Au bord du précipice, nous avons fait un grand pas en avant.

« Panurge sans aultre chose dire jette en pleine mer son mouton criant et bellant. Tous les aultres moutons crians et bellant en pareille intonation commencerent soy jecter et saulter en mer aprés à la file. La foulle estoit à qui premier y saulteroit aprés leur compaignon. »

Le projet d'union de la gauche, lancée par le congrès d'Epinay en 1971, a pris fin en 1983 lorsque François Mitterrand recherchant les moyens financiers de la politique sur laquelle on l'avait élu, a tenté de l'appliquer1  : Le décrochage du dollar de l'or, décidée en 1972 par Richard Nixon avaient déclenché une vague spéculative mettant en danger le système monétaire. Les mesures conservatoires prises dans le cadre de l'ECU pour lier les monnaies européennes interdisaient désormais d'utiliser la dévaluation, comme de Gaulle l'avait fait en 1958, pour relancer la balance commerciale et financer de nouvelles politiques2 . L'avènement de l'Euro un peu plus tard compléterait le processus.

Tandis que François Mitterrand négociait en 1982 avec les européens une dévaluation de quelque 5% très insuffisante pour couvrir les besoins du programme de nationalisations prévues, les allemands pratiquaient, eux, une réévaluation de 8% affaiblissant d'autant le poids du franc englué dans l'ECU : l'union de la gauche n'avait plus les moyens de sa politique. Prenant acte du rapport des forces, Mitterrand a entraîné le PS et ses alliés dans un libéralisme aligné sur Bruxelles qui ne s'est pas démenti depuis.

Le parti socialiste qui s'écroule sous nos yeux aura donc duré 45 ans, dont 35 pendant lesquels il a évolué de la social démocratie à un libéralisme plus ou moins assumé, au point qu'au delà de quelques détails de comportement, le public a eu bien du mal à distinguer les différences dans les politiques menées par les gouvernements de droite ou de gauche animées en toile de fond par par les banques et les transnationales.

C'est précisément cette attitude, résolument orientée vers des politiques au profit de la finance et vers un développement destructeur d'environnement qui a fini par dresser le public citoyen contre un système qui lui a raconté tant d'histoires, au point que ce public est devenu vulnérable à tous les populismes pourvu qu'ils se présentent sous les auspices de la dénonciation du système.

Le paysage politique est aujourd'hui le suivant :

La droite française reste la droite, à un étiage certes plus faible que d'habitude mais toujours représentative d'une bourgeoisie soucieuse de préserver son patrimoine quoi qu'il arrive, minée par une corruption qui, malgré l'omerta, n'est plus ignorée de l'opinion publique.

La gauche, affectée des mêmes défauts de corruption, a moins résisté encore : A l'exception de quelques courageux à moins que ce ne soit des inconscients, les rats ont quitté le navire PS pour se mettre « en marche » derrière un nouveau leader qui ne se réclame plus de la gauche mais d'un centre imprécis, « ni droite ni gauche », un point sans dimensions définies qui autorise toutes les orientations possibles.

Ne reste guère à gauche, avec les PS survivants que le mouvement des insoumis mais il lui faudra d'abord s'organiser et discipliner son leader irascible qui finit par établir une barrière infranchissable entre lui et de trop nombreux citoyens ... ce qui lui a peut-être coûté une victoire dont il n'était pas si loin au premier tour de la présidentielle.

L'extrême gauche reste marginale et ne compte plus guère, en tout cas électoralement, mais la flamme en renaît parfois dans des initiatives citoyennes comme « nuit debout » et entretient le rêve d'une autre forme de démocratie. Qui sait si des mouvements populaires ne finiront pas par en émerger ?

On mesure assez exactement le caractère national xénophobe de l'extrême droite avec en arrière plan les nostalgiques du fascisme totalitaire ennemi de la démocratie : dangereux, certes, mais prévisible, si prévisible d'ailleurs que les électeurs jusqu'à présent ont toujours reculé à la porte de l'isoloir devant son élection massive au second tour. Cette fois encore, après avoir été utilisé comme idiot utile et repoussoir par le macronisme et la presse associés, le FN sera rangé dans le placard aux accessoires jusqu'à la prochaine élection.

