Le prochain président

Quid des forces en présence en 2017? Alphonse Allais disait « Il ne faut pas faire de projet, surtout en ce qui concerne l'avenir ! » alors j'ai probablement tort d'essayer : Après tout, d'ici 2017 la vrai gauche, celle dont rêvait Georges Orwell se sera peut-être réveillée pensant d'abord au citoyen ordinaire en se demandant ce qu'il pense et pourquoi, plutôt que ce qu'on voudrait qu'il pense .

Le 2 septembre 1945, la plus formidable machine de guerre du monde contemporain se vit brutalement stoppée par la capitulation sans conditions de l'empire japonais, faisant suite à la capitulation du 3ème Reich le 8 mai précédent.

L'industrie nord-américaine, USA et Canada inclus chauffée à blanc par l'effort de guerre était stoppée dans son élan par la fermeture des champs de bataille et en grand besoin de reconversion et de nouveaux débouchés. Dans le même temps, les pays européens se réveillaient au milieu d'un champ de ruine, leur industrie détruite, leurs populations décimées, des structures politiques et sociales corrompues par les régimes fascistes installés dans les pays occupés.

Avec l'Union Soviétique, l'autre grand vainqueur de ce gigantesque gâchis mondial s'installa une concurrence idéologique et militaire, une sorte de paix armée qu'on appellera « guerre froide », formalisée par la conférence de Yalta en 1945 , laquelle consacrera la partition du territoire européen en deux camps dont l'un sous influence soviétique et l'autre sous influence occidentale.

C'est dans ce contexte que se reconstruiront tant bien que mal les entités nationales et qu'en France au régime de Vichy et à la période de transition pilotée par le général de Gaulle succédera en 1946 la quatrième république, laquelle finira en 1958, torpillée pas ses propres incohérences et par les conséquences de la guerre d'Algérie.

Dès juillet 1944, dans le cadre d'une victoire qui se dessinait, les 44 nations alliées, sous l'influence prédominante des USA avaient signé à Bretton Woods une série d'accords économiques définissant les grandes lignes d'une nouvelle organisation monétaire mondiale. Elle consacra notamment la création du FMI et l'organisation du système monétaire sur les bases du dollar roi, convertible en or. La création de la banque mondiale, initialement dédiée à l'aide à la reconstruction en Europe et en Asie devait suivre un an plus tard, en conséquence directe des accords de Bretton Woods.

Ceci n'était évidemment pas sans rapport avec les problèmes de l'industrie Nord Américaine cités plus tôt, et avec les nécessité de son développement dans le cadre de la reconstruction.

Ce fut la proposition du plan Marshall, occasion pour les circuits industriels et financiers US de s'introduire massivement dans les décisions européennes tout en permettant le redémarrage de l'industrie du vieux continent par l'injection massive de dollars et de matériel. Cette situation devait perdurer jusque dans les années 70 ou l'abandon de la convertibilité du dollar en or rendait les monnaies flottantes et retirait aux états le peu de contrôle qu'ils avaient sur elles en ouvrant la voie à l'industrie financière basée sur une économie casino.

Avec la globalisation, les transnationales américaines visant leur expansion vers la vieille Europe se sont associées aux transnationales d'origine européennes en quête d'expansion pour conquérir au détriment des états le pouvoir de régulation dans le commerce international. A l'échec de la prise de contrôle multilatérale à l'OMC dans le cycle de Doha a répondu la multiplication des accords de libre échange signés et ratifiés par les états mais rédigés dans le réalité par le réseau transnational des conglomérats financiers et des entreprises..

Le plan Marshall, cet apport massif de crédits et de matériels pour la reconstruction européenne n'était évidemment pas sans conditions : On retrouvera ces conditions dans la charte de l'OECE, chargé de la gestion du plan Marshall et plus tard dans le traité de la CECA avant de figurer dans le traité de Rome en 1957 : ils constituent la colonne vertébrale de la construction européenne. Ces conditions sont essentiellement liées à la libéralisation des échanges, à l'abaissement des barrières douanières et à une intervention minimum des états dans la définition et le contrôle des règles commerciales.

