La démocratie soluble dans la Covid 19 ?

La question peut sembler malvenue: On continue, dans tous les media, de parler de la situation dans les pays démocratiques, mais dans la pratique de la défense anti-virus, les méthodes employées sont essentiellement policières et autoritaires.

La démocratie est une structure politique dont, parfois, on prend abusivement pour modèle la république athénienne malgré son caractère censitaire ou les métèques, immigrés nés ailleurs, et les esclaves sur lesquels reposait pour l'essentiel la prospérité de la république athénienne étaient exclus.

En France, la constitution en son article 3 stipule que « la souveraineté nationale appartient au peuple qui l’exerce par ses représentants et par la voie du référendum » après avoir dans son article 2 affirmé que le gouvernement de la République est le gouvernement du peuple par le peuple et pour le peuple : On n'en est pas à une contradiction près et dans la France des droits de l'homme, les représentants élus interprètent la constitution comme l'incitation à exercer le pouvoir au nom du peuple sans nécessairement lui demander son avis.

La démocratie en réalité, dans le ressenti des populations, s'insère dans un tissus culturel influencé par l'histoire et parfois par la géographie quand les conditions y sont particulières. Ainsi, ses conditions d'établissement sont nécessairement différentes d'un pays à l'autre.

La démocratie pratiquée n'est pas seulement liée aux règles qui l'encadre, même établie démocratiquement par les citoyens eux-même ou à défaut par leurs représentants : son ressenti va dépendre de la façon dont son application sera influencée par les différents réseaux de tous ordres qui sont supposés respecter ces règles, y compris par les représentants eux-même. En période « normale » c'est à dire hors crises, ces différentes influences souvent contradictoires s'équilibrent dans des rapports de forces compliqués. Le citoyen lambda n'en est pas toujours conscient, à l'abri relatif des zones de conflits hors de son champ de perception.

Ce n'est pas pour autant un système stable : ce mixage permanent d'intérêts contradictoires qui s'agglomèrent ou au contraire se combattent et parfois s'annulent crée des inégalités et des contraintes pour le citoyen individuel, encadré par un appareil d'état qui en gère tant bien que mal les contradictions.

- Cet équilibre fragile peut être rompu par une crise économique : une bulle financière éclate et les sociétés civiles de toute la planète doivent s'endetter et mettre en danger leur équilibre pour éviter l'écroulement du système bancaire qui soutient les économies comme la corde soutient le pendu.

- Ce peut être une crise sociale et brusquement surgissent sur les ronds points des gilets jaunes témoins et victimes du désordre général, jetant la panique dans un gouvernement qui jettera des milliards d'euros sur la table et des milliers de policiers dans les rues pour « rétablir l'ordre ».

- Cela a pu être, mais qui s'en souvient encore ? du monde étudiant en 1968 levant des barricades et du monde ouvrier mobilisé, conduisant à l'arrêt forcé 10 millions de travailleurs un mois durant.

- C'est encore, ces 4 dernières années, un cow boy américain excentrique et pitoyable, anachronique survivant de la brutale conquête de l'Ouest, poussant ses groupies à conquérir le capitole, réveillant l'isolationisme d'avant la dernière guerre mondiale, prétendant rétablir des barbelés sur la prairie des états-unis cernés par le monde multilatéral et les multinationales , une création qui leur échappe.

Chaque fois, sur un territoire plus ou moins étendu, la structure démocratique est menacée ou disparaît un moment, bousculée par une urgence entretenue par les régimes politiques en place soucieux de leur survie au moins autant que de celle du monstre néolibéral qu'ils ont créé. Tel le mythique catoblépas, le système a désormais la tête si lourde qu'il n'a plus à la portée de ses dents, pour se nourrir, que ses jambes à dévorer.

