La dictature douce

Les situations révolutionnaires se développent de préférence dans des pays dictatoriaux ou dans des démocratie fragilisées et sont souvent suivies de périodes contre-révolutionnaires dans lesquelles l'armée vient parfois rétablir l'ordre. Dans les démocraties formelles de l'hémisphère Nord ou du continent austral, les choses se présentent différemment.

Sous couvert de liberté des échanges, le libéralisme génère un système ploutocratique dans lequel la collectivité humaine se stratifie entre gagnants et perdants, ces derniers, les plus nombreux, rejetés à la périphérie d'une société de consommation dont ils sont exclus au dernier stade de leur déchéance. Pour autant, l'hypothèse révolutionnaire y est moins probable qu'ailleurs car le système tel qu'il est conçu et se développe est fortement encadré par la mondialisation commerciale. Les conglomérats et les entreprises transnationaux contrôlent étroitement les appareils politiques prisonniers de leur territorialité et malades de leur endettement auprès des marchés financiers.

Cette situation politique présente dans l'UE (particulièrement depuis la fin de la période de reconstruction d'après guerre) mais existant partout dans le monde occidental apporte aujourd'hui au moins une partie de l'explication de l'impasse dans laquelle se trouve le système. La libéralisation sans contrôle, la destruction des solidarités et des services publics, la course au profit et la spéculation dans la mal nommée industrie financière ont progressivement corrompu toutes ses structures au point de le rendre incontrôlable et de rendre l'esprit public vulnérable à toutes les formes de populismes.

Quelques leaders de droite et de gauche ont prétendu résoudre enfin tous les problèmes accumulés sous la férule de la cinquième république. Quelques-uns se sont disputés récemment en France le poste de monarque républicain pour les cinq prochaines années. Paradoxalement, seul le candidat de la droite « républicaine » et conservatrice apparaissait comme porteur d'une revendication concrète : celle d'une classe sociale favorisée défendant ses avantages acquis.

Les autres candidats les mieux placés, qu'ils appellent ou non la fin de la cinquième république étaient « antisystème » et prônaient surtout le remplacement d'un appareil politique usé jusqu'à la corde ; Celui qui a gagné, le plus habile, est celui qui a su persuader un public sceptique, par un plan com bien préparé, de sa sincérité antisystème sans pour autant s'engager sur un programme précis et « ni de droite ni de gauche », en bref le plus crédible à faire croire qu'il allait par son autorité maîtriser un système désormais détesté par tous, tout en dissimulant qu'il en était le représentant patenté .

Sur le plan électoral, au delà des apparences, la réussite n'est pas éclatante : Si l'on compte bien, Emmanuel Macron n'a recueilli, au premier tour de la présidentielle que moins de 12,5% des voix des électeurs inscrits, à peine quelques % au dessus de Melanchon arrivé 4ème.

Cela lui a évidemment suffi pour ramasser le gros lot au 2ème tour grâce au système électoral et dans un pays jacobin comme la France le pouvoir central conquis devrait lui permettre de gouverner tranquille quelques temps, avant que la belle unité du groupe « en marche » à l'assemblée, appartenant pour l'essentiel à la classe moyenne « haute » des notables locaux et petits patrons ne se fissure sur les conflits d'intérêts nés dans le bouillon de culture du lobbying parlementaire : c'est bien ce qui s'est passé pour les deux partis dits « de gouvernement » qui les ont précédé.

On ne connaîtra le niveau réel du pouvoir jupitérien dans le pays qu'après les prochaines élections locales, départementales et régionales à venir qui lui seront probablement moins favorables car les vieilles citadelles provinciales pourraient bien rester debout mais dans l'immédiat, la situation se rapproche de celle du second empire qui mit fin à la 2ème république avec un pouvoir fort basé sur une majorité pléthorique et supporté au moins au départ par une base populaire . La différence essentielle est que restant proche des politiques allemandes le leader français craint moins les menaces prussiennes ayant conduit au conflit et à la défaite de Sedan en 1870.

Pour le système Macron, le danger d'un échec possible risque plutôt de venir de l'échec de ces politiques de l'UE qui entraînent et multiplient les conflits d'intérêts entre les peuples et conduisent à la paupérisation d'un toujours plus grand nombre.

La guerre commerciale a presque partout remplacé la confrontation directe militaire sans l'exclure totalement et des campagnes encore très discrètes se développent pour une augmentation des budgets militaires avec en perspective une force militaire europunienne qui serait évidemment défensive mais dont les caractéristiques posent question : le temps n'est plus au matériel lourd type « char d'assault » mais aux véhicules légers à l 'armement versatile, aux armes légères et bien sur à l'aviation et aux drones que les marchands d'arme expérimentent et mettent au point au moyen orient..

D'aucuns ont remarqué que la troïka et les banquiers qui obligent la Grèce et ses populations à tant de sacrifices n'a pas d'objections sur son budget d'armement très supérieur, relativement à sa taille aux autres budgets d'armement des pays de l'OTAN .

Les situations d'urgence anti-terroristes, pour la protection contre un nombre très limité d'individus dangereux sert de plus en plus de prétexte à la mise sous contrôle des populations et rend de plus en plus poreuse la frontière entre forces de police et forces militaires qui désormais patrouillent ensemble. Les méthodes d'entraînement sont parfois étonnamment ressemblantes sur les territoires de l'UE. Les militants altermondialistes ont pu le constater à Paris, à Bruxelles, à Francfort ou à Gènes à l'occasion de manifestations europunienne.

En bref, il n'y a pas eu en France de « coup d'état » mais la prise de pouvoir minoritaire d'une faction qui sous prétexte de rejet du système installé va le renforcer. Elle est en train de nous proposer une dictature douce et pour l'instant en partie consensuelle, dans laquelle l'autorité du chef consolidée pourrait rappeler aux historiens quelques souvenirs.

… avec le risque que l'opinion à nouveau déçue ne tombe aux prochaines échéances électorales dans le piège d'un autre type de populisme moins universel mais tout aussi dangereux qui, lui, n'a pas désarmé.

 

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