Aux états-unis, l'intervention des entreprises dans la vie politique est officielle, que ce soit structurellement, au sein de l'USCE (United State Commercial Service) ou légalement dans la loi fédérale sur les lobbies . Le Lobbying Disclosure Act de 1995 est l'une des lois US que les responsables politiques tentent, souvent en vain, d'opposer à cette influence devenue quasi incontrôlable.

Dans l'Union européenne, la représentation des entreprises dans les circuits de décision n'est prévu nulle part dans le TFUE ce qui n'empêche pas plus de 15 000 lobbyistes d'être au service des entreprises à Bruxelles et présents jusque dans les couloirs, les bureaux et les groupes d'experts de la commission.

En fait, depuis l'époque du plan Marshall, la représentation des entreprises dans le champ politique s'est structurée en coordination avec le pouvoir politique : Différents Présidents de la République y ont contribué en France : Pompidou, Giscard, Mitterrand, ce dernier venu au pouvoir avec d'autres intentions mais qui deux ans après devait plier devant les banques. Sarkozy (dit « l'américain ») est probablement le premier président soutenu par l'industrie qui en espérait beaucoup : Devant l'échec de son mandat, le prochain président sur la liste pour 2012, soutenu par les entreprises devait être un certain Dominique Strauss Khan, de son état patron de FMI, sa qualification de « socialiste » n'étant qu'accessoire. Les sondages le donnaient gagnant.

Son mandat aurait été sans doute assez différent de celui de François Hollande, choisi à défaut dans la même lignée politique que DSK : Hollande ne disposant ni du support du milieu financier, ni de l'envergure de celui qu'il a dû remplacer, a été en 2012 amené à afficher des positions socialistes pour se faire élire (« mon ennemi, c'est la finance... ») avant de s'aligner dès son élection sur les positions, notamment européennes des groupes de pression.

La politique menée sans panache, à contre-courant de l'intérêt populaire et dans le contexte de développement de la crise sociale provoquée par les politiques d'austérité amène à un résultat comparable à la fin de son mandat à celui de la fin de mandat Sarkozy :

- Une classe politique déconsidérée par son manque d'efficacité, et des milieux industriels locaux (TPE,PME, ETI …) soumis à l'influence des grands groupes et au chantage permanent de la pieuvre bancaire dont les tentacules s'accrochent dans les paradis fiscaux. Une situation de l'emploi détestable.

- Une population découragée ne croyant plus à un état providence démissionnaire qui s'est inventé de nouveaux gourous et de nouveaux démons, tous à tendance identitaires : Le Front National, le repli régional (les « bonnets rouges »..), le nationalisme local comme en Corse ou de façon plus complexe mais tout aussi dangereuse  le racisme et la xénophobie qui sont la contrepartie incontournable du fondamentalisme religieux mais aussi d'autres causes plus nationales.

Une partie de cette population, saoulée par un système publicitaire et de marketing tout puissant a des réactions catatoniques et largement autiste, fermant son esprit à tout ce qui peut représenter une construction politique et alimente l'abstention. Une autre partie suivra les propositions d'un FN aux relents vichystes dont le discours populiste constitue dans certains esprits une alternative pas encore essayée.

C'est dans ce contexte que se dessine la campagne électorale pour les prochaines élections présidentielles de 2017 : La réélection de Hollande dans les conditions de 2012 est infiniment peu probable mais l'homme est un fin tacticien et pourrait bien nous réserver des surprises, au prix d'une reconversion qui, à la vérité n'étonnerait personne.

La descente inexorable du parti socialiste vers les profondeurs de l'enfer au travers des élections, qu'elles soient locales, régionales, nationales ou européennes, et l'incapacité des autres partis se réclamant encore de la gauche à s'unir laisse présager que le second tour des prochaines élections présidentielles se résumera à un duel entre deux forces de droite ou quasi dans le combat présidentiel :

- L'une est une extrême droite profondément néo-libérale, pour tout dire libertarienne, bien qu'elle s'en cache sous un discours dédiabolisant.

