000 exilés, hommes, femmes et enfants par la volonté de l'UE. Mais Lesbos, c'est aussi l'île où Sappho et Alcée ont composé des poèmes musicaux qui nous interrogent encore.

 

Comment ne pas être pris maintenant de vertige, obstinément,

ô Cypris, maîtresse, quelle que soit la personne qu’on aime,

Comment ne pas vouloir être délivré de la douleur

                que tu lui imposes ?

Pourquoi en vain m’agiter et me déchirer

par le désir qui affole ? Je t’implore, souveraine,

tu me fais tant souffrir ; autrefois tu n’étais pas […

                et tu ne me refoulais pas […

…] toi, je veux […

…] souffrir cela […

…] quant à moi, je suis

                consciente de cela.

(traduction de Sandra Boehringer et Claude Calame)

Tels sont, en traduction, les vers grecs livrés tout récemment par un fragment de papyrus d’origine mystérieuse [1]. Rédigés en dialecte éolien de Lesbos, ces vers sont organisés du point de vue métrique en strophes dites saphiques. Leur thème les assigne sans le moindre doute à Sappho. Les insérant dans le premier livre de l’édition alexandrine de la poétesse de Lesbos, leur structure rythmique renvoie à une exécution ritualisée, chantée sur la mélodie de la lyre et dansée probablement par un groupe choral de jeunes filles.

Malgré les lacunes offertes par le document papyrologique, on distingue le mouvement du poème. Comme d’autres poèmes de Sappho à tournure hymnique le chant commence par un appel à la divinité : Aphrodite est invoquée au vocatif en son pouvoir divin. L’adresse à la déesse est motivée par l’épreuve amoureuse, exprimée en termes généraux : le manque, le vertige, la douleur provoqués par le sentiment que suscite le pouvoir érotique d’Aphrodite, puis le souhait d’en être libéré. Puis la victime des souffrances imposées par la déesse prend figure. Elle correspond à la personne qui s’exprime en je, un je poétique qui apparaît au féminin au terme de la troisième strophe, un je poétique en définitive pleinement conscient des souffrances imposées par la divinité.

Ce je fictionnel s’avère être la victime de la force incarnée dans la figure d’Éros, ici exprimée par hímeros, le désir impératif. Suscitant un état de folie bien identifié en particulier par Platon, un état second que nous modernes assimilerions à un état modifié de la conscience, le désir érotique agite et tourmente la personne qui assume en je le chant composé par Sappho. De là une nouvelle adresse à la déesse par référence, comme c’est souvent le cas dans les prières hymniques grecques, à une situation passée. Par l’expression poétique la personne qui chante ces vers prend conscience de la puissance d’Aphrodite.

 Cela signifie-t-il que le nouveau poème offrirait un nouvel exemple d’un dialogue personnel de la poétesse avec Aphrodite ? Est-ce à dire que ce poème porterait la marque d’une « intimacy » que, dans une perspective de séparation de sexes à saisir dans leur spécificité, on attribuerait en propre à la femme ? Est-ce à dire enfin que l’affirmation explicite de la conscience du je poétique nous renverrait directement aux sentiments de la poétesse de Lesbos ?

Le nouveau poème de Sappho n’est pas plus « lyrique » que les quelques compositions qui nous sont déjà connues : pas d’expression personnelle, romantique de sentiments intimes. D’une part la poétesse de Lesbos fait usage d’une langue traditionnelle de poésie méliques érotique ; c’est celle à laquelle recourent ses collègues masculins Anacréon ou Ibycos quand ils expriment le sentiment éveillé soit par une jeune fille, soit par un garçon ; pour l’une comme pour les autres Éros « rompt les membres » [2]. D’autre part l’usage dans le poème d’expressions démonstratives de la présence, dans l’espace et dans le temps, renvoie à une poésie chantée, fortement ritualisée. Ce chant a pour fonction d’évoquer les effets physiologiques et affectifs du désir amoureux dans et par la performance musicale chantée et dansée ; il permet d’évoquer la relation avec la personne aimée et de la faire advenir par le pouvoir de la divinité invoquée.

Car ici la personne aimée est présentée de manière anonyme et épicène : « quelle que soit la personne que l’on aime ». De même en va-t-il au début d’un poème fameux s’interrogeant sur la définition de la plus belle chose (tò kálliston) : non pas une horde de cavaliers ou une armée de fantassin, mais « ce que l’on aime (ératai) ». Mais dans ce chant presque complet, la plus belle chose suscitant éros est illustrée d’abord par la figure d’Hélène, elle-même saisie par le pouvoir d’Aphrodite tout en suscitant de désir amoureux (de Pâris qui l’enlève). Puis la plus belle chose, suscitant éros, coïncide avec Anactoria, la jeune femme à la démarche pleine de grâce et au visage éclatant de lumière; le je poétique en regrette l’absence[3].

Comment interpréter une telle relation érotique en termes modernes de genre ?  Nos concepts d’homo- et d’hétérosexualité gardent-ils leur pertinence quand on les confronte aux pratiques érotiques et poétiques de la Lesbos du VIe siècle avant l’ère chrétienne ? C’est en des termes analogues que l’on exprime poétiquement le sentiment suscité auprès d’un homme ou d’une femme adulte par une jeune fille pleine de charme ou un beau jeune homme. Dans le poème mentionné la relation pour nous homoérotique entre un je poétique féminin et une jeune femme pleine de grâce est illustrée par l’amour de Pâris pour Hélène. Dans les cercles aristocratiques des petites cités de la Grèce archaïque, Éros a en somme les mêmes effets sur toutes et tous. Dans une société d’« avant la sexualité », sa réalisation s’opère en particulier par la performance poétique, chantée et ritualisée.

De quoi réfléchir sinon sur nos propres distinctions de genre, du moins sur le rôle que joue, par exemple dans les différentes formes de la musique hip hop et rap, la réalisation musicale de relations marquées par le genre, de relations que nous envisageons comme sexuelles, sinon amoureuses.

27.5.20

 

[1] Offrant deux poèmes de Sappho successivement dénommés « the Brothers Peom » et « the Kypris Poem », ce papyrus a été édité par Dirk Obbink, « The Newest Sappho: Text, Apparatus Criticus, and Translation », in Anton Bierl, André Lardinois (ed.), The Newest Sappho. P. Sapph. Obbink and P. GC inv. 105, frs 1-4, Leiden – Boston (Brill) 2016, p. 13-33. Sur le “poème des frères”, voir : https://blogs.mediapart.fr/claudecalame/blog/110414/sappho-et-le-genre-un-nouveau-poeme

[2] Voir les poèmes présentés et commentés dans L’Éros dans la Grèce antique, Paris (Belin) 2009 (3e éd.), p. 23-60.

[3] Pour un commentaire plus circonstancié on verra l’étude écrite avec Sandra Boehringer, « Sappho au début du XXIe siècle. Genre et poésie érotique », Mètis 17, 2019, p. 121-144. La brève présentation du nouveau poème de Sappho est issue de cette collaboration avec Sandra Boehringer; voir en dernier lieu le chapitre "Sociétés anciennes: Grèce et Rome" qu'elle a publié dans Une histoire des sexualités, Sylvie Steinberg (dir.), Paris (PUF) 2018, p. 15-91.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.