SNCF: un enjeu public

Le rapport Spinetta ouvre une fois de plus le dossier récurrent de la libéralisation des services publics.

 

Depuis son élection, Emmanuel macron décline et met en oeuvre à un rythme soutenu l'intégralité du programme ordolibéral européen, à un rythme qui a de quoi exciter la jalousie de tous les ultralibéraux d'europe et qui étonne même leurs géniteurs idéologiques du club de Chicago.
Beaucoup se demandent pourquoi cette hâte et par exemple pourquoi la "réforme" de la SNCF est en train de devenir une urgence absolue. La réponse est évidente : le pouvoir de Jupiter gagné grâce à l'explosion des partis traditionnels n'a qu'une durée limitée. Il a moins de deux ans pour rendre irréversibles des "réformes" après lesquelles les gouvernements précédents non moins libéraux courent  vainement depuis tant d'années : Nous nous rappellerons que Denis Kessler en 1972 déjà avait proclamé la nécessité de "détricoter" le programme du Conseil National de la Résistance.

Dès 2019, le retour des élections européennes et locales amènera le monarque républicain à caresser dans le sens du poil une opinion publique qui ici et là commence à grogner devant les conséquences des oukases macroniennes. Mais quels sont les enjeux ? Ne nous y trompons pas : Dans une mondialisation néolibérale, le service public est l'ennemi, parce qu'il prétend  contester au système économique le pouvoir d'orienter seul les choix publics, dans le sens du meilleur des intérêts de ses manipulateurs. Cela ne veut pas dire que les besoins publics sont niés: ils sont l'une des principales sources potentielles de profit à condition d'échapper à une notion inconvenante d'intérêt général. Les politiques de marchandisation à tout va, largement favorisée par le développement des services en tout genre ouverts par la "révolution" informatique en sont l'illustration.

En changeant de statut, l'entreprise privatisée change aussi de nature.
Contrairement à ce que certains croient, la SNCF n'est pas issue des projets du CNR: le regroupement dans une entité commune de compagnies ferroviaires existantes date de 1937 et l'objectif de cette transformation était la création d'un réseau ferroviaire national, étendu sur tout le territoire. Depuis 2015 son statut est celui d'un EPIC (Etablissement Public à caractère Industriel et commercial) il est aujourd'hui question de revenir à son statut initial, en 1937, de société anonyme dont (nous dit-on) l'état resterai le propriétaire à 100%.

C'était aussi la situation des aéroports français il y a peu propriétés de l'état et des collectivités locales à 100%. Recevant le statut de société anonyme sous Chirac ils ont vu leurs conseils d'administration accueillir sous Hollande des actionnaires privés, voire étrangers comme à Toulouse/Blagnac. Macron pourrait bien être tenté par une opération similaire sur la SNCF que les dis-fonctionnements récents contribuent à fragiliser..

A l'origine moyen de transport national à la disposition de tous, la SNCF finira-t-elle par être soumise à une "vente à la découpe" comme les aéroports français, seul le réseau ferré, celui qui supporte la plus forte dette, restant sous responsabilité de l'état ?

Derrière cette opération bien dans le cadre de la marchandisation du monde, il y en a une autre dont l'enjeu serait bien plus important: Depuis les années 60, approximativement, les gouvernements successifs ont développé la route et l'autoroute au détriment du rail, une option aujourd'hui discutée dont les exigences écologiques pourraient bien changer la donne, ce qui redonnerai la maitrise des communications terrestres au secteur public. Il importe donc pour le secteur privé de réinvestir le secteur public ferroviaire pour ajuster à son avantage les différents moyens, en tenant compte des contraintes que finira par lui poser l'environnement.  Une partie de l'activité SNCF peut être rentable, celle des TGV dédiée à une clientèle qui peut la payer, elle est déjà dans la concurrence mais les bilans SNCF sont plombés par le déficit des lignes secondaires, régionales et locales dont on a de plus négligé l'entretien aux limites du raisonnable. Le contrôle de tout le trafic terrestre, ferroviaire et routier réuni dans le secteur privé faciliterait un nouvel équilibre ou les profits privés seront orientés sur la route ou sur le rail en fonction du contexte, en supprimant le moins rentable, à l'image du service public de la poste ou il faut maintenant dans certains villages faire 30 km pour trouver un bureau de poste pour toucher sa retraîte ou recevoir un mandat.

On argumentera sur l'aspect de la dette, des tarifs et de l'endettement pharamineux de la SNCF : C'est un argument fallacieux dans le cadre d'un objectif de libéralisation totale du transport terrestre : déjà dans le cadre actuel, un parcours ferroviaire de Paris à Avignon peut être facturé entre 150 et … 10 euros suivant qu'il est proposé par la SNCF ou par l'une de ses filiales à 100% depuis une gare parisienne périphérique, avec des différences de services sommes toutes secondaires. Le prix du billet n'a que très peu a voir avec le coût réel d'exploitation ou avec la participation de l'état au maintien des exigences d'un service public d'intérêt général.

Deux mots sur le statut des employés SNCF : Un état fonctionne dans la durée, son service public aussi, et si le privé peut trouver un intérêt à développer des travailleurs jetables, ce n'est pas le cas d'un service public qui a besoin de la stabilité de son personnel et pour cela a développé  un droit du travail plus solide que celui des entreprises privées. C'est une raison de plus pour le Medef et les entreprises privées de détester l'état , une raison de plus pour les citoyens d'en défendre les règles. Ce sont plutôt ces règles du public qu'il faudrait imposer au privé.
Rien d'étonnant à ce que après avoir démoli une partie du droit du travail dans les entreprises le système Macron s'attaque désormais au même droit dans les services de l'état.

En résumé, derrière une nième opération de libéralisation se profile la régression vers un système à l'américaine, sans services publics ou il ne fait bon vivre que si on a les moyens de se payer individuellement des services généraux indispensables. C'est ce qui fait des USA qui envisagent d'aller bientôt sur Mars l'un des plus grand pays du tiers monde tant il y a de misère et d'inégalités sur le territoire.

Le mouvement du 22 mars pour la fonction publique couvrira bien plus plus que le champ du rapport Spinetta.

Claude Layalle

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