La fête à la démocratie

La fête du muguet et accessoirement du travail va-t-elle devenir la journée traditionnelle du combat entre Bad Blocs et gendarmes, un combat orchestré par les chaines d'information en continu ?

Il y avait à Paris ce 1er mai 2018 deux manifestations syndicales déclarée à la préfecture, dont une intersyndicale un peu incomplète puisque CFDT, CFTC et UNSA n'y participaient pas et FO plutôt en pointillés.

L'autre manifestation « officielle », c'est à dire enregistrée, était celle des syndicats révolutionnaires partant de la place des fêtes dans le XIXe qui devait rejoindre la manif principale à Bastille pour descendre avec elle jusqu'à la place d'Italie.

Le préfet a laissé entendre que dans la manif des syndicats « révolutionnaires » s'étaient infiltrés plus de 1200 personnes encadrés par près de 200 « black bloc » (la préfecture chiffraient à 1450 ce groupe conséquent, non décomptés les policiers infiltrés). Ces militants organisés , par petits petits groupes, vêtus de noir, cagoulés et casqués ont descendus la manif pour en prendre la tête et aller à la rencontre des policiers regroupés sur le pont d'Austerlitz et le Boulevard de l'hôpital.

La manif a été bloquée dans ce secteur, prenant ensuite un itinéraire « bis » plus paisible convenu avec la police pour arriver à son terme place d'Italie par un autre chemin.

C'est tout ce que nous avons pu apprendre ou voir. Nous qui ? des militants d'ATTAC qui, sur le trottoir du Boulevard de la Bastille, à quelques 300 m du point de départ présentaient aux manifestants pacifiques amusés et intéressés un petit sketch génial de théâtre de rue sur le thème de l'argent magique que le Président prétendait ne pas avoir pour couvrir les besoins pressants des hôpitaux et des services publics.

Le reste sera raconté plus tard par la presse mais la réalité immédiate nous est revenue en pleine figure lorsque à l'horizon de la manif bloquée depuis un moment devant nous, nous avons vu le ciel s'obscurcir d'une fumée grise et dense, puis bientôt les narines et les yeux désagréablement attaqués par les relents des gaz lacrymogènes : ces derniers répandus généreusement par la police refoulant vers la Bastille une horde d'activistes la plupart casqués et masqués. En bruit de fond, on entendait la détonation de ces grenades de dés-encerclement qu'à une autre époque ou le maintien de l'ordre était une guerre coloniale on appelait plus simplement « grenades offensives ».

C'était si près du départ de manifestation que nous n'avions pas envisagé que les incidents pouvaient arriver si tôt. Erreur profonde, les associations qui, comme nous avaient installé un barnum et une table avec un peu de documentation n'ont eu que le temps de démonter en catastrophe et fuir devant la double invasion pour éviter d'être écrasés et le matériel détruit par la vague de violence à son paroxysme.

Les péripéties de notre fuite non planifiée, ou il a fallu se chercher un peu, tous n'ayant pas eu la même trajectoire d'envol, ne méritent pas d'être racontées mais il faut rendre justice aux combattants  : Ils n'ont pas freiné notre course vers l'arrière les bras chargés de morceaux divers, tables, chaises, sacs, sono ou autres de notre installation .

On aura compris que cette partie du récit est purement descriptive et écrite sous l'emprise de l'événement mais il est nécessaire d'en tirer quelques conclusions car la période s'annonce propice à d'autres événements sociaux qui pourraient bien rendre nécessaire notre réévaluation de la démocratie.

 

Qui sont donc ces black blocs ?

La presse se livre avec la bonne foi que l'on imagine chez ses sponsors à l'analyse de cette « ultragauche » qui attaquant les abribus et les marchands voudraient détruire notre système et s'étonne de ce que la police ne la neutralise pas avant qu'elle casse, ce qui s'explique, d'après le préfet par son souci démocratique de ne pas intervenir avant qu'il y ait eu délit.

Les syndicats considèrent que ce qui se passe devant la manif n'est pas de la manif et donc du ressort de la police.

Les politiques des oppositions, de toutes obédiences qui bien sur dénoncent la violence, se réjouissent secrètement de cette épine dans le pied de la majorité gouvernante. Aucun ne semble voir que ce désordre est l'une des meilleures justification par l'image dans les média des options politiques brutales et des « faits du prince » qui depuis un an émaillent la mise en cause des services publics, des corps intermédiaires et de la démocratie représentative.

Le Président, lui, en choisissant délibérément cette période de tension sociale pour un voyage business hors frontières suivi d'un voyage à Nouméa ou il risque avec ses méthodes à la hussarde de rouvrir une blessure vieille de 30 ans confirme son mépris pour l'aspect social de ses responsabilités et laisse à sa garde prétorienne sous le commandement de son premier ministre et de son ministre de l'intérieur le soin de mettre de l'ordre dans son royaume.

Cette évolution de la démocratie représentative nationale vers une forme de césarisme assumé fait de plus en plus penser a la fin de la seconde république et à l'arrivée de Louis Napoléon Bonaparte qui avait l'ambition de créer un empire libéral avec l'effet d'affaiblir et à terme de faire disparaître tout ce qui portait en germe des idées de contrôle public ou de revendications collectives.

Un peu de désordre semant la panique chez les syndicats et dans l'opinion publique pour lui redonner le goût d'un ordre républicain n'est pas pour déplaire à M Macron, mais cette attitude délibérée de « passer en force » en toutes circonstance a pour corollaire de faire renaître dans une partie de la population un réflexe anarchiste qui est la réaction automatique bien connue dans l'histoire à une situation autoritaire et à un césarisme assumé.

Détruire des abribus, mettre le feu à un magasin ou casser des vitrines peut être interprété diversement: conditionnement idéologique, haine entretenue, illusion de revanche ... pas question d'excuser ce type de comportement par ailleurs largement improductif si l'on veut changer la société, mais il faut comprendre pourquoi pour aider à combattre le phénomène :

Pour y voir clair dans la situation, il faut prendre un peu de recul.

Héritiers plus ou moins lointains des Autonomes des années post soixante huitardes, les Black Bloc sont la conséquence quasi permanente, avec plus ou moins d'intensité du développement d'un capitalisme sauvage de plus en plus ignorant des réalités humaines que tant d'autres militants combattent avec les armes de la démocratie. L'oligarchie, constatant le rapport des forces en sa faveur, se refuse même, sous la mandature actuelle à toute forme de négociation réelle avec la société civile.

Dans la destruction systématique des acquis sociaux conquis dans les luttes sociales et le refus mal dissimulé de prendre en compte la nouvelle donne de la crise écologique, le système néolibéral génère quasi automatiquement une force contestataire qui, faisant fi des conventions de la social démocratie développe un combat libertaire que Prud’homme n'aurait sans doute pas nie. Ce mouvement a toutes les tendances nihilistes d'un « no future » qui n'ouvre aucune ouverture vers une autre organisation de la société et dont la haine du flic, gardien de l'orthodoxie étatique et du monde marchand est l'une des caractéristiques.

Quelques éléments sont incontestables : S'il arrive qu'on devienne milliardaire en naissant, par héritage il est beaucoup plus rare que l'on soit black bloc ou même simplement militant de façon héréditaire. La place qu'on prend dans la société dépend énormément de son environnement familial comme public. C'est la raison pour laquelle malgré les efforts des média pour les faire passer pour des terroristes à réduire par la force, cette frange insoumise et incontrôlable d'activistes nous colle à la peau comme le célèbre morceau d'adhésif sur le doigt du capitaine Hadock dans les BD réactionnaires de Hergé.

Il faut se rendre à l'évidence, ces trublions sont nos enfants, les enfants d'un système malade qui faute de leur donner le bon exemple d'une société coopérative et apaisée leur donne comme exemple la concurrence sauvage du tous contre tous et la destruction persistante de notre environnement pour des raisons de rentabilité. Ce n'est nullement un plaidoyer à la Jean Jacques Rousseau : « L'homme est naturellement bon et c'est la société qui le déprave ». La société est ce que nous en faisons. Dans une période ou les forces réactionnaires de la finance posent les jalons d'une mondialisation post sociale plus encore que post industrielle, il est de notre responsabilité de renforcer nos associations , nos syndicats et les forces politiques d'opposition mais aussi de leur réapprendre la démocratie et l'unité.

Disons-le clairement : la désunion persistante dans le camp de l'opposition syndicale, politique et associative est aussi l'un des éléments du développement d'une insoumission qui se développe hors de toute règle démocratique.

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