- l'autre pourrait bien être un centre-gauche social-libéral « républicain » reconstitué à partir des débris du PS et de l'ex UMP, s'inscrivant dans la logique européenne libérale dite « modérée ».

Les corps constitués de la finance et de l'industrie, bras armés de la classe sociale dominante pourraient bien trouver avantage dans la victoire de l'un ou l'autre des compétiteurs.

Il y a eu les élections régionales en l'absence d'une véritable campagne électorale, ce simulacre de consultation démocratique convoqué sur des régions dont les compétences sont revisitées dans la loi NOTRe ... promulguée sans pub au cœur de l'été. Ces élections ont pris un caractère ante-plébiscitaire, contre le gouvernement PS au premier tour et contre le FN au second. A son issue, on a vu les positions des états majors se préciser :

Les conquérants LR de PACA et IDF se sont déclarés pleins d'esprit de coopération pour l'appareil socialiste qui leur a livré des régions clé en main et en retour d’ascenseur on a entendu les responsables PS évoquer la nécessité de forger une nouvelle majorité débordant largement sur le centre. Même François Bayrou commence à y croire et Jean-Christophe Lagarde de l'UDI pourrait bien devenir l'un des politiques en vue dans une nouvelle majorité recentrée pour le prochain quinquennat … à moins que le « vieux » Juppé, toujours droit dans ses bottes, ait quelques tours dans son sac ou que Hollande le tacticien ne réussisse un numéro de transformation acrobatique dans l'année qui vient.

Et les citoyens dans tout ça ? orphelins d'une offre politique et sociale sérieuse, ils sont prêt à toutes les aventures pourvu qu'on les caresse dans le sens du poil, un exercice dans lequel le parti au pouvoir avec Hollande ne s'est pas montré très habile, mais il avait apparemment des instructions venant de plus haut : 2016 sera peut-être la véritable année du changement, au moins dans la présentation de l'offre politique sauf si le sacrifice consommé du quinquennat PS était l'occasion utilisée pour un passage en force et quelques clics de plus vers l'ordolibéralisme cher aux maîtres à penser germanophiles.

Dans ce combat des deux droites qui s'annonce, et dans le contexte actuel de détérioration du climat social, l'intérêt de la classe dominante et des lobbies qu'elle anime serait sans doute de soutenir une alliance centre-gauche bien plus manipulable mais le peuple des votants pourrait bien en décider autrement et perdu pour perdu aller aux extrêmes: Ce ne serait sans doute pas une catastrophe dans le monde de la finance et des rentiers, mais beaucoup moins réjouissant pour le petit peuple aujourd'hui sensible au discours populiste du FN: Les promesses n'engagent vraiment que ceux qui y croient.

En guise de conclusion :

Pour qui roulent donc ces politiques fatigués qui semblent se précipiter avec un bel élan vers un suicide politique alors qu'en Espagne, au Portugal et Grèce ou même en italie d'autres forces moins traditionnelles, moins datées, semblent poindre leur nez et qu'en France le FN fait ses choux gras de cette décomposition politique ?

Même si les media traditionnels se gardent bien d'en parler, il n'est pas difficile de voir au travers des circonstances de l'élection présidentielle 2012 et dans les prémisses de la prochaine la patte de la finance et des lobbies industriels. Toute la stratégie néolibérale repose sur l'affirmation que « TINA » (there is no alternative) mais les marionnettes politiques mises en place sont de moins en moins crédibles au regard de la démocratie qu'on pourrait souhaiter. Alors, quel meilleur plan que de nous faire douter de la démocratie ?

 

 

Annexe  : Les multinationales seraient-elles les maîtres du monde ?

J'ai préfèré mettre ce texte en annexe, il n'avait pas sa place dans le texte d'entrée mais la clarification me paraît nécessaire.