Le mouvement macronien est une forme de populisme autrement élaboré et jusqu'à présent efficace : Il faut reconnaître à ce Rastignac que l'on croirait avoir été inventé par Honoré de Balzac, l'habileté d'avoir transformé en objet de désir le programme néolibéral qui pourtant nous fait tant de mal.

Un premier ministre de droite associé dans le même gouvernement au quasi symbole médiatique d'une écologie solidaire, des candidats députés recrutés sur internet, quelques chevaux de retour comme Bayrou en guise de « forces nouvelles », chargés en outre de nettoyer les écuries d'Augia, cet assemblage hétéroclite ne tient que par la volonté centrale de Jupiter – Macron auteur d'une prise de pouvoir quasi proconsulaire qui, dans un article précédent de mon blog, m'avais fait songer à l'ascension de Napoléon III mettant fin à la 2ème république.

Le résultat concret est d'avoir installé à la tête de l'exécutif français une coterie politique conforme à celle de la plupart des exécutifs dits « centre gauche » européens, bâtis sur le modèle idéologique des démocrates US, au service de la finance et des entreprises transnationales mondiales3.

Le discours est moderniste et messianique et le système médiatique dans son ensemble s'est mis à son service mais il ne faudra sans doute pas très longtemps au public français pour découvrir que ce « bond dans l'avenir du XXIe siècle » n'est au mieux que le retour au XIXe sur le plan social. Nous entrevoyons déjà le dialogue ramené dans les entreprises le plus souvent sans syndicats au salarié face à son patron au détriment des structures collectives, un exécutif omnipotent gouvernant par ordonnances, un parlement croupion non moins chambre d'enregistrement que le précédent et en tête du dispositif un premier cercle encore à découvrir d'un monarque de moins en moins républicain, dont la jeunesse ne cache pas une ambition forcenée au service d'une oligarchie dont il est tête d'affiche.

Nous venons en effet de faire un grand pas en avant pour sauter dans le trou noir du néolibéralisme. Il va en coûter une énergie considérable à ce qu'il reste en France de démocrates pour reconstruire un mouvement citoyen capable de contrôler la situation et en changer l'orientation.

Cela prendra du temps : Il a fallu soixante dix ans pour réduire l'état plus keynésien que révolutionnaire proposé par le CNR en 1944 à ce qu'il en reste aujourd'hui et sa démolition va évidemment continuer avec la majorité nouvelle. Sûr de sa victoire, comme Warren Buffet l'affirme sans ambages, le système a le temps et l'a montré à suffisance : Il arrive que les mouvements populaires compromettent son avance et dans ce cas il s'accroche le temps que l'orage passe puis lance ses lobbies et ses relais politiques pour de nouvelles conquêtes. Il faudra plus qu'un mandat de cinq ans pour remonter la pente et le travail s'apparentera souvent à celui de Sisyphe poussant son rocher.

Un mot sur la majorité d'électeurs qui a boudé les urnes : Trop tôt pour savoir s'il s'agit d'une majorité définitivement silencieuse, comme aux USA et alors ce serait grave mais on peu compter qu'en cas de besoin une partie des abstentionnistes se remobilisera sous d'autres formes que les élections : l'outil électoral devient inopérant quand il ne reste que le choix entre peste et choléra.

Rien de nouveau sous le soleil : C'est encore aux jeunes générations qu'il appartiendra de rebâtir une société capable de faire face aux multiples crises qui menacent notre organisation sociale comme notre environnement .

Espérons simplement qu'elles ne se contentent pas, comme les moutons de Panurge, d'avancer vers le précipice avec et dans le troupeau

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1On trouvera le détail du processus dans le livre de l'auteur actuellement en librairie : « le rasoir d'Ockham », une balade citoyenne dans l'histoire de l'après guerre, aux éditions EdiLivre : Une base documentaire utile pour mieux comprendre le caractère systémique des dangers qui nous menacent.

2En effet, en 1958, Charles de Gaulle au pouvoir avait réalisé sous couvert de l'opération « nouveaux francs » une dévaluation de 17,5% permettant de rétablir une balance commerciale compromise notamment par le coût de la guerre d'Algérie.

3 Le programme de Bill Clinton a repris dans l'ensemble toutes les initiatives  de Georges Bush père et Barak Obama qui a tenté de faire plus social n'a pas été plus loin que ce qui lui a été permis par le lobbying installé au Capitole.

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