Salaire minimum en Europe: le vote des Helvètes et ses enjeux

 

A propos de l'introduction d'un salaire minimum dans l'Union européenne

Le 18 mai dernier, à plus de 75 % des votants, les citoyennes et les citoyens helvètes ont donc refusé l'initiaitve des syndicats pour l'introduction d'un salaire minimum généralisé. Voir: http://www.mediapart.fr/journal/international/180514/les-suisses-refusent-le-salaire-minimum

Fixé 4000 francs suisses, soit environ 3300 euros par mois, son montant était-il trop élevé? trop ambitieux? A vrai dire là n'était pas l'enjeu. Le montant de 22 francs/l'heure tenait compte en particulier de la durée d'un temps de travail s'élevant en Suisse à 42 heures hebdomadaires, du fait que l'assurance maladie et accident est privée (représentant un coût moyen de plus de 400 francs par mois par habitant), du montant de loyers qui sont dignes de ceux du centre de Paris, etc.

Dans une Suisse acquise aux principes non seulment du néo-liblralisme, mais suriout du néo-conservatisme le plus  étroit, les enjeux étaient ailleurs. Publié à la veille du scrutin dans un quotidien de Suisse romande, le billet ci-dessous tente un bref éclairage.

 

Pourquoi un salaire minimum en Suisse également ?

             24 Heures – 26 avril 14

            Représentants des partis de droite et représentants des organisations patronales fond chorus, à nouveau. Pertes d’emploi et donc chômage, délocalisations, fermeture de PME : ce sont les arguments régulièrement avancés à l’égard de toute proposition d’amélioration des conditions travail des salariées et des salariés dans ce pays. Musique connue. De même qu’à l’égard de l’immigration, on joue sur la peur.

            Introduire enfin un salaire minimum, c’est au contraire renforcer l’emploi en évitant aux salariés les moins bien payés d’avoir une activité complémentaire ou de devoir recourir à l’aide sociale ; c’est améliorer les conditions salariales dans des domaines où, par définition, aucune délocalisation n’est envisageable : soins à la personne et emplois de maison, restauration et hôtellerie, vente dans les magasins, agriculture ; c’est encore  assurer aux PME des conditions plus stables pour des emplois plus qualifiés. Et ceci pour un coût limité.

            Des chiffres ? Une étude conduite par un économiste travaillant à la centrale syndicale UNIA estime que pour les 300 000 salariés concernés dans les entreprises suisses l’augmentation salariale représenterait une somme globale de 1, 6 milliard, c’est-à-dire à peine 0, 5 % de la masse salariale totale. De ce point de vue il convient de rappeler qu’entre 2000 et 2009, les salaires réels ont augmenté de 0, 6 % en moyenne par année alors que pendant ce même laps de temps la productivité connaissait une augmentation annuelle de 1, 1 %, soit pratiquement le double. Mais le plus choquant est de constater que, quand les bas salaires n’augmentaient qu’à la mesure du taux d’inflation, le salaire moyen des hauts cadres connaissait un bond de 14 % ! Et que dire du taux de profit des grandes entreprises suisses pendant la même période, dans un mouvement qui a repris depuis la crise financière de 2008-2009 : si une étude du Fonds national montre que depuis 1980, la quotepart salariale sur le total des revenus des entreprises est restée à peu près constante, en revanche dès la fin des années 1990  la part distribuée aux actionnaires et en bonus s’ajoutant aux salaires les plus élevés a fortement augmenté, en raison notamment des gains de productivité. Par ailleurs, dans les services, en ce qui concerne par exemple la restauration, l’alignement des rémunérations sur le salaire minimum entraînerait une hausse du prix du café de Fr. 4.10 à Fr. 4. 20 (soit 2, 2 %) ; ceci pour autant que l’augmentation salariale impliquée soit répercutée sur le client…

            Autant l’inefficacité des « mesures d’accompagnement » pour éviter la sous-enchère salariale produite par la libre circulation des personnes que la fragilité des conventions collectives de travail montrent que le principe du salaire minimum doit être inscrit dans la loi. En Suisse romande même, que ce soit pour l’entreprise Gate Gourmet à l’Aéroport de Genève ou pour l’hôpital de la Providence à Neuchâtel, on sait que les CCT (conventions collectives de travail) sont dénoncés sans retenue dès qu’il s’agit de revoir les salaires à la baisse. Les premières victimes en sont les femmes et ceux qui, immigrés, ont les conditions de travail les plus précaires.

            Sommes-nous tombés si bas dans le libéralisme économiste, soumis à la seule règle du profit financier, pour qu’il soit devenu indécent de défendre un principe élémentaire de justice sociale ?

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