Je suis Charlie, et après ?

Nous étions nombreux, hier après-midi rue Voltaire : Une foule anonyme, bigarrée et colorée, beaucoup qui manifestaient pour la première fois, certains qui découvraient au travers de la tragédie l'existence même de Charlie Hebdo et de cet esprit libertaire qui survit notamment dans les dessins de Charb, de Cabu et des dessinateurs de Charlie, dans la tradition de « l'assiette au beurre » du grand siècle.

Tous découvraient à la fois l'horreur de machines à tuer, brusquement apparue dans leur existence quotidienne, et la magie d'une communion paradoxale qui n'avait rien de confessionnelle dans un deuil devenu national et dans une certaine mesure mondialisée.

Certains, j'en étais, s'interrogeaient déjà sur les lendemains de cette mobilisation exceptionnelle, notamment pour une classe politique qui, à l'exception du FN, avait eu l'intelligence d'interrompre pour ce jour une campagne permanente de dénigrement des uns contre les autres.

L'émotion passée, on peut hélas penser que les petits jeux politiciens vont reprendre sans modération et il serait pour le moins naïf de penser que dans une crise « d'angélisme » aigue, les responsables politiques vont apprendre les uns envers les autres ce respect mutuel qui, le temps d'une marche, a fait flotter dans un même cortège les emblèmes des juifs et des palestiniens.

Certes, il y avait des nuances : ici, pour rappeler que 4 des victimes de l'assassinat de la porte de Vincennes étaient juifs, des porteurs de pancartes déclaraient : « Je suis Juif et Charlie » et un peu plus loin pour rappeler d'autres victimes d'autres pancartes déclaraient « je suis Charlie, Juif et Musulman », mais dans l'ensemble peu pourront contester le caractère réellement œcuménique, dans tous les sens du terme religieux et politique de ce mouvement, et son caractère éminemment solidaire.

De façon plus symbolique qu'effective, sur quelques centaines de mètres, des responsables politiques de plusieurs pays, autour de François Hollande, se sont insérés dans la manifestation.

On peut le regretter, et sur une pancarte un participant déclarait « C'est dur de manifester avec des cons ». Cette récupération politique, d'un autre côté n'est pas sans intérêt dans la prise de conscience mondiale du danger du fondamentalisme religieux utilisé comme machine à transformer des jeunes en machines à tuer. Pour autant, cette opération des grands de ce monde ne leur restituera pas une quelconque virginité dans leur responsabilité de politiques qui, générant tant de misères, préparent un terreau fertile pour la levée de toutes sortes de terrorisme dans tous les coins du monde.

Cette journée de mobilisation changera-t-elle le comportement d'une classe politique déconsidérée au point que de nombreux citoyens sont près de se précipiter vers les sirènes marine de l'extrème droite, ? - Sans doute pas, mais peut-être, c'est mon espoir, cette manifestation amènera-t-elle chaque citoyen, qu'il ait été présent dans les nombreuses manifestations auto-organisées en France ou qu'ils en aient eu l'écho par la radio et la télévision à considérer les événements d'un autre œil et d'une façon plus lucide.

Il y a peu, les forces de police étaient mises en cause pour la brutalité de leur action et pour la mort d'un jeune manifestant écologique. Hier, un sniper dont on appercevait la silhouette sur un toit a été applaudi par certains participants : Pourtant, une partie des policiers mobilisés à Paris était sans doute aussi à Sivens et il en est de même pour ceux qui ont participé à la traque des assassins, dont on a apprécié le courage et le professionnalisme.

Serions-nous inconstants, ou la police est-elle duale : une bonne et une mauvaise ?

Que nenni ! Les participants à la manif l'ont très bien compris : La police est l'un des ciments de la société … quand elle est utilisée à bon escient pour protéger le public. Elle devient l'adversaire pour les militants quand le pouvoir politique la met au service des intérêts privés qu'ils combattent.

Derrière l'exceptionnelle mobilisation pour défendre la liberté de la presse, c'étaient toutes les libertés qui étaient en cause, en particulier le refus d'accepter que des assassins viennent librement parmi nous y imposer leur loi scélérate.

Comment y parvenir ? C'est précisément l'un des défis que vont devoir affronter les politiques qui hier défilaient fièrement en tête du cortège, juste derrière les survivants et les familles des victimes des massacres perpétrés les jours précédents. Là encore les idéologies vont s'affronter :

La droite défendra son idée traditionnelle de répondre à la violence par la violence et déjà ici et là on nous cite en exemple le « patriot act » nord américain, une loi d'exception que sans doute bien peu de ses laudateurs ont lu même en diagonale. Bien peu savent – ou se souviennent – que cette loi dans les cartons des néolibéraux a été votée par le congrès dans la foulée de l'attentat du 11 septembre 2001 et a institué aux US un régime de méfiance et de dénonciations que le régime français de Vichy pendant la guerre n'aurait sans doute pas renié, agrémenté des progrès réalisés par les techniques d'espionnage et de communication au service du CIA et de la NSA.

A gauche (mais quelle gauche?) dans la tradition social démocrate, on proposera sans doute des solutions prenant plus en compte les aspects de liberté individuelle, mais au fond il est à craindre que la détection des moutons noirs de la société continue à reposer essentiellement sur l'appréciation policière de la normalité des comportements par rapport à une norme néolibérale dont on commence à entrevoir les dangers : A cette aune, ces sacripants de Charlie Hebdo étaient considérés par certains comme anarchistes islamophobes et asociaux, tandis que leurs assassins, par un comportement exemplaire bien calibré ont pu faire illusion, jusqu'au jour fatal ou une consigne venue on ne sait d'où (mais on le saura) a déclenché leur fureur meurtrière.

C'est finalement au peuple – ce peuple qui hier défilait dans les rues de France – qu'il appartiendra de décider quelle orientation il veut donner à la société : Celle d'une société militarisée, dans laquelle chacun se soumettra à la norme , ce qui conduira comme cela se dessine déjà au guetto, au communautarisme et à la méfiance de l'autre avant l'affrontement, ou celle d'une société fraternelle, où chacun accepte l'autre à la seule condition que l'autre fasse de même, ou Charlie Hebdo et ses émules malgré leur impertinence continueront à ravir leurs lecteurs..

Il me semble qu'hier, Dimanche 11 janvier 2015, les conditions d'une volonté populaire pour la deuxième solution ont gagné en probabilité. Il me semble même qu'hier cette volonté s'est nettement exprimée.



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