Après chaque crise, certes, un nouvel équilibre s'établit, dans lequel un peu de liberté sera chaque fois sacrifié dans la crainte de la prochaine crise à venir. Les évolutions nécessaires vite baptisées désordre devront être par avance contrôlées par une police toujours plus armée et protégée, consciente qu'elle ne pourra réellement maintenir l'ordre quand le désordre est systémique, mais devenue garde prétorienne pour le système en place.

Et puis survient une pandémie, une crise de plus, qui n'est pas provoquée par une guerre ni par une révolution, ni même pas par une nouvelle foucade d'un aventurier capitaliste à la conquête du pouvoir mais qui vient nous rappeler que nous sommes sur une planète partagée par différentes espèces et que si l'une d'elles, la nôtre, a pu croire dominer la nature, d'autres espèces la partagent et que le « struggle for life » beaucoup plus que le progrès technique est la préoccupation principale de toutes les formes de vie qui, pour se développer s'entre dévorent et se disputent le territoire.

Les virus sont des entités biologiques vivant au dépens des cellules du mode de vie qu'ils habitent.

Il y en a partout, la plupart ne sont pas pathogènes. Beaucoup, ignorées des humains, se développent dans le monde animal non encore domestiqué par l'homme.

En passant de certains animaux aux humains, des virus qui sont pathogènes ont conquis de nouveaux territoires sous la peau des humains. La défense collective, sur l'ensemble de la planète, quels que soient les efforts de certains politiques pour en prétendre l'initiative, découle plus des nécessité de la situation que du génie de nos « chefs de guerre » autoproclamés  : Elle n'est pas sans nous faire penser à la politique de la terre brûlée pratiquée par le peuple Russe pour affaiblir l'armée Napoléonienne : Nous abandonnons des parts entières de notre vie sociale organisée et des pans entiers d'économie pour un isolement volontaire que nos organismes individuels ont de plus en plus de mal à supporter. Malgré tous les efforts du néolibéralisme pour persuader le citoyen de son intérêt individuel exclusif, l'humain reste un individu grégaire qui a besoin du contact des autres, qu'il soit fusionnel ou antagoniste pour simplement bâtir une société qui lui donne des raisons d'exister.

La vaccination va certes renforcer nos défenses en attendant qu'un remède, s'il en existe un, repousse l'invasion du virus jusque dans le monde animal d'où il n'aurait jamais du sortir

La vie reprendra-t-elle comme avant ? Rien n'est moins sur car déjà, au delà de la pandémie, la crise environnementale va rendre plus compliqué le retour à un type d'organisation qui jusque là a reposé sur la dilapidation des ressources de la planète pour notre confort. Le retour à la liberté et à la démocratie sera-t-il encore possible ou même souhaitée par des populations aujourd'hui asservies comme jamais aux autorités de confinement ?

C'est bien de démocratie qu'il s'agit et il est temps d'y réfléchir : Il n'y a pas de démocratie sans démocrates, et si les citoyens sont aujourd'hui remarquablement cohérents et solidaires dans leurs réactions défensives, ce n'est pas toujours le cas pour les autorités en charge dont la pédagogie se résume à exploiter des forces policières qui elles aussi s'en lassent, pour imposer, de confinement en couvre-feu une vie sous-contrôle dont on commence à craindre qu'elle préfigure le monde d'après.

Faute d'une réflexion collective sur le sujet, on pourrait bien, dans l'avenir plus on moins lointain de la maîtrise de la pandémie, voir surgir d'autres réactions « populaires » orchestrées par d'autres manifestations de rond points ou par d'autres invasions de lieux publics, avec un concert de LBD et de robocops en accompagnement, ce qui n'est pas réellement la plus satisfaisante manifestation de situation démocratique.

Alors oui, la démocratie pourrait bien être soluble dans la covid 19, mais ce n'est pas le seul solvant dangereux pour la société civile : une trop forte dépendance d'autorités auto-investies d'un rôle qui parfois les dépasse peut aussi avoir des effets toxiques.

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