Existerait-il un« chef d'orchestre clandestin » ou un petit groupe oligarchique dissimulé au cœur de la Trilatérale ou du groupe Bilderberg, exerçant son pouvoir occulte sur toute décision politique, économique ou même sociale dans le monde, avec les moyens de la finance et de l'industrie  ?

Cette vision quasi millénariste est souvent reprochée à ceux qui voient les lobbies embusqués derrière de très nombreuses décisions politiques tournant le dos à l'intérêt général :

Je ne suis pas de ces fanas du complot mondial même si j'attache de l'importance aux rendez-vous pour milliardaires ou se rencontre le gratin du pouvoir de la planète et les faiseurs d'opinion: ce sont des lieux d'échange et parfois de coordination dans la guerre idéologique que mène le néolibéralisme contre la démocratie.

Il n'existe pas d'empire de la finance avec un pouvoir central et dans la pratique il n'y a pas de pire concurrence que celle qui préside aux relations entre tous ces « happy few » dont chacun rêve de figurer en première place sur la liste des milliardaires du magazine Forbes. Par contre, comme l'explique fort bien Warren Buffet, ils ont une très grand conscience de classe et de l'enjeu que représente pour eux le contrôle de l'économie pour maintenir leur domination sur un monde ou ils sont ultra minoritaires.

Le bras armé de cette classe dominante a toujours été l'entreprise où se créent les richesses qui serviront de support à l'accumulation du capital. Ainsi les sociétés humaines, qu'elles soient démocratiques ou dictatoriales ont toujours vu le pouvoir régalien détenu par l'appareil d'état coopérant avec ou défié par le pouvoir financier. Aujourd'hui, les plus grandes entreprises ont pris une dimension transnationale : le contrôle que les pouvoirs politiques locaux prétendent exercer sur leurs activités dans tel ou tel pays est comme une épine dans le pied d'opérateurs internationaux qui réclament l'entière liberté de leurs décisions au nom de la liberté d'entreprendre.

Très tôt, le capitalisme international a pris la mesure des stratégies à mettre en œuvre pour réduire le pouvoir de contrôle des états sur les activités des entreprises qui sont ses bras armés. Ces stratégies sont multiples :

L'un de ces moyens est le lobbying, consistant à judicieusement installer auprès des centres de pouvoir politiques des agents porteurs de leurs intérêts et capable d'exercer des pressions sur les décisions dans le sens de ces intérêts y compris contre l'intérêt général. C'est ainsi qu'à Bruxelles, autour des locaux de la commission, on estime à 15 000 dans plus de 2000 officines  le nombre de lobbyistes dont une bonne partie sont mercenaires, travaillant pour qui les paie. On trouve la même concentration de lobbyistes dans tous les centres de pouvoir politique ou financier à Londres, à Washington DC ou à Genève.

Certaines structures lobbyistes sont permanentes, comme l'European Round Table of industrialists (ERT) qui représente 50 multinationales dont les sièges sont européens, d'autre sont créées en cas de besoin, comme le TABC, lobby transatlantique dans lequel sont présentes 76 transnationales US et de l'UE se présentant comme « la voix de l'industrie » dans la négociation du traité transatlantique TTIP.

Un autre moyen de court-circuiter les contrôleurs politiques repose sur les paradis fiscaux dans lesquels le réseau bancaire pratique les opérations interdites dans les pays de droit et le réseau bancaire en lui-même, au service des marchés, est un moyen de pression efficace contre des états pour la plupart lourdement endettés.

Pour résumer, l'appareil financier et industriel, qui devrait être un instrument du vivre ensemble est devenu un parasite symbiotique à la structure politique des états, se nourrissant d'elle et qui pourrait bien donner un coup mortel à la démocratie. On a pu voir sa redoutable efficacité au niveau mondial dans la COP21 où la montagne a accouché d'une souris et dans laquelle aucune décision sérieuse engageant les états, encore moins les entreprises n'a pu être prise.

 



 



 



 



 



 

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