La guerre du camembert

L'exemple du camembert et de la façon dont vient de se conclure en 2018 la bataille de l'AOP entre l'industrie du fromage et les producteurs indépendants est tout à fait démonstrative de la volonté du néolibéralisme d'en finir avec les contraintes de protection des savoir-faire produisant des normes qui sont autant d'obstacles au « libre » commerce.

L’Appellation d’origine protégée (AOP) désigne un produit dont toutes les étapes de production sont réalisées selon un savoir-faire reconnu dans une même aire géographique, qui donne ses caractéristiques au produit (définition de l'INAO qui instruit les demandes de reconnaissance sous sigle officiel).

 A la publication du texte du CETA, maintenant en application depuis près d'un an sans jamais avoir été ratifié par les députés, j'étais de ceux qui avaient porté une attention particulière au nombre important d’appellations contrôlées que les négociateurs européens n'avaient pas jugé bon de défendre. L'exemple du camembert et de la façon dont vient de se conclure en 2018 la bataille de l'AOP entre l'industrie du fromage et les producteurs indépendants matérialise les craintes que l'on pouvait avoir sur l'alignement des normes qui accompagne la libéralisation des échanges dans et au delà des ALE.

Actuellement existent deux catégories de camembert dont le consommateur n'est pas toujours conscient :

  • Le camembert de Normandie au lait cru produit par des vaches de race normande dans un espace géographique particulier, produit suivant un cahier des charges précis , moulé à la louche.

  • Le camembert fabriqué en Normandie, qui en dehors de cette obligation de production locale peut utiliser n'importe quel lait allemand, polonais, roumain ou néo-zélandais, pasteurisé et des méthodes de production de masse industrielles. Cette appellation généralisé dans tous les supermarchés de « fabriqué en Normandie » trompe surtout le consommateur.

En toile du fond, il y a d'une part pour le consommateur la qualité du fromage mis en rayon, mais aussi le problème des producteurs de lait français soumis à la concurrence déloyale des producteurs des pays laitiers à bas coût grâce à leurs salaires bas et leurs charges sociales réduites. Le camembert « fabriqué en Normandie » peut l'être avec du lait polonais ou néo-zélandais moins cher.

Après 20 ans de bataille et de procès entre les industriels du fromage et les producteurs indépendants, un accord a été trouvé, entériné par l'INAO, qui sera applicable en 2021. Il n'y aura plus qu'une sorte de camembert AOP de Normandie sur les étiquettes, qu'il soit de production à la louche ou industrielle à condition d'être fabriqué en Normandie et de contenir au moins 30% de lait produit localement par des vaches de race Normande

C'est une relative bonne nouvelle pour les éleveurs normands mais du même coup la signification même de la garantie AOP a disparu et la puissance médiatique des Lactalis, Danone ou Nestlé dans la pub des supermarchés fera le reste.

Le producteur indépendant qui tiendra vraiment à continuer à produire du camembert au lait cru Normand moulé à la louche a tout de même eu droit à un lot de consolation : Il aura le droit de faire écrire sur la boite « authentique camembert de Normandie ». Si de plus il accepte de le fabriquer avec du lait pasteurisé, il aura alors le droit de l'exporter en compensation de ses difficultés à le vendre dans les supermarchés français parce qu'un peu plus cher.